HABITUDES MENTALES ET MOUAI.ITÉ
yeux, des conversations entendues, des livres luS;, des conseils reçus, de tout ce qui contribue, en un mot, à faire prendre tel cours habituel à nos pensées, tel pli à notre juîïement.
Qu'on n'objecte pas le discernement naturel du bien et du mal. Kien n'est plus faux que d'en parler comme d'un instinct infaillible et incorruptible. Nous avons vu en quel sens il faut reconnaître un sentiment inné du devoir, une catégorie fondamentale de l'obligatoire (1); mais ce serait une véritable aberration de ne pas avouer que, dans cette formç indélébile, l'expérience jette une matière variable, plus ou moins pure; que, si tout homme qui délibère envisage nécessairement les actes médités comme dus, défendus ou permis, très divers sont en fait nos jugements sur ce qui, dans tel cas donné, est permis, défendu ou dû. Ils dépendent essentiellement de nos habitudes d'esprit. Je ne parle ici que des appréciations de bonne foi. Les fanatiques de toutes sortes ne sont-ils pas des exemples remarquables de la perversion du sens moral par l'efîet d'une culture insuffisante? Que de malfaiteurs sincères, à qui les préjugés de caste, une fausse notion de leurs propres devoirs, une prodigieuse méconnaissance des droits d'autrui, ont fait commettre de vrais crimes sans remords ! Tandis que d'autres hommes, grâce à des idées peut-être aussi préconçues, mais tout inverses, grâce à des habitudes mentales toutes différentes, ne sauraient supporter seulement, ni pour ainsi dire concevoir la pensée de ces mêmes méfaits.
Et quand je disque Informe du devoir est indélébile,
(1) Inlroiluction, p. 22,
cela même est-il rigoureusement exact ? Est-il bien vrai que le sentiment de l'obligation n'est pas susceptible de s'oblitérer? Eesterait-il entier chez un enfant qui atteindrait l'âge d'homme sans que parents^ ni maîtres, ni livres lui eussent jamais parlé de ce qu'il doit? Il est notoire que notre raison pratique demande à être cultivée commme notre raison spéculative. La justice s'apprend et s'oublie, comme la géométrie^, comme la logique. Le jugement moral se fausse et se perd, de même qu^il s'aiFermit et s'affine^ selon l'usage que les circonstances de la vie nous apprennent à en faire.
Attachons-nous aux cas moyens Entre les esprits si larges et si libres, qu'ils risquent de manquer de consistance et de n'avoir plus de règle, et les esprits si étroits, que leur aveugle énergie semble plutôt raideur automatique que véritable fermeté morale, se placent les esprits du commun, ni très irrésolus ni très obstinés, ni critiques ni dogmatiques à l'excès, peu sévères dans Texamen de leurs motifs, médiocrement préoccupés du vie voir, mais pourtant capables d'hésiter, de délibérer, de réfléchir, et soucieux pour eux-mêmes de motiver tant bien que mal leurs actes. — Or, sur un esprit en cet état, on sait quelle est la puissance des précédents.
Un instinct presque irrésistible ne nous pousse-t-il pas à regarder bientôt comme licite, pour peu qu'il nous tente, un acte dont il y a des exemples? Ce qui auparavant ne nous lût pas venu à l'idée, ou nous eût paru monstrueux, impossible, nous pouvons en venir assez vite à y penser sans trop de répugnance, à l'excuser chez les autres, puis à nous le permettre à nous-mêmes dans l'occasion, enfin à le faire sans honte et peut-être même il nous en vanter, tout cela par le seul fait que la pensée
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nous en a été souvent suggérée et le spectacle offert. L'esprit s'accoutume à ce qui lui est fréquemment présenté ; il s'apprivoise peu à peu avec les pensées qui le choquaient d'abord. C'est ainsi que nous trouvons dans un entourage malsain et dans de mauvaises lectures^ d'un côté des maximes commodes pour justifier tout ce que la passion pourrait nous suggérer de pire, de l'autre une excitation pour nos passions latentes. Tel prodige d'immoralité doit sans doute à une réminiscence à demi involontaire, à quelque association d'idées contractée peu à peu et subitement devenue dominante, l'inspiration funeste à laquelle il obéit un jour, mais qui n'était pas plus dans sa nature que dans la nôtre, et qu'il n'eût d'abord ni comprise ni excusée plus que nous.
Cette influence des souvenirs et des habitudes mentales sur la conduite est plus frappante dans les phénomènes de perversion, parce que les passions inférieures, par elles-mêmes si dangereuses conseillères, nous mettent toujours en quête, pour ainsi dire, de prétextes à failli? et d'excuses pour nos fautes. De là vient notre docilité toute particulière aux enseignements mauvais. Mais la même loi nous garantit l'efficacité aussi réelle, quoique moinsprompte, des idées saines et desnoblespensées. Une nature médiocre, ni élevée ni perverse, si elle n'était nourrie que de maximes fortifiantes et de spectacles propres à relever le cœur, aurait à la fin, n'en doutons pas, des pensées de dignité personnelle et de dévouement aux autres, dont elle n'eût point été capable par elle seule; et ces pensées ne sauraient manquer de se traduire de quelque manière dans la pratique. Dans ce cas, les idées, les images et les maximes imprimées dans l'esprit, au lieu de venir excuser, puis exciter, les pires
dérèglements de la sensibilité, viendraient éveiller au contraire et fortifier les sentiments généreux en germe dans le cœur. Bref, les bons instincts (nul homme sans doute n'en est tout à fait dépourvu) trouvent un secours dans les bonnes habitudes d'esprit, comme les instincts bas trouvent des complices dans les mauvaises.
Une habitude mentale saine entre toutes serait celle de toujours trouver, par conséquent d'attendre toujours après chaque acte sa sanction. La vie ne nous offre pas, quoi qu'on ait pu dire, cette répartition infaillible des joies et des peines; la nature ne se charge point d'attacher d'une manière immédiate et ostensible aux fautes leur châtiment, à la sagesse un bonheur proportionnel. Il est bon, il est nécessaire même que le cours des choses ne soit pas si simple. Si le mécanisme du monde était si visiblement subordonné à la morale, la vertu, tout intéressée, serait trop facile, le vice, visiblement absurde, serait trop peu engageant. Mais, d'autre part, étant donnée notre nature si complexe, où la raison et la sensibilité, le goût de la perfection idéale et le désir égoïste du bonheur se mêlent si étrangement, rien ne serait plus démoralisant que l'absence évidente et perpétuelle de toute sanction. Surtout dans l'enfance et la jeunesse, alors que le caractère est en voie de formation, il est avantageux au plus haut point que l'esprit prenne Thabitude d'associer l'idée d'une peine à celle de toute violation de la règle, et l'idée d'un phiisir à celle de tout devoir accompli. Que cette peine et ce plaisir soient autant que possible d'un ordre élevé, que ce soient uniquement, s'il se peut, l'humiliation du repentir ou la fierté d'avoir bien tait: mais il est certain que la loi ne se fait bien sentir que par la sanction : elle se grave
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d'autant plus profondément, d'autant plus vite, que la sanction est plus sûre et plus opportune. Voilà pourquoi « qui aime bien châtie bien ».
Il faudrait envier l'enfant qui serait corrigé toujours à propos, d'une façon intelligence et douce, mais imj)erturbable. Non seulement il se déshabitue par là de telles et telles fautes particulières qui, négligées, lui auraient bientôt paru n'en plus être; mais il acquiert un salutaire sentiment de la loi, d'excellentes habitudes générales de réflexion, d'attention à lui-même et de discipline. — Celui à qui ces leçons manquent, au contraire, risque fort de perdre ou môme de n'avoir jamais la claire vue du bien et du mal. Ce serait peu s'il n'était exposé qu'à violer, faute de les connaître, tels ou tels devoirs particuliers : il peut descendre, je l'ai dit, jusqu'à ne plus avoir qu'un sentiment confus de l'obligation en général. Or, comme c'est le commencement de la sagesse de n'agir qu'avec le souci d'une règle à observer, c'est le commencement de tout dérèglement, de perdre le sens de l'ordre.
Quoique les sanctions soient essentiellement des émotions, plaisirs ou peines, elles ne sont considérées dans ce qui précède que comme retenues et attendues par l'esprit, c'est-à-dire en tant qu'elles entrent dans nos associations d'idées. 11 nous reste à parler des habitudes du cœur, sujet différent, bien que voisin.
Tar habitudes du cœur, je n'entends pas ces rechutes à demi -fatales de la pensée dans les conceptions et les jugements qui flattent telle passion. Ce sont là de vraies habitudes de l'esprit, quoique le cœur s'y complaise et contribue à les perpétuer après avoir contribué à les
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faire naître. Les sophismes du cœur, comme on les appelle, sont de nature intellectuelle, bien que d'origine émotionnelle. Je n'entends pas non plus les actes qui, pour nous avoir causé tout d'abord un vif plaisir, sont pour ainsi dire passés du premier coup à l'état d'habitudes. Ce ne sont pas là des habitudes de la sensibilité, mais des habitudes de l'activité, contractées sous Finfluence d'une émotion. — Far habitudes du cœur, j'entends exclusivement ici les modifications apportées à nos premières émotions par le fait de leur reproduction, et à nos inclinations naturelles par les conditions dans lesquelles elles se développent.
Un enfant a tel penchant au berceau : que deviendra ce penchant ordinairement contrarié ou ordinairement satisfait? que deviendront les émotions dont il est la source? Deux questions qui n'en font qu'une; car on sait dans quel rapport étroit, indissoluble, sont entre elles ces deux choses, l'inclination et l'émotion. L'inclination est la raison d'être de l'émotion, car on ne conçoit ni le plaisir ni la douleur, sans un secret penchant contenté ou réprimé. Mais, d'autre part, c'est l'émotion qui nous révèle le penchant; elle en est le signe et la mesure. De plus, elle réagit sur lui, le surexcite ou l'atténue, selon qu'elle lui est conforme ou contraire. Ne séparons donc pas l'inséparable.
Un penchant qui serait toujours contrarié finirait, on peut le croire, par s'oblitérer et disparaître. Supposé que l'expérience fût possible, il ne se trouverait probablement aucune inclination assez vivace pour résister à une répression constante, impitoyable et sans intermittence. Les tendances superficielles, de formation relativement récente, succomberaient sans, doute en peu de