‹ De la solidarite moraleChapitre 9 sur 100 · CONSTITUTION NATIVE : ÉQUILIBRE MENTAL · texte numérisé non relu

CONSTITUTION NATIVE : ÉQUILIBRE MENTAL

giqiies, si Ton songe aux liens, cachés mais certains, de ces facultés avec le cerveau. Qui s'étonnera qu'à un système cérébro-spinal parfaitement sain, riche, harmonieux en toutes ses parties, vigoureux en toutes ses fonctions, se trouve uni un esprit ferme et bien cloué? N'est-ce pas le contraire qui aurait lieu de surprendre? Et ne serait-ce pas le renversement de la raison comme des faits, si la débilité native, la détérioration et la destruction partielle des centres nerveux n'entraînaient aucun trouble intellectuel? Il faudrait pour cela que l'admirable appareil cérébral ne fût d'aucun usage, ce que personne ne prétend. Le spiritualisme nie qu'il soit la cause principale et Tunique substratum de la pensée, mais qui a jamais nié qu'il fût la condition et l'organe de la vie mentale ? — En tout cas, l'hérédité des facultés intellectuelles est un fait, de quelque manière qu'on l'explique : or, quel n'est pas leur rôle dans la conduite morale !

IL — C'est un long ehapitre qu'il faudrait écrire sur les rapports de l'imagination et de la moralité. Je laisse de côté la qualité de l'imagination, c'est-à-dire sa direction. Je veux admettre qu'elle soit à l'origine une puissance indéterminée, ou à peu près; je reconnais surtout volontiers que, d'ordinaire, à l'état normal, elle est soumise au contrôle de la volonté. Mais elle nous est donnée plus ou moins forte, voilà ce qui est sûr. On l'a dit mille fois, à propos du génie, dont elle semble être la maîtresse pièce, à propos de l'inspiration artistique, dont elle est la flamme, c'est peut-être de toutes nos facultés celle qu'on se donne le moins quand elle manque. De là l'admiration qu'elle inspire, et son caractère

en quelque sorte divin, quand elle est réglée par la raison. Déréglée, elle fait les fous, que le peuple croit possédés de quelque démon : autre façon de désigner une puissance tyrannique, terrible, échappant à notre direction.

On voit les conséquences : Thomme d'une imaginatian ardente souvent ne s'appartient plus ; or, une condition capitale de la moralité est de s'appartenir.

D'une manière générale, on peut dire qu'à la source de toute grande vertu, de toute action morale de haute portée, comme aussi au fond de tout grand dérèglement, soit durable soit accidentel, on trouve l'entraînement bon ou iuneste d'une imagination puissante. Dugald Stewart (1) a fait cette remarque profonde; que beaucoup d'hommes ne manquent de bonté que parce qu'ils manquent d'imagination. Ils s'apitoieraient sur les maux des autres, s'ils se les représentaient assez vivement. Tout homme» est plus sensible aux souffrances plus voisines de lui; on est ému malgré soi de celles dont on est témoin. Un accident qui arrive dans notre quartier, dans notre maison, nous bouleverse; mais il faut plus d'imagination pour prendre à cœur les catastrophes lointaines; il en faut beaucoup pour travailler avec suite à adoucir les misères ou à réparer les injustices dans une autre partie du monde. — Les grands hommes de bien sont des poètes à leur manière; non seulement, en effet, une grande action est une création incomparable, et une belle vie le plus beau des poèmes, mais il y a littéralement de l'inspiration dans un dévouement sublime, et il faut, pour en être capable, que

{\) Philosophie de l'esprit humain, l. Il, chap. viii, secl. 4. — Cité par M Fr. Bouillier : Du plaisir et de la douleur, 2' édition, p. 196.

Page 1