CONSTITUTION NATIVE : ÉNERGIE VOLONTAIRE
semble pas. Ceux-là, du moins, en sont-ils plus capiibles qui en ont le plus grand besoin? C'est le contraire qui parait vrai. Force morale et réflexion, c'est tout un ; or les natures irréfiécliies, à qui il faudrait plus de force pour se maintenir dans le devoir, ne sont en réalité irréfléchies que parce qu'elles manquent de force. La distraction est un mode et un signe de la faiblesse. Bien entendu, il ne s'agit pas ici de force ou de faiblesse corporelle, musculaire ; mais la force morale dont il s'agit n'est- elle pas aussi un don de nature, n'a-t-elle pas aussi son appui dans l'organisme ? Il est bien difficile de croire qu'elle soit sans rapports avec l'organisation nerveuse, chose héréditaire entre toutes, et véhicule, pour ainsi dire, de toutes nos qualités héréditaires. On peut avoir l'énergie d'un héros, d'un martyr, avec les apparences les plus chétives ; mais le po urrait-on avec un cerveau mou et des nerfs sans vigueur? Four le dire en passant, c'est là précisément la raison que font valoir les moralistes contre certains vices relativement inofîensifs, et pourtant justement flétris : ces vices, dit-on, énervent le caractère autant que le corps; ils font un système nerveux débilité, usé, avec lequel ne sauraient subsister la virilité et la santé morales. Il faut donc en prendre notre parti : jusque dans la force morale, nous trouvons des éléments autres que le vouloir pur, des facteurs que la liberté pourra modifier, mais qu'elle ne fait pas, et avec lesquels il faut d'abord qu'elle compte.
Il vaut la peine d'insister sur ce point ; et, si telle est la vérité, d'en mesurer les conséquences. Elles ne sont pas si choquantes ni si décourageantes qu'on pourrait le croire.
La force est le commun ressort de toutes les autres
vertus, elle est nécessaire à l'accomplissement de tous les devoirs sans exception, nécessaire pour T action et pour l'abstention même, nécessaire pour l'établissement et le maintien de l'ordre en nous-mêmes. La ibrct d'exécution, la force de volonté, la force de pensée, ne sont pas, au fond, hétérogènes. Idée, volition, action, diifèrent en degré plus qu'en nature; ce sont trois anneaux d'une même chaîne. L'acte proprement dit est le prolongement extérieur et visible, Fachèvement de l'intention ; l'intention est un acte moindre et qui reste intérieur, soit à cause des obstacles, soit faute d'intensité ; à son tour, l'idée est un commencement d'intention. L'idée très vive et à laquelle nulle autre ne fait équilibre tend aussitôt à se changer en intention, comme l'intention forte à se traduire en acte. Cela est si vrai, qu'ayant à nous défendre d'avoir voulu tel acte, nous protestons que l'idée ne nous en est même pas venue.
Cette analyse, ou plutôt cette synthèse, par laquelle apparaît l'unité de notre vie morale, depuis la plus vague conception jusqu'à l'entier accomplissement de l'acte, est si bien conforme à la réalité, qu'elle fournit la meilleure explication, sinon la seule, de nos jugements, en apparence contradictoires, sur la valeur morale de l'intention. S'agit- il d'une intention mauvaise, nous sommes sans pitié; il nous semble que « l'intention fait le crime. » Non sans raison, puisque une intention mauvaise est une ébauche de mauvaise action, et que c'est déjà trop d'une faute commencée, bien qu'il faille toujours savoir gré à l'intention coupable de n'être p.'is devenue assez forte pour passer à l'acte. Réciproquement, la bonne intention est un commencement de bonne
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action, et a déjà de la valeur à ce titre; mais ce n'est pas assez que les actes bons soient ébauchés, nous en demandons l'achèvement. Voilà pourquoi les bonnes intentions ne sauraient tout à fait nous contenter. Elles ne sont jamais assez bonnes, tant qu'elles ne sont pas assez fortes pour se produire au dehors en actions vertueuses. En un mot, on a toujours trop d'énergie pour le mal, jamais assez pour le bien.
Mais ici robjection apparaît dans toute sa force : s'il ne tient pas à moi seul d'avoir plus ou moins d'énergie, alors que Ténergie personnelle est de toutes manières la condition fondamentale de la moralité, comment puis-je être encore un agent moral responsable? On a beau faire appel à ma volonté, m'affirmer que tout est possible à qui veut fortement, qu'importe, si je n'ai point de volonté, comme on dit, et si, ma nature étant ce qu'elle est, une mollesse incurable me condamne à d'impuissantes et fugitives velléités? Quoique la question de la responsabilité doive venir ailleurs, quand nous chercherons dans nos conclusions de quelle manière la responsabilité subsiste avec la solidarité, nous ne pouvons refuser d'en dire ici un mot; car, s'il n'y avait dès maintenant aucun biais par où elle pût être sauvée, il faudrait renoncer à écrire une fois de plus dans cette étude le mot de moralité, qui désormais aurait perdu son sens.
Mais d'abord, qu'y a-t-il de choquant à ce que la force morale soit inégalement répartie, pourvu que chacun ne soit obligé que dans la mesure de ses forces ? De cette inégalité native ne résulte nullement l'irresponsabilité universelle, mais seulement l'inégale responsabilité des individus, laquelle est de toute évidence.
S'il s'agit des sanctions dernières, tous ceux qui les admettent ne proclament-ils pas nécessaire qu'il nous soit demandé compte exactement et uniquement de ce que nous aurons pu ? Et quant à la vie présente, oîj serait le mal si, en raison de notre impuissance à mesurer les forces d'autrui, nous devenions moins prompts et plus indulgents en nos jugements?
Ce qui serait funeste, ce serait l'excès d'indulgence pour nous-mêmes; mais cette conséquence n'est pas tant à craindre qu'on le croit : ou du moins, si elle est à craindre de la part de ceux qui ne cherchent qu'à se tromper eux-mêmes, elle est logiquement illégitime. Il est clair, en effet, qu'on est mal venu à alléguer soimême sa faiblesse morale. Si elle est feinte, il y a une faute flagrante, et qu'on sent tout le premier, à tâcher ainsi (d'ailleurs en vain) de se payer d'un sophisme. Si elle est réelle, on a mauvaise grâce, dès qu'on la connaît, à s'y complaire. En avoir conscience et en parler oblige à faire effort pour la vaincre, et la responsabilité rentre de la sorte par la porte même par où on voudrait réconduire.
La conclusion sur ce point serait donc celle-ci : s'il y a des êtres d'une faiblesse morale radicale et inconsciente, ces êtres-là sont des malades, irresponsables en effet; mais tels ne sont pas ceux qui sentent eux-mêmes leur impuissance. La volonté qui connaît et déplore son manque d'énergie est tenue, par cela seul, à une certaine vigilance et capable d'un certain effort; elle est responsable juste à proportion de ce qu'elle peut.
C'est ainsi que, sans porter atteinte à aucune des conditions essentielles de la morale, nous pouvons reconnaître chez les enfants, antérieurement à toute éduca-^