HABITUDES INVOLONTAIRES
redresse, ou qu'ils la faussent ; non pas du premier coii[), sans doute, mais insensiblement. La nature humaine a b?au être pleine de contradictions, ces contradictions tendent toujours à s'effacer, parce qu'elles choquent uwe logique instinctive, un besoin d'unité plus profond qu'elles-mêmes.
C'est pour cela qu'il importe que la conscience soit munie de saines et fortes maximes, qui puissent, sinon imposer d'emblée leur autorité au vouloir, du moins survivre à nos défaillances de conduite et nous les reprocher sans pitié. Il est impossible que ces maximes, tant qu elles ne sont point entamées elles-mêmes, ne servent pas au moins à contrarier nos mauvais élans, à retarder, sinon à empêcher notre corruption.
Mais cette loi psychologique est certaine et ne devrait jamais être perdue de vue, tant elle est de grande conséquence : tous nos penchants innés ou acquis, bons ou mauvais, toutes nos habitudes, par conséquent, de quelque manière que nous les ayons contractées , tendent non seulement à déterminer en fait, et comme mobiles actuels, notre conduite, mais aussi à se changer en motifs pour la volonté réfléchie, c'est-à-dire à se faire prendre pour des raisons dans la délibération même, à suggérer du moins des sophismes de justification (1), dont le jugement corrompu finit par être dupe presque de bonne foi.
gée avec ce bon sens mêlé de sentiments fr:iis et purs qui est comme l'œil sain de l'âme, est regardée ensuite avec la lentille des excuses ingénieuses, à travers laquelle toutes les choses que les hommes appellent belles ou laides apparaissent lissues de matériaux bien peu dilTérents. L'Europe, dit-on, s'ajuste au fait accompli : il en est de même des individus, n Adam Bede, H, 31.
(l) L'expression est, si j» ne me trompe, de M Renouvier, (jui si^'uale en maint endroit ce phénomène psychologiqui'.
Nous voilà amenés des habitudes d'action aux habitudes d'esprit : pour un agent doué d'intelligence, ce sont choses inséparables. On vient de voir qu'un tel agent, ayant besoin de justifier à ses propres yeux tous ses actes et de les trouver intelligibles, est comme condamné à modeler ses jugements sur les actions qui lui sont habituelles, quand ce ne sont pas ses actions qu'il conforme à ses jugements. Mais, dans la majorité des cas, c'est ce dernier ordre qui est le vrai : le jugement précède l'acte, l'intelligence règle la conduite. Au point de vue moral, où nous sommes exclusivement placés, l'acte est tout particulièrement subordonné au jugement, puisqu'il doit surtout sa valeur au motif conscient qui l'inspire. Aussi, entre toutes les habitudes d'où dépend notre moralité, les habitudes intellectuelles ont-elles une importance à part : c'est à elles, en un sens, qu'indirectement tout se ramène.
Habitudes intellectuelles et associations d'idées, c'est tout un. La loi de l'association régit tous les faits de conscience sans exception : selon Stuart Mill, elle est aux phénomènes de la vie mentale ce qu'est aux phénomènes astronomiques la loi de la gravitation (1). Comme l'habitude, dont elle est un cas, elle règne jusque dans les modes inférieurs et inconscients de la vie psychique; mais, pour ne parler ici que de ce qui est incontestable, c'est selon cette loi, sans contredit, que s'appellent et se succèdent les conceptions et les idées dans la conscience éveillée et attentive.
(1) « Ce que la loi de gravitation est à l'astronomie, ce que les propriétés é.'émentaires des tissus sont à la physiologie, les lois de l'association des idées le sont à la psycliologie. » St Mill, Aug. Comte and Positivism, p. 53; cité par Th. Ribot, La psychol. angl. contemp., 1« édit., p. 125.
HABITUDES d'espkit ; ASSOCIATIONS d'idées. 421
Voici l'énoncé le plus général de cette loi d'association : Quand deux idées ont été perçues ou deux impressions éprouvées en connexion étroite (c'est-à-dire simultanément ou en succession immédiate), Tune, en se reproduisant dans l'esprit, tend toujours à y ramener l'autre. Leur liaison, partant leur tendance à s'évoquer mutuellement, est en raison : 1° du nombre de fois qu'elles ont été trouvées unies; 2° de l'intensité avec laquelle elles se sont offertes ensemble à la conscience; 3° du rapport logique qu'il y a entre elles (1).
Il suit de là que les mêmes causes qui font vives et saillantes nos pensées les font aussi durables. Un rapide contraste, une opposition brusque et saisissante, tout ce qui favorise cette discrimination qui est, selon Bain, l'acte élémentaire de la conscience, grave du même coup le souvenir. C'est pourquoi, disons-le en passant, un éducateur habile cherche moins à faire retenir ses préceptes en les répétant qu'à les faire bien entendre en les expliquant, ou, mieux encore, à les imprimer une bonne fois en frappant fortement l'esprit. Par le premier moyen, on ne met guère dans la mémoire que des associations de mots, des formules qui demeurent sans efficacité, faute d'aller jusqu'à la conscience (2). Par les deux autres, on crée des associations d'idées véritables, de vivantes habitudes d'esprit, dont la vertu pratique se fait voir en toute occasion.
Voici comment, une fois formées, ces habitudes d'es-
' (1) L'école associationntste, on lesait, ne reconnaît pas ces rapports logiques et rationnels comme distincts des rapports empiriques. Pour Sluart Mill, par exemple, les liaisons d'idées qu'on appelle vérités universelles, éternelles et nécessaires, ne sont que des associations indissolubles, toujours et partout confirmées par l'expérience.
(2) De là ce psittacisme dont parle Leibnitz. Nous répétons les mots sans en avoir le sens présent à la pensée.
prit influent sur notre conduite et sur notre moralité.
Le phénomène décrit plus haut sous le nom de vertige moral (1) est un cas extrême, qui nous montre d'une façon frappante la volonté soudainement ravie, subjuguée, mise hors d'elle-même et précipitée dans les plus grandes fautes, par Fattrait irrésistible d'une tentation, c'est-à-dire, en somme, par la séduction de telle pensée capiteuse, de telle folle image brusquement apparue. Reconnaissons- le, cependant, ce qui, dans ce cas, nous fait perdre l'équilibre, c'est moins l'idée elle-même que la passion, dont, au fond, elle procède, et qu'à son tour elle surexcite. Ce qui emporte la volonté, ce n'est pas tant la représentation comme fait intellectuel que le phénomène affectif qui l'accompagne, le désir porté au paroxysme. En réalité, il en est toujours un peu ainsi, puisqu'il y a union indissoluble entre la pensée et l'émotion, et qu'une idée ne devient jamais un principe d'action qu'en excitant un mouvement du cœur. Mais peu importe que ce soit avec ou s'ins l'intermédiaire des émotions : l'idée entraîne la volonté et amène l'action, voilà le fait; d'où l'importance morale de nos associations d'idées.
Ou la voit encore plus clairement dans les cas où les idées agissent plus directement sur la volonté, sans troubler les sens ni mettre en jeu les passions. Je suppose la délibération la plus tranquille, la plus froide réflexion : toujours, en fin de compte, la résolution est subordonnée aux différentes alternatives conçues, aux motifs pesés tour à tour. Il est clair d'abord que, plu» grand sera le nombre des possibles aperçus et des motifs évo(iués, plus la décision sera libre. De là le prix d'une
(1) Cluipilre 1, page C9.
lill'ORTANCE MORALE DES ASSOCIATIONS d'iDÉES. 123
éducation libérale, comme on dit, d'une culture intellectuelle propre à élargir le cercle des idées et à ouvrir Tesprit.
Une telle culture, je le sais bien, n'est pas à elle seule une garantie de moralité, parce que, à voir une trop grande multitude et diversité de faits, de coutumes et de doctrines, on risque de perdre ou le sentiment clair et scrupuleux du devoir, ou la ibrce du caractère. Les esprits rudes et un peu bornés connaissent moins peutêtre l'irrésolution et les déûiillances de conscience, que ces esprits trop souples, enclins à tout excuser par habitude de tout comprendre, qui ne s'étonnent plus de rien et qui, pour s'être délivrés de tout préjugé, tendent parfois à se délivrer de toute règle. Il n'en est pas moins vrai que, toutes choses étant égales d'ailleurs (j'entends la bonté du cœur et l'énergie de la volonté), un esprit large et éclairé vaudra moralement davantage. La liberté est plus entière quand l'agent, mieux informé, apporte dans la délibération plus de lumières : la responsabilité est donc plus complète; une condition essentielle de la moralité se trouve mieux remplie. Cela seul est un gain; car c'est un accroissement en valeur absolue et en dignité.
On pourrait dire que la liberté, condition de toute vertu, est elle-même la première vertu à acquérir, puis à sauvegarder ; que le devoir par excellence est de conserver la liberté qu'on a et de l'accroître. Or, si cela est, il faut reconnaître qu'une grande ouverture d'esprit, une abondante provision d'idées et d'expériences, une riche variété de vues, toutes choses essentiellement tutélaires de la liberté, éminemment propres à maintenir souple et perfectible la volonté, constituent un
124 l^E LA SOLIDARITÉ MORALE.
avantage moral incomparable. En un mot, le nombre et rétendue de nos associations d'idées sont choses d'extrême importance^ parce qu il importe infiniment qu'en nous la part de la routine soit aussi petite que possible, la part de la raison, c'est-à-dire du libre jugement, toujours intacte, ou mieux toujours accrue.
Mais on a beau faire : nos associations d'idées sont toujours et nécessairement en nombre limité, et elles tendent très vite à prendre la fixité d'habitudes immodifiables. C'est pour cela surtout qu'il importe qu'elles soient bonnes. C'est parce que la grande majorité des hommes vivent sur un fonds d'idées très pauvre, se gouvernent d'après quelques croyances très simples, jamais contrôlées ni renouvelées, et perdent de très bonne heure toute plasticité intellectuelle et morale, qu'on ne saurait exagérer l'influence, funeste ou bienfaisante selon les cas, des habitudes d'esprit contractées dans la jeunesse.
En toute situation donnée, chacun ne peut se résoudre, en effet, que d'après les conceptions, prévisions et maximes que lui fournit ou lui suggère son acquis mental. Une alternative à laquelle on ne songe point est comme impossible; un parti qu'on pourrait prendre étant mieux informé, mais qu'on ne soupçonne même pas, est en réalité une issue fermée ; un motif qui serait bon et décisif, mais qui ne vient pas à l'esprit, est nul par cela même. Combien il importe, par conséquent, surtout aux simples, destinés à n'avoir pour se guider que quelques rares notions, de recevoir des notions saines dans le temps où leur esprit se forme! De là l'extrême importance du milieu où l'on grandit, des compagnies qu'on fréquente, des exemples qu'on a sous les