‹ De la solidarite moraleChapitre 11 sur 100 · CONSTITUTION NATIVE : MEMOIRE · texte numérisé non relu

CONSTITUTION NATIVE : MEMOIRE

choses égales^, on voit d'autant plus clair dans une situation qu'on a plus d'expérience; on prévoit plus sûrement quand on sait plus; on est mieux à même d'évoquer devant soi et de juger les possibles, on est de meilleur conseil à soi-même et aux autres, quand on a un plus grand nombre de points de comparaison. Tel, dont on blâme la légèreté morale, semble pécher littéralement par oubli des leçons de l'expérience. D'autres, au contraire, ne restent esclaves d'un vice qu'ils déplorent, insensibles aux exhortations qu'ils trouvent sages, que faute de pouvoir se soustraire au charme enveloppant des souvenirs. Un homme entièrement privé de mémoire, s'il en pouvait exister un, serait exempt d'une de nos plus grandes causes de perversion; mais, incapable de rien apprendre, il manquerait d'un des attributs par où nous sommes des êtres perfectibles.

Qu'est-ce, après tout, que la mémoire? Un mode particulier de l'habitude; or, le vice et la vertu sont aussi, par définition, des habitudes. L'habitude intellectuelle, ou souvenir, ne peut pas plus être sans action sur les habitudes pratiques constituant la moralité, que la connaissance n'est sans action sur la conduite, la pensée sur la volonté.

IV. — Enfin, des facultés intellectuelles dont l'importance morale est peut-être plus grande encore, sont aussi jusqu'à un certain point héréditaires; ce sont ces facultés presque identiques au fond : l'attention, la réflexion, le raisonnement; l'attention, qui est l'intense concentration de la pensée sur un objet; la réflexion, qui est son retour sur elle-même ; le raisonnement, qui est son eflbrt pour se retrouver elle-même dans

les choses, en y mettant Tordre et la liaison dont elle a besoin.

L'action morale doit être réfléchie, même quand elle est faite d'inspiration. Nous avons fait aussi large que possible la part du bon naturel, de l'heureuse irréflexion dans la moralité ; mais nous n'entendons pas exagérer une vérité au détriment d'une autre, ni faire d'une revendication nécessaire un paradoxe. A nos yeux, comme aux yeux de tous les moralistes, la réflexion est la faculté morale par excellence.

Nous irons même plus loin. Modifiant un peu la belle pensée de Socrate, nous dirons que la sagesse est, en réalité, identique non pas à la science, mais à la réflexion, et que le vice est, au fond, non pas une ignorance, mais une distraction. Ces propositions contiennent, croyons-nous, ce qu'il y avait de vrai dans la formule socratique, sans olfrir le même danger ni soulever les mêmes protestations : car, dans la réflexion et la distraction, une part revient à la volonté; la responsabilité y trouve donc place, bien plus visiblement que dans la science et l'ignorance. Quoi qu'il en soit, c'est à la lettre que nous regardons la réflexion comme la garantie à la fois suffisante et nécessaire de la sagesse ; et les méchants, pour nous, sont surtout des distraits.

Ce serait faire une objection trop facile, de nous rappeler ce qu'il y a d'énergie et de constance dans certains criminels, ce que certains vices demandent de calcul. Tout être pensant garde nécessairement quelque puissance d'attention ; à plus forte raison, l'homme d'une malfaisance active et ingénieuse, d'une immoralité rafinée : aussi, l'irréflexion que je lui attribue n'a-t-elle rien

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