QUATRIÈME PARTIE. — RKLIOION
l'ancien monde : sans doute, mais la société de l'ancien monde n'a encore appliqué aucun principe démocratique fondamental; la minorité qui gouverne la majorité n'a point encore compris que la relii^ion est le germe de toute démocratie ; elle est si loin d'en être venue là , qu'elle maintient encore une religion de l'État, ordre de choses en vertu duquel certains modes de croyance sont imposés à l'aide de récompenses et de punitions virtuelles. Les Américains se sont, depuis longtemps, placés sur un terrain meilleur : proscrivant toute religion d'État et proclamant la religion libre, il faut les juger par leurs propres principes, et non par l'exemple de sociétés dont ils ont réprouvé les erreurs par Tadoption du principe volontaire.
Cette circonstance, que la foi chrétienne est professée presque universellement en Amérique, et par beaucoup d'individus dont les habitudes intellectuelles et pratiques ne permettent pas de supposer que ce soit la religion de leur intelligence et de leurs affections individuelles, celte circonstance oblige à se demander (juelle sorte de christianisme est piofessée , et comjuent on arrive à la professer. On ne peut se soustraire à la conviction que la croyance ainsi embrassée par le tyran , le libertin, le mondain , le bigot, le lâche et l'esclave ne soit, en grande partie, une superstition monstrueuse, offrant peu d'obstacles à leurs vices, peu de moyens de rectification à leurs erreurs; véritable contrefaçon de ce divin christianisme qui est la racine (le toute démocratie, le fait le plus élevé dans les
droits de l'homme. Si tant d'hommes humbles, purs, désintéressés , libres et braves professent la même croyance, cela prouve seulement que ces hommes pénètrent jusqu'à la religion à travers la superstition, ou qu'à leur insu ils rejettent la superstition avec laquelle leurs esprits n'ont point d'affinité et acceptent les vérités que toute superstition doit contenir afin de pouvoir vivre.
Le seul moyen de distinguer la religion de la superstition, c'est de constater les choses avec lesquelles elles coexistent. « Vous les reconnaîtrez à leurs fruits. t>
La communion des presbytériens est très-nombreuse. Selon les minutes de l'assemblée générale pour 1834, le nombre total alors en communion était de îi47,964-. La rSouvelle -Angleterre en contient très-peu; le sud et l'ouest en ont la plus grande partie. Quelques-uns des plus vertueux abolilionnistes du nord sont presbytériens; et c'est de la bouche et de la plume des presbytériens du sud que viennent quelques-unes des apologies de l'esclavage, manifestant ainsi la plus profonde dépravation de principes et de sentiments. C'est encore là une preuve à ajouter à un million d'autres que la religion naît de la moralité, selon l'expression d'un moraliste pur (i). « On dit habituellement que la moralité dépenddelareligion; mais cela s'entend dans le sens vulgaire, selon lequel la conduite extérieure est regardée comme constituant la moralité. Dans le sens plus élevé dans lequel la moralité dénote le sentiment, il est plus
;i) Sir James Mackintosh.
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exactementvraidedirequela religion dépend de la moralité et qu'elle y prend sa source. La vertu n'est pas la conformité des actes extérieurs à une règle; la religion n'est pas la crainte d'un châtiment ou l'espoir d'une récompense; la vertu estTélat d'un es[irit juste , prudent, bienveillant, ferme et tempéré; la religion, c'est la totalité des sentiments qu'éprouve un tel esprit pour un être infiniment parfait. » Ceci explique la différence entre la moralité des presbytériens du sud et celle des presbytériens du nord qui prennent en main la défense des esclaves. Parmi les presbytériens , de même que parmi les ecclésiastiques du sud, se trouvent des planteurs, surveillant les travaux de leurs esclaves, faisant, pendant la semaine, des achats et des ventes au marché aux esclaves et préchant, le dimanche, tout ce qu'ils peuvent trouver de moins contraire à leurs pratiques journalières. J'ai écouté avec attention les prédications du sud, celles de toutes les communions, pourvoir quel parti on pouvait , dans une telle région , tirer du christianisme, le fait le plus élevé dans les droits de l'homme. Je trouvai les religionnistes les plus rigides préchant des récompenses et des châtiments en raison du mode de croyance et de la haine contre les catholiques; je trouvai les plus philosophes d'entre eux préchant pour ou contre le matérialisme, et faisant des excursions dans le domaine de la phrénologie; j'entendis les plus paisibles et les plus décents préchant d'innocentes abstractions, les quatre saisons, les attributs de la Divinité, la prosiinirité et l'adversité, etc. J'ai vu un autre ecclésiastique, qui ne manque jamais de se
retirer dès qu'il est question de rémancipation des noirs, ou qu'on en vient à flétrir l'esclavage , prêcher contre ceux qui suivent la foule et font le mal , parce que les autres le font. Je n'ai entendu tenir un langage véritablement religieux que par le révérend Joél Parker, prêtre presbytérien de la Nouvelle-Orléans; c'est la seule occasion où j'ai pu recueillir une allusion utile aux grandes vérités de la religion ou aux principes de la morale. Les grands principes relatifs aux trois rapports de l'homme, à Dieu , à ses semblables et à luimême, en recherchant la perfection, \a justice et la charité mutuelle et la liberté chrétienne , n'étaient jamais traités. En même temps le clergéprétendait trouver dans la Bible des sanctions expresses de l'esclavage, et mettait des arguments, à cet effet, dans la bouche d'hommes publics qui, sur toute autre matière, paraissent se souvenir assez peu de l'existence de la Bible. Dans les assemblées publiques, des ecclésiastiques se félicitaient qu'il n'y eût pas un seul journal, au sud du Potomac, qui ne prît parti pour l'esclavage; quelquesuns même établissaient une revue dont le principe fondamental était e que l'homme doit être la propriété de rhomme. » Les membres du clergé, envoyés comme délégués à l'assemblée générale, avaient pour instruction de sortir de la salle s'il était question de l'esclavage, et de proposer l'abolition de la coutume de prier pour les esclaves. A la même épo(|ue, l'épouse d'un ecclésiastique voulait me faire admirer les soins bienveillants d'une amie qui avait acheté quatre mille livres pesant de porc pour la nourriture de ses esclaves; et
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une autre dame, d'un caractère bon et religieux, me détaillait les peines qu'elle se donnait tous les dimanches matin pour enseigner verbalement à ses esclaves autant de christianisme qu'il leur en fallait. Quand je la pressais de me dire [)Ourquoionleur donnait duchristianisme et on leur refusait l'alphabet, et en vertu de quel droit elle leur interdisait la science que Dieu a destinée à tous comme l'air et la lumière du soleil, la nouveauté de cette idée parut la surprendre : dans tout ce qu'elle avait entendu à l'église, dans tout ce que lui avaient dit les chrétiens au milieu desquels elle avait vécu , rien n'avait éveillé en elle le soupçon qu'elle dépouillait ses frères de leur droit héréditaire. La religion du sud s'accorde rigoureusement avec la moralité du nord; on y trouve beaucoup de qualités douces, miséricordieuses et généreuses; dans la classe opprimée des femmes, on rencontre la patience, l'héroïsme, l'humble résignation ; et c'est parmi ces victimes que sont la foi, l'espérance et la charité î Mais, dans celte région , le christianisme est dépouillé de ses principes radicaux de justice et de liberté , et il faudra le rejeter comme une branche desséchée.
Un ecclésiastique du sud me disait un jour, avec une répugnance et une douleur visibles, que, bien qu'il fût aussi heureusement partagé qu'un ministre pouvait l'être, traité avec affection et générosité par ses ouailles, de manière à montrer qu'on était content de lui, néanmoins il avait Un sujet d'alïîiction. Pendant tout le cours de son ministère , aucun signe ne lui avait fait connaître qu'il eût agi le moins du monde sur leurs
esprits. Tous les dimanches, ils se rendaient à l'église réfijulièrement et avec décence ; ils s'en retournaient tranquillement, et c'était tout; mais il n'avait jamais vu un sermon les affecter plus qu'un autre, et jamais il n'avait eu l'occasion de remarquer parmi eux la moindre émotion religieuse. Un autre , ministre unitaire du sud, déplorait l'apparition de l'ouvrage du docteur Canning, c La cause marchait si bien auparavant! — La cause marchait ! » s'écria un autre ministre unitaire du nord. « A quoi sert que le vaisseau marche quand on a jeté à la mer le capitaine et la cargaison? 3>
Les presbytériens du sud ont lieu de s'apercevoir que les principes de la liberté chrétienne ne sont pas pleinement embrassés par leurs frères du nord, quoi(|ue pratiqués par quelques-uns avec un héroïsme désintéressé , en ce qui concerne l'abolition. Ceux qui veulent exclure de la sainte table les propriétaires d'esclaves usurpent une autorité que les principes de leur religion interdisent. La haine contre les catholiques a , dans son caractère religieux , une trop grande ressemblance avec Toppression des nègres. Ceux qui déplorent le plus la persécution dont les catholiques sont actuellement l'objet aux États-Unis prétendent qu'il existe une ignorance générale à Tégard de la religion catholique, et que d'effroyables calomnies, propagées par quelques hommes pervers, égarent un grand nombre d'individus faibles. Cela est incontestable; mais quelle que soit l'ignorance, il y a , dans la véritable religion chrétienne, quelque chose qui devrait empêcher la