‹ De la solidarite moraleChapitre 26 sur 100 · HABITUDES AFFECTIVES. — LES PASSIONS · texte numérisé non relu

HABITUDES AFFECTIVES. — LES PASSIONS

temps; mais même les appétits les plus profondément naturels seraient bientôt gravement altérés. Ceux qui accompagnent les fonctions nécessaires à la conservation de l'individu ne pourraient être entièrement contrariés sans amener la mort. Mais les appétits qui président à des fonctions un peu moins impérieuses (par exemple aux fonctions qui assurent la conservation de l'espèce) seraient, par un absolu et continuel empêchement^ ou détruits ou dénaturés, d'ailleurs au très grand préjudice de l'équilibre physiologique et mental.

Les organes de ces fonctions, en effet, s'atrophieraient faute d'exercice; et les besoins qui leur correspondent dans la conscience, restant nécessairement très confus, faute de connaître leur objet, ne pourraient survivre que sous quelque forme désordonnée. La nature crierait longtemps contre cette violence, elle réclamerait énergique ment ses droits, elle aurait des rébellions redoutables ; mais sa protestation, à force de n'être point écoutée, finirait par n'être plus entendue. La douleur due à cette contrainte s'atténuerait par l'habitude, ou du moins se changerait en un trouble général et vague, dont le patient ne saurait plus ni la cause ni le sens.

Mais, qu'on le remarque bien, je me place dans l'hypothèse invraisemblable, sans doute impossible à réaliser, d'une répression absolument constante. Rien, au contraire, n'irrite un penchant et ne l'avive comme d'être satisfait et contrarié tour à tour. Qu'une tendance ait seulement connu sa fin, les obstacles ne font plus que l'exaspérer. C'est ce qui rend si dangereuse la répression inintelligente des inclinations naturelles une fois en éveil. Légitimes en elles-mêmes, ces inclinations pouvaient, en recevant à propos une satisfaction modérée,

devenir réglées et rester innocentes : elles prennent le cours irrégiilier et torrentueux de la passion, par cela seul qu'elles ont à se frayer une issue entre des difficultés insuffisantes pour les contenir, propres seulement à en tripler l'élan. De ce fait chaque jour constaté, l'explication est simple : elle est dans cette loi générale, déjà plus d'une fois mentionnée, que tout lait de conscience, toute émotion principalement est mise en relief et comme relevée par les alternatives et les contrastes. Le plaisir causé par la satisfaction d'un penchant est plus senti quand il coûte un peu d'attente, quand il est payé de quelque peine. Mais ce plaisir plus vif laisse un souvenir plus fort, sous l'action duquel le désir renaît plus aigu; et ainsi de suite, jusqu'à ce qu'une vraie passion se soit formée, qui s'assujétit toute l'âme.

La passion, toutefois, peut naître aussi, par le retour trop fréquent de l'émotion. La passion, en eifet, est essentiellement une rupture d'équilibre entre nos facultés, plus particulièrement entre nos affections naturelles. Or l'équilibre tend d'abord à se rompre en faveur du penchant satisfait. Ici encore une modification organique intervient rapidement, du moins dans tous les cas oii elle est observable. A mesure que l'appétit reçoit unie plus large satisfaction, la fonction qui la lui donne est plus active; l'organe, souvent sollicité, appelle à lui, selon une loi physiologique bien connue, une plus grande part de fluide nourricier, par où il devient à son tour plus exigeant, véritable foyer d'excitation pour l'appétit. Les enfants deviennent gourmands par beaucoup manger, sans mesure, avec leur seule gloutonnerie pour règle, aussi bien que par un contrôle maladroit, irritant, tour à tour sévère et relâché à

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