‹ De la société américaineChapitre 8 sur 135 · TROISIÈME PARTIE. — CIVILISATION · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE. — CIVILISATION

ne peut endurer le blâme, ferait mieux de défricher un ' espace dans la forêt et d'aller y vivre comme dans le seul lieu où il puisse être à l'abri des attaques de l'opinion. Quand on a peur des observations et des commentaires, il faut s'isoler entièrement de la société; car l'intérêt que des êtres humains prennent les uns aux autres est si profond et si universel , que les observations et les commentaires sont inévitables ; partout il y a des yeux pour voir, des cœurs et des esprits pour désirer et conjecturer. Naturellement, un honnête homme ne redoute pas cette investigation ; s'il n'est pas sûr de ses opinions sur une matière quelconque , il le dira et cherchera à s'éclairer ; s'il en est sûr, il les exprimera dans l'occasion et sera prêt à en avouer les motifs. Sans doute il n'est pas agréable de voir nos opinions traitées de fausses et de dangereuses, mais c'est un mal très-faible, comparé à la servitude de la dissimulation et aux tourments de la crainte. Cette servitude , ce tourment sont pires que tous les maux que pourrait infliger la force de l'opinion publique, lors même qu'elle devrait nous fermer la carrière politique , nous interdire tout succès dans notre profession et nous priver des avantages sociaux les plus précieux. Il est des membres de la société américaine qui ont trouvé la persécution, l'excommunication et la violence plus supportables que la dissimulation de leur conviction.

Peu de personnes le mettent en doute, quand hi question leur est présentée d'une manière claire et distincte, llsen conviennent à l'église, le dimanche, et

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dans la conversation du foyer ; et si , dans ie monde , ils n'agissent pas d'après cette conviction , c'est grâce à la force de riiabitude et de l'éducation; ils portent leurs chaînes depuis si longtemps qu'ils en sentent moins le poids. Je doute qu'ils puissent même concevoir un état de société où nul homme ne craigne son voisin , où la responsabilité des opinions n'entraîne aucun inconvénient, où les hommes, convaincus que la conséquence ne saurait se prévoir et que le juste ne doit pas la redouter, s'y exposent sans crainte et ne se tourmentent pas à calculer ce qui est incalculable. Quand le temps viendra, pour les Américains, de découvrir tout cela , d'apercevoir quelle misérable contrainte ils se sont imposée par cet asservissement à l'opinion , ils comprendront comment il se fait que, bien qu'extérieurement mieux partagés qu'aucun peuple de la terre, ils n'ont pas été pour cela plus heureux que le reste du monde. Je doute que, dans les classes inquiètes de l'ancien monde, il y ait autant de pénible sollicitude, d'anxiété nerveuse que cette seule cause en produit parmi les habitants des villes des États du nord de l'Amérique. Si j'avais à choisir , j'aimerais mieux endurer le malaise involontaire de l'ancien monde que l'anxiété gratuite du nouveau , si ce n'est que sa souffrance volontaire peut être écartée en un moment. Il est des exemples , en petit nombre , mais frappants , d'individus à l'âme forte , qui ont découvert et mettent en pratique la vraie philosophie du laisser-aller, qui ont ouvertement pris position dans les principes, et qui, préparés à toutes les consé-

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