‹ De la solidarite moraleChapitre 10 sur 100 · CONSTITUTION NATIVE : IMAGINATION · texte numérisé non relu

CONSTITUTION NATIVE : IMAGINATION

la volonté ait comme auxiliaire une imagination ailée, violemment éprise de l'idéal.

Chacun sait la part qui revient à cette « folle du logis » dans la passion ; or, nul moraliste ne serait assez malavisé pour proscrire la passion, toutes les passions indistinctement. La vertu consiste à les régler, non à les détruire (ce qui d'ailleurs serait impossible). Il y a des passions nobles, généreuses ; les déraciner serait nous amoindrir : tout ce que nous pouvons et devons faire, c'est de les nourrir aux dépens des autres, de mettre leur fougue au service de la raison contre les passions inférieures. Alors Fimagination, de folle devient sage. C'est cette « folie du bien « qui rend la vertu ingénieuse, inventive et entreprenante; qui fait qu'on calcule plus, qu'on ne connaît plus d'obstacles, qu'on trouve des délices dans le sacrifice.

Mais inversement, il est presque impossible d'exagérer les effets désastreux d'une imagination dévoyée. Quel ennemi de la moralité, que cette faculté essentiellement intempérante, dès qu'elle s'égare! C'est elle qui cause nos plus grandes chutes par la violence avec laquelle elle se porte vers les biens inférieurs. Elle fait ou elle double la force de toutes les tentations par l'attrait qu'elle prête aux jouissances rêvées : de là les audaces mauvaises inspirées par des désirs ou des convoitises invincibles; de là, par exemple, le dérèglement, bientôt complet et à la fin irrémédiable, du voluptueux, sans cesse obsédé de folles images.

M. Renouvier a décrit en traits saisissants ce qu'il appelle excellement le vertige moral, lorsque, dans une situation profondément troublante, l'esprit, assailli, envahi de visions délirantes, perd l'équilibre, et que la

volonté éperdue s'abandonne. Assurément il y a autre chose dans ce phénomène que l'enfièvrement de l'imagination : comme le vertige proprement dit, auquel on l'assimile très heureusement, il tient aussi à la sensibilité naturelle, aux habitudes prises, aux dispositions du moment, aux circonstances; mais on y est plus sujet avec une imagination très vive.

Cela s'explique sans doute par cette remarque de M. A. Bain : que toute idée tend à passer à l'acte; que la représentation la plus froide est déjà, en quelque sorte, une action commencée; qu'une pensée soudaine et frappante entraîne presque toujours des mouvements appropriés, quoique involontaires. L'image intense, absorbante, d'un acte possible nous donne donc une tendance très forte à l'accomplir, tendance parfois irrésistible, même quand l'acte est funeste visiblement, à plus forte raison quand la prévision en est enivrante.

Voilà donc de quelle importance il est, pour l'avenir moral de notre enfant, de naître avec une imagination plus ou moins ardente et plus ou moins disciplinable. On le comprendra mieux encore lorsque, passant de la vie individuelle à la vie collective, nous aurons à décrire ce que Malebranche appelle si énergiquement « la contagion des imaginations fortes. »

III. — La mémoire, autre faculté héréditaire, bien qu'infiniment plus susceptible d'accroissement volontaire, joue un rôle moins dramatique, mais plus nécessaire dans la vie morale. Un acte, avons-nous dit, n'a de caractère moral que s'il est fait en connaissance de cause, avec délibération et prévision. Mais, toutes

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