TROISIEME PARTIE. — CIVILISATION
le vice de l'intempérance était aussi répandu en Amérique que le sont, à Paris ou à Vienne, des excès dune autre nature. Ceux qui doutaient de Tefficacite du principe d'association pour combattre ce mal moral se laissèrent entraîner en cette occasion , en voyant qu'aucun autre moyen ne se présentait. On ne se laissa point effrayer par les obstacles, on prévit ce qui est arrivé : qu'il y aurait une grande quantité de parjures, de promesses fausses ou inconsidérées, de rechutes, d'excès de boisson secrets et solitaires; que, si Ton sauvait quelques individus douteux, d'autres ajouteraient l'hypocrisie à leur intempérance, que l'ignorance des bigots ferait naître des schismes qui causeraient à la moralité autant de mal que l'intempérance elle-même; et qu'enfin, ce qu'il y avait de pire , c'est que cette méthode ouvrirait la porte à de nouveaux périls pour la liberté de conscience. Malgré ces prévisions fondées, bien peu eurent la force de résister au mouvement. À ceux qui refusèrent leur coopération, on adressait le même reproche qu'on adresse maintenant à ceux qui adhèrent au principe des premiers fondateurs.
Quoi qu'il en soit, l'intempérance a prodigieusement diminué, autant peut-être qu'avaient pu l'espérer les premiers auteurs du mouvement. Les boutiques de spiritueux ont été fermées par centaines. Quelques ivrognes ont été réformés , un grand nombre de jeunes gens qui semblaient en danger de devenir un fléau pour la société sont maintenant des citoyens sobres. La question est de savoir si les causes de Tin
tempérance antérieure ont été découvertes et déracinées. Dans le cas contraire, on a tout lieu de croire que le contrôle de Topinion sur elle ne sera que temporaire, et que l'amélioration actuelle fera place à un état de choses tout aussi funeste qu'auparavant.
A présent , l'effet de l'exemple diminue de jour en jour. Ceux-là seuls qui n'ont point pris d'engagement exercent, par leur conduite, une influence morale; on sait que tous les autres sont liés. La vertu , enchaînée par un vœu, n'a aucune force spirituelle; les plus raisonnables ont expressément limité leur promesse à s'abstenir des liqueurs distillées ; mais ils ont beaucoup de peine à se maintenir contre les attaques de$ bigots, qui les accusent de ne point en faire assez çt qui excommunient quiconque n'imite pas leur exenjr pie; pour eux, ils bannissent même le vin et interdjr sent, dans les tavernes et les maisons particulières, l'usage de la bière et même du café. La superstition , l'importance donnée à la forme, à l'exclusion de l'esprit, se révélèrent étrangement à cette occasion. l]n homme , ayant été amené ivre mort dans un corps de garde, soutint, le lendemain matin, devant le magistrat, qu'il était impossible qu'il fût ivre, alléguant pour motif qu'il était membre d'une société de tempérance. La soumission de la conscience à un contrôh^ étranger est également une conséquence nécessaire de cet état de choses. Par exemple, une femme était dangereusement malade ; on lui prescrivit de l'eau de vie; le mari courut chez son ministre pour obtenir la |>ermission de lui en procurer. Il est vrai <|ue ce sont