‹ De la solidarite moraleChapitre 12 sur 100 · CONSTITUTION NATIVE : APTITUDE A RÉFLÉCHIR · texte numérisé non relu

CONSTITUTION NATIVE : APTITUDE A RÉFLÉCHIR

de commun avec cette entière dispersion de la conscience, qui n'est pas môme Tétat permanent des fous, qui est tout au plus celui des animaux.

En disant que nous péchons par défaut de réflexion, voici comment je l'entends. La plupart du temps nous savons fort bien en quoi nous faisons mal, mais, faute de vigilance, nous nous laissons quand môme envahir par la tentation. D'autres fois nous ne voulons pas prendre la peine d'analyser une situation complexe et troublée, nous nous abandonnons les yeux fermés, sans nous demander seulement où est le devoir. Dans les deux cas, on cesse de se posséder, manque d'attention : abdiquer la direction de soi-même est si commode ! Les stoïciens avaient bien compris que cette étourderie plus ou moins consentie est la vraie source de nos misères morales. « A toutes tes pensées, dit Epictète, demande soigrieusement le mot du guet, et tu ne seras pas surpris (1) ».

Mais, dira-t-on, en quoi sont-ils inattentifs, ceux qui font le mal de sang-froid, avec une énergie très lucide et une intention très arrêtée? — N'hésitons pas à le dire, ceux-là mêmes sont des égarés, selon une expression qui dit à merveille ce qu'ils méritent à la fois de blâme et de pitié. Quelque réflexion que supposent leur fautes, elles en supposent toujours moins que n'en eût demandé, dans les mêmes circonstances, la droite conduite. Four regarder en face le devoir et y rester fidèle, ne fût-ce que par abstention, il laut plus de vraie force d'esprit et une plus parfaite possession de soi, que pour conduire savamment une honteuse intrigue. L'habileté

(1) Epictète, trad. H. Tampucci, g 27, p. 65. — V. aussi tout le chap. xii du livre IV des Entretiens : risp'i Ttpoaoyr,;, De l'attention. Cf. Marc-Aurèle, XV, X, XV, xviii : « Accoutume-toi à analyser... »

et la prudence des coupables impliquent donc toujours, en dépit, ou plutôt à cause même de Fardente attention qu'ils donnent à l'objet de leur passion, une profonde distraction à Fégard de la vérité qu'ils faussent, de la raison qu'ils n'entendent plus, de la justice qu'ils violent. Car il y a deux sortes de distraction, toutes deux funestes à la moralité, mais diversement : la distraction en quelque sorte absolue, chute momentanée dans un état voisin de Tinconscience; puis la distraction relative, ou inattention partielle, quand Tesprit, absorbé dans une pensée, ou captif sous le charme d'un objet, oublie tout le reste et lui-même. C'est ce dernier genre de distraction qu'on retrouve dans la corruption élégante et l'immoralité froide.

Comment admettre, en effet, que le mal puisse être vu à plein et pourtant voulu pour lui-même ? La préférence du pire est en soi inintelligible (1). Rien n'est intelligible que par le bien ; dans sa régression de raisons en raisons, notre esprit ne trouve la raison dernière et suffisante des choses que dans le bien ; il ne s arrête satisfait que lorsque, à son dernier pourquoi, on peut répoudre : parce que cela est bien. Comment donc un être pensant pourrait-il agir lui-même délibérément par je ne sais quelle absurde prédilection pour le mal? Si véritablement il y avait des êtres capables d'aimer le mal pour lui seul, sachant que c'est le mal, voyant aussi

(1) Omnis peccans est ignorans, disait-on dans l'école; ou encore : Volunlas non fcrlur in malum, nid quatenus eisub aliqua rnlione repraisentalur ab intelleclu. Descartes, qui approuve ces formules, dit à son tour et mieux encore : « Si nous voyions clairement que ce que nous faisons est mauvais, il nous serait impossible de pécher pendant le temps que nous le verrions en cette sorte. » (Lettre à un R. P. jésuite, mai 16i4, p. 247 de l'édition des Œuvres choisies de Descaries, par M. Alf. Fouillée.)

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clairement que possible et hi laideur de leur faute et la majesté du devoir qu ils violent, ces êtres-là seraient au-dessous des animaux eux-mêmes : la nature humaine ne comporte pas cette monstrueuse méchanceté. Il faut bien le remarquer, à cet abîme de perversité, que la raison se refuse à concevoir, il n'y aurait aucune issue. On comprend le retour à soi-même d'un esprit jusque-là dissipé ou égaré, on comprend la vision claire du bien après la vision trouble; mais qu'elle raison j aurait-il pour qu'un être volontairement mauvais vînt jamais à s'amender? En vain on lui ferait voir l'horreur de sa conduite : il s'en rend compte et s'en applaudit ; il a choisi l'abjection même, sans que rien en lui protestât.

Ainsi, l'hypothèse de la perversité radicale est insoutenable. La malfaisance, qui ne peut être choisie pour elle-même par un être raisonnable, ne l'est donc que grâce à une éclipse partielle de la raison ; et comme, par définition, les données de la raison, permanentes au fond de nous, ne font jamais défaut à qui s'y rend attentif, nos aberrations tiennent, en somme, à une insuffisante réflexion, à une attention ou relâchée ou exclusive.

Un acte délibéré ne pouvant être voulu que pour le bien qu'on y voit, notre innocence serait toujours entière, si notre appréciation, quand elle est défectueuse, l'était en dépit de nous. C'est le cas, on peut l'admettre, [)our les tout jeunes enfants, les vieillards en enfance, les infirmes d'esprit. Comme les animaux, auxquels ils ressemblent en cela, ils ont le bénéfice de leur irréflexion inconsciente. Mais, sauf les cas extrêmes, il y a toujours plus ou moins d'insouciance ou de lâcheté dans lirréflexion, il y a toujours un peu de sophisme en toute erreur. Même ceux dont les fautes sont le plus excusa-

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bles, vu leur bonne foi, par exemple les fanatiques, peuvent toujours être sommés de soumettre à un nouvel examen leurs principes d'action. Une critique plus attentive leur en ferait découvrir le vice; et s'ils refusent de faire cet examen de conscience, ils ne sont pas exempts de torts. On ne leur accordera les circonstances atténuantes que si le mal qu'ils font est sans profit pour eux, ou, mieux encore, s'il leur coûte assez à eux-mêmes pour les mettre au-dessus de tout soupçon. A plus forte raison Texcuse tirée de l'irréflexion ne serait-elle pas valable du moment où Ton voudrait se l'appliquer, se la prodiguer à soi-même. En vain penserait-on par là se mettre en paix avec sa conscience. Le fait même d'accuser notre distraction entraînerait pour nous l'obligation d'autant plus urgente d'y remédier. Car, s'il est quelque chose sur quoi la volonté ait prise, c'est le cours de nos pensées : rien n'est plus en notre pouvoir que de réfléchir, et cela même est le devoir fondamental. La liberté est là, ou elle n'est pas.

Mais là même elle est limitée, conditionnée, inégalement favorisée par les dispositions naturelles. Certains enfants se montrent de bonne heure attentifs, réfléchis, du moins disposés à le devenir ; d'autres, d'une étourderie presque maladive, sont incapables de fixer même un seul instant leur pensée. Qui peut douter que la sagesse ne soit plus facile et pour ainsi dire plus naturelle aux premiers? Aux autres aussi elle sera possible, il faut le croire; mais elle leur coûtera plus d'efî'orts.

V. — Nous touchons ici encore à la question capitale. Cet effort de volonté, dont les uns ont plus besoin que les autres, tous en sont-ils également capables "i* Il ne le

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