‹ De la solidarite moraleChapitre 15 sur 100 · CONSTITUTION NATIVE : SENSIBILITÉ · texte numérisé non relu

CONSTITUTION NATIVE : SENSIBILITÉ

natures passionnées, le fait, par conséquent, des âmes violentes et impétueuses dans le vice, aussi bien que des âmes délicates, avides de perfection. Une grande sensibilité est donc un empêchement à bien faire, dès qu elle n'est pas en accord avec la raison. Elle centuple nos forces : si ce n'est pas pour le bien, c'est pour le mal. Point de milieu : la médiocrité morale n'est pas le fait des personnes susceptibles d'émotions fortes, capables de grands entraînements. Je n'excepte pas même le cas où une extrême mobilité d'impressions fait qu'on dépense beaucoup de sensibilité en mille riens, sans suite et sans but : cela même n'est-il pas une grave infériorité morale?

Faut-il donc dire que, tout pesé, le peu de sensibilité est décidément préférable? Je ne l'oserais pas. Une certaine tempérance est, il est vrai, facile aux natures inertes; mais elles n'y ont guère de mérite, n'ayant })resque à vaincre aucune tentation : ce n'est qu'une vertu négative. Cette moralité tout extérieure n'est d'ailleurs pas sans prix au point de vue social : elle est une garantie d'ordre public et assure le respect des personnes. La même insensibilité est encore favorable à la dignité individuelle, en ce que, grâce à elle, le jugement a plus de chance de demeurer sauf et entier, l'âme de garder son assiette, tandis que rien n'altère autant la raison que le trouble du cœur (1). Il n'est est pas moins vrai que, toutes choses égales, les âmes chaudes et vibrantes sont plus perfectibles que les au.tres. Elles valent mille fois plus, du jour où elles

(1) « L'impression des passions ne demeure pas superficielle, dit Montaigne ains va pénétrant jusqu'au siège de la raison, l'infectant et la corrompant. Essais, I, XII, p. 68 de l'édit Lefèvre.

viennent à s'éprendre du bien. Alors, en efFet^ se vérifie cette belle pensée de Pascal : que le cœur est une sorte de raison sensible, plus clairvoyante et plus puissante que l'autre (1).

En résumé, nous venons de voir que les principaux éléments de notre constitution psychique (éléments dont l'ensemble fera notre personnalité, et dont le jeu fera notre moralité), se trouvent en nous à l'état embryonnaire au moment de la naissance, et s'y trouvent déjà en des proportions dététerminées , variant d'un individu à l'autre. Tout n'est sans doute qu'en puissance dans l'âme de l'enfant, quand il commence à respirer; mais ces puissances multiples, qui se manifesteront avec le temps, sont déjà combinées en chacun d'une certaine manière donnée, quoique modifiable, dans un certain équilibre, quoique instable.

Parmi elles en figurent deux, plus particulièrement essentielles à la moralité, que nous pouvons regarder comme réparties plus également que les autres : la faculté de porter des jugements catégoriques, ou de penser sous la forme du devoir, et le pouvoir de nous déterminer spontanément, avec le sentiment d'un libre choix. Seulement, ces deux facultés, permanentes si Ton veut et peut-être indélébiles en un sens, sont, en réalité, sous la dépendance des qualités intellectuelles et afièctives auxquelles elles se trouvent unies. Le sens du devoir n'est pas, en fait, également net et impertur-

(1) « Le cœur a ses raisons, que la raison ne connaît pas. » Pensées, édit. Havet, t. II, p. 88. — « Nous connaissons la vérité non seulement par ia raison, mais encore par le cœur... » I, 119* — « Le cœur à son ordre », I, 102.

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bable chez tous; le choix n'est pas toujours aussi vraiment libre qu'on le croit.

Car^ si grande qu'on fasse la part de la volonté pure, il est impossible de ne pas reconnaître que, dès qu'elle s'engage dans l'ordre des phénomènes, elle est plus ou moins bien servie, parfoisfavorisée, psirtois étrangement contrariée, par les conditions psychologiques au milieu desquelles elle se déploie et par la matière à laquelle elle s'applique. En un mot, la moralité d'un homme dépend des aptitudes natives qui composent son tempérament moral, ou caractère, et qui, dès le berceau, l'inclinent davantage vers tel mode d'action ou vers tel autre. Ce qu'il peut avoir de spontanéité libre est solidaire de tout ce qu'il reçoit de la nature. Une certaine constitution psychique lui vient de ses parents avec la vie : il la subira avant de songer, et peut-être sans songer jamais à la modifier; il la subira jusque dans les tentatives qu'il pourra faire pour la changer. Il ne fera rien qu'avec elle et par elle.

Mais l'enfant au berceau, dénué de conscience claire et d'expérience, incapable de réflexion et de jugement, n'est point encore un agent moral. S'il pouvait grandir dans cette ignorance des choses et de lui- môme, son innocence serait toujours entière, quoiqu'il fît; mais ce serait l'innocence même de l'animal. 'Ses actions ne s^iraient jamais ni morales, ni immorales; elles seraient amorales, si l'on peut dire ainsi. Il n'en va pas de la sorte : bientôt on voit éclore en lui la pensée, et avec elle les vices et les vertus.

Assistons donc à sa croissnnce; voyons ses dispositions latentes s'éveiller peu à peu, et ses puissances passer à l'acte. La solidarité va nous apparaître sous de

nouveaux aspects. Au sein des facultés et des tendances héréditaires, tout à Tlieure considérées dans leur équilibre originel, va se produire, au cours de la vie, un perpétuel changement. Or, non seulement la valeur morale du sujet à chaque moment donné résultera du mutuel rapport de toutes ses tendances à ce moment, mais ses actes successifs seront liés entre eux de la même manière, chacun dépendant de tous ceux qui précèdent et influant sur tous ceux qui suivent. 11 se comportera toujours en raison de son état actuel; mais son état actuel sera le résultat de son tempérament primitif (physique et moral) et des changements que ce tempérament aura subis, sous l'influence combinée des circonstances et de ses résolutions antérieures»

CHAFITRE II.

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