TROISIEME PARTIE. — CIVILISATION
aux objets visuels qui se rencontrent dans toute lecture et toute conversation. Je souffre à entendre les hymnes et autres compositions qu'on met dans la bouche des élèves aveugles, toutes pleines de lamentations et de résignations sur ce qu'ils ne voient pas les étoiles et la face de la nature. Cette douleur convient à ceux qui s'apitoient sur leur sort, ou à ceux qui ont perdu la vue, non à ceux qui ne l'ont jamais possédée. Dans leur bouche , ce n'est qu'un charlatanisme menteur. Quand un capitaine au long cours raconte à ses enfants la magnificence des paysages de l'Orient qu'ils ne verront jamais, leur apprend-il à gémir et à tâcher de se soumettre patiemment à la destinée de rester chez eux? ne leur fait-il pas plutôt prendre plaisir à écouter gaiement et à retenir ce qu'il leur raconte? La face de la nature est une terre étrangère pour les aveugles-nés. Qu'on leur apprenne tout ce qui peut arriver à leur intelligence, et de la manière la plus gaie qu'on pourra. C'est dans l'hospice de Philadelphie que j'ai vu approcher le plus de la réalisation de ce principe dans l'enseignement des aveugles. C'était un spectacle à égayer un misanthrope que celui d'un petit Allemand, ramassé dans les rues, triste, négligé et abattu; mais, quelques mois après, debout, au milieu d'un groupe de musiciens, jouant du violon et frappant du pied de toute sa force pour marquer la mesure, et prêt à obéir à la moindre instigation à rire. Il faut féliciter le directeur , M. Friedlander , de tout ce qu'il a déjà fait.
Il est bonde remarquer ici que, tandis quo (juelques-
uns de penseurs d'Amérique , comme beaucoup d'individus de la même classe en Angleterre, déplorent l'état peu avancé de la philosophie dans l'étude et les notions des connaissances utiles, les étudiants adoptent alternativement les systèmes de Kant, de Fichte , de Spurzheim , de l'école écossaise , ravalant ou exaltant Locke, demandant ce que c'était qu'Hartley, ou se composant un arc -en -ciel de transcendentalisme , devant comprendre tout ce qui est à la portée de la vision humaine, mais exposés à s'évanouir en vapeurs sombres au premier souffle de la réalité ; les étudiants s'effrayent ainsi de fonder un système de philosophie mentale sur toute autre base que la méthode expérimentale, tandis qu'ils ont en eux et autour d'eux les matériaux recueillis par l'expérience. Si, comme cela est ordinaire , ils objectent la difficulté d'expérimenter sur eux-mêmes , ils ont la pathologie mentale de leurs écoles d'aveugles et de leurs institutions des sourds et muets. Je sais qu'ils écartent le phénomène de l'insanie comme peu concluant ; mais les mêmes objections ne s'appliquent pas aux deux autres classes. Que les méditations du cabinet soient suivies avec vigueur ; mais si l'on y joignait une étude sérieuse et infatigable du phénomène de l'intelligence d'individus privés d'un sens et surtout de l'usage de la parole , le monde pourrait espérer, dans la science philosophique, un progrès égal à celui (|ue la science médicale doit à la pathologie. Sans doute, on n'oserait se promettre un résultat complet, pas plus que la médecine et l'analomie ne peuvent découvrir le principe vital ; mais il