MILIEU PHYSIQUE ET CONDITIONS ÉCONOMIQUES
même, les mœurs diffèrent presque nécessairement, et partant la moralité. Par exemple, la tempérance, qui est comme imposée par leur climat aux habitants des pays chauds, est comme impossible aux peuples du Nord ; mais Ténergie tenace de ceux-ci fait contraste avec la mollesse de ceux-là (1). La paresse n'est guère le vice dominant sur un sol ingrat et sous un ciel rude. En revanche, les vertus fortes, qui demandent une grande et continuelle tension, sont rares dans les régions où la vie est trop facile, où la terre donne ses fruits à profusion sans culture.
Ce n'est pas seulement la rareté ou l'abondance des produits qui importe, mais aussi leur nature. De la faune et de la flore d'un pays dépendent le genre de vie, les occupations ordinaires, l'alimentation, toutes choses d'une grande et incontestable influence sur les mœurs. On a beaucoup écrit sur les rapports de la civilisation en général avec les milieux (2). Il y aurait toute une étude à faire sur la question plus particulière (plus délicate aussi) des rapports de la moralité avec les conditions économiques. Faut-il rappeler , par exemple, qu'à la pauvreté et à la richesse correspondent des vertus diverses et des vices différents? « Voilà donc deux choses, dit Platon auxquelles nos magistrats prendront bien garde de donner entrée dans nos villes : l'opulence et la pauvreté; l'opulence, parce qu'elle engendre la mollesse et la fainéantise; la pauvreté, parce qu'elle produit la paresse et l'envie » (3). Ne soyons pas si affir-
[~i, La mollesse des Napolitains est proverbiale comme leur sobriété.
(2) Voir surtout une étude neuve et originale du docteur Bertiilon dans le Dictionnnire encyclopédique des sciences médicales, article Mésologie.
(3) République, liv. II,
matifs et n'entrons pas dans ces précisions. Il se peut qu'en somme tout se compense, car chacun de ces états, s'il rend certaines vertus plus faciles, en rend d'autres plus pénibles, et tous deux également, quoique diversement, comportent le mérite et exigent l'effort. Mais ces circonstances économiques n'en ont pas moins, quand on en considère les effets, une véritable importance morale, soit qu'elles viennent favoriser ou contrarier, pousser au mieux ou au pis nos tendances naturelles. Qui peut dire où s'arrête ce pouvoir des conditions physiques, comme agent modificateur des aptitudes innées? Modificateur et créateur; car, tandis que l'action d'un milieu nouveau tend à modifier les dispositions héréditaires, l'action prolongée du même milieu tend à les fixer dans les générations successives.
D'ailleurs l'action des conditions extérieures n'est pas seulement générale, continue et latente ; en certains cas particuliers elle est très fortement sentie, et si nettement prépondérante que nul ne songerait à la contester. Que de fois n'arrive-t-il pas qu'un acte moral, grave en lui-môme et gros de conséquences, soit déterminé avec une sorte de nécessité par la saison, l'état atmosj)hérique du moment, les aliments ouïes boissons qu'on vient de prendre ! Un écrivain d'esprit a parlé quelque part des « mauvais conseils du printemps »; tout le monde sait qu'un repas généreux rend facile le courage, et difficile la continence.
Ainsi, bien que la vertu, partout nécessaire, soit sans doute partout possible, il ftiudra un plus grand effort de volonté en tel cas, un effort moindre suffira en tel autre; et, selon les milieux, telle vertu sera plus généralement pratiquée, tel vice plus rarement évité. C'est ce que