TROISIÈME PARTIE. — CIVILISATION
encore qui ne permet pas sans injustice de prétendre que , dans le cœur et le cerveau de la nation , il n'y a rien de plus que ce qui s'est manifesté jusqu'à ce jour. La nation américaine se compose d'éléments extraits de presque toutes les autres nations civilisées, et, bien que les vérités premières émanées de Dieu et les traits généraux de l'homme soient communs à tous ses habitants, néanmoins il faut que des diversités infinies se fondent dans l'unité , avant qu'un caractère national puisse exister , avant qu'un même esprit national inspire la masse entière de la société. Selon toute probabilité, la première œuvre du génie américain contribuera puissamment à réaliser celte grande fusion ; mais l'apparition d'une telle œuvre est sans doute retardée, en proportion des obstacles apportés à la sympatliie sociale, par la diversité des influences auxquelles la société obéit. Le prélude du concert a commencé; quelques auditeurs difficiles blâment tous ces bruits discordants ; quelques amateurs inexpérimentés prennent pour de la musique, les uns une note prolongée , les autres un coup d'archet brillant; mais l'heure du concert n'a pas sonné, le chef d'orchestre n'a pas encore pris place pour toucher la fibre d'où sortira l'harmonie destinée à retentir aux oreilles du monde. J'ai vu la maison bâtie par Berkeley, dans Rhode- Island , sur un emplacement choisi lout exprès par lui, afin de passer , dans ses promenades, sur la colline située entre sa demeure et Newport, et de charmer ses regards du magnifique aspect (pie présente une mer tranquille, la baie elles dunes qu'on découvre simul-
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tanément de la crête de la montagne. J'ai vu le groupe de rochers où l'on prétend qu'il médita et composa son Philosophe Investigateur. Au premier abord, il est douloureux de visiter cette retraite, et de voir combien le pays est vide encore de la philosophie tant aimée de celui qui l'habita. Mais, plus l'examine le peuple et moins il lit ses livres, plus l'étranger sent croître son espoir. Déjà plusieurs auteurs font porter leurs observations sur l'homme intérieur; les uns dogmatisent, d'autres attendent une révélation, tous semblent oublier l'existence de la mélherde expérimentale ; néanmoins on est en quête de la philosophie de l'àme. Qui le croirait? dans l'Université d'Harward , la chaire de philosophie est vacante depuis huit ans. Autrefois on endoctrinait les étudiants avec un certain nombre de chapitres de Locke ; aujourd'hui nul n'a le courage de s'acquitter ainsi de sa tache , et la voie ne paraît pas encore suffisamment libre à ceux qui seraient tentés d'ouvrir le champ de cette philosophie et jAe laisser les étudiants y glaner au gré de leur intelligence. Ces obstacles n'existent pas hors de l'enceinte de l'université , et beaucoup de jeunes esprits sont à l'œuvre sans suivre aucun guide inutile ou trompeur. Si les cours professés à de jeunes demoiselles , à qui on donne assidûment des notions fausses, tirées de Reid et de Stewart; si les panégyriques du docteur Brown , hasardés sans la moindre compréhension de la nature et de l'étendue de sa pensée , sont faits pour désespérer l'observateur; il s'étonne de voir une coterie discuter les principes déliuilifs perçus par
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la raison, sans trouver en soi-même une preuve suffisante de l'existence de cette raison , et a la conviction que, si elle existait universellement, ces principes définitifs n'admettraient aucun doute; toutefois il se console en voyant Tempressement à étudier les idées philosophiques des autres, et en découvrant les traces d'une certaine originalité apportée à des recherches spéculatives. ïl existe un petit ouvrage écrit par un Swedenborgien , intitulé : a la Croissance de Vâme, que je considère comme une œuvre fort originale. Son originalité, h\ beauté de quelques-unes de ses images, et plus encore son exposition de certains rapports, en font un livre réellement intéressant, bien qu'il ne commande pas l'admiration qui naît à la lecture de certaines oeuvres philosophiques. Le genre humain peut douter encore, pendant des siècles, que la terre soit ronde et se meuve dans l'espace ; mais , lorsque c'est à la conscience intime que l'on s'adresse, comme dans la philosophie de l'àme, un ouvrage qui ne commande pas l'assentiment à ses propositions fondamentales manque son but , quels que soient son mérite et ses qualités.
Les meilleures productions de la littérature américaine sont, à mon avis, les Nouvelles et les Esquisstjs, dans lesquelles les habitudes et les manières de la population des campagnes sont décrites avec exactitude et impartialité, et sans prétendre au pittoresque : telles sont les Nouvelles du juge Hall de Cincinnati; telles sont aussi les Nouvelles de l'auteur de Sicallow Barn, où l'on remarque toutefois plus de raillerie
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que de vérité. Les Nouvelles de miss Sedgwick sont d'un ordre plus élevé , par la beauté morale qu'elles respirent : cette beauté morale est d'une nature plus attrayante que la bonhomie , qui fait le charme des peintures de mœurs de Washington Irwing. Ses Nouvelles ne sont pas sans analogie avec la manière de Washington Irwing, quand elle observe sans malice, quand sa plaisanterie est. calme et de bonne compagnie. Les romans de miss Sedgwick sont en même temps empreints d'une grande beauté morale , attribut de tout ce qui sort de sa plume ; mais, comme œuvres d'art , ils ont de grands et irréparables défauts. C'est dans les Nouvelles qu'elle excelle; et, dans cette carrière, quiconque a observé ses progrès ne peut assigner la limite où elle s'arrêtera.
Parmi la foule de Nouvelles qui paraissent sans noms d'auteurs, il en est trois qui m'ont frappée, comme excellentes dans leur genre : Allen Prescott : c'est l'histoire d'un jeune enfant de la Nouvelle- Angleterre, peint d'après nature, et dans un charmant esprit d'impartialité ; la Ménagère de la Nouvelle-Angleterre : c'est un tableau très gai du ménage d'un jeune avocat avec ses premières joies et ses perplexités plaisantes ; et, enfin, \(t?> Mémoires d\in chantre de village de la Nouvelle- Angleterre , esquisse d'un genre plus relevé encore.
Les écrits de Washington Irving ont reçu toute l'approbation qu'ils méritaient. Il a vécu dans une atmosphère de gloire, pendant un grand nombre d'années, dans la douce conviction d'avoir été le