LES PASSIONS. LA SATIÉTÉ
l'excès, capricieusement exercé sur leurs besoins. Posons donc en loi qu'un penchant souvent satisfait tend à croître en vigueur et à redoubler d'exigence. Cela d'ailleurs résulte aussi de ce que les actes auxquels il nous invite, étant de mieux en mieux accomplis, atteignent plus parfaitement leur fin, c'est-à-dire causent un plaisir plus vif, puisque le plaisir est en raison de la perfection de l'acte.
D'autres lois, déjà indiquées pour la plupart, viennent pourtant se croiser avec celle-là et en altérer l'effet. Il faut tenir compte des phénomènes de satiété, de lassitude et de dégoût. D'abord, nul penchant ne peut être satisfait longtemps d'une manière continue, nul plaisir ne saurait se prolonger sans intermittence. La raison en est sans doute dans les nécessités organiques. A tout penchant excité, doit répondre en quelque région de l'organisme un certain état d'éréthisme. La satisfaction met précisément fin à cette tension, laquelle est aussitôt suivie d'un relâchement. Le plaisir est donc nécessairement suspendu, jusqu'à ce que le repos et la nutrition aient rendu à l'organisme sa tonicité. La satisfaction d'un penchant ne saurait donc être ininterrompue.
D'autre part (et en raison même de ce qui précède), toute émotion, le plaisir comme la peine, semble bien être, ainsi qu'on l'a dit (1), une dépense : témoin la fatigue que causent à la longue les jouissances même de l'ordre le plus élevé, par exemple les jouissances littéraires ou musicales. Cela s'explique sans peine, s'il est
(l) V. notamment A. Bain : Étude sur la loi de la corrélation des forces appliquée à la psychologie, trad. dans la Revue des cours littéraires, 16 octobre 1869.
vrai que le penchant a pour accompagnement dans Torganisme une excitation; car la satisfaction apparaît dès lors comme un dégagement de force accumulée, c'est-à-dire comme une déperdition. Tant que cette déperdition n'est point excessive, tant qu'elle n'est que remploi normal et mesuré d'une force convenablement renouvelée, c'est la cessation d'un trouble, le soulagement d'une angoisse, un retour à l'équilibre. Mais que, pour une raison ou pour une autre, la satisfaction dépasse le juste besoin, que la dépense épuise la provision de force, elle cessera aussitôt d'être agréable ; au plaisir fera place une sensation de lassitude et d'abattement : la peine naît aussi bien d'une fonction surmenée que d'une fonction empêchée (1).
Ainsi, de même qu'un penchant contrarié tend à s'oblitérer, mais ne s'oblitère pas toujours, parce que le réprimer constamment et entièrement est impossible et que les empêchements incomplets ne font souvent (|ue l'exalter; de même, un penchant satisfait tend à grandir, mais ne grandit pas toujours, parce que la satisfaction, je ne dis pas seulement continuelle (elle ne peut l'être', mais trop fréquente et trop prolongée, ne fait que Témousser en l'usant.
Peut-être maintenant faut-il faire encore appel à une autre loi de notre nature, pour rendre entièrement compte du dégoût qu'amène la satiété. C'est un fait, et peut-être un fait irréductible, que nous avons besoin de changement. Cette mobilité des goûts est sans doute fort variable, mais elle est générale. Certaines personnes sont exceptionnellement constantes en leurs préfé-
(l) Voir sur ces questions Le plaisir el la douleur, de M. Fr. Bouiilier; la Théorie scientifique de la sensibilité, de Léon Dumonl, etc., etc.
LES PASSIONS. — LE BESOIN DE CHANGEMENT. 13b
rences, d'autres exceptionnellement infidèles; mais aucune n'est tout à i'ait exempte de caprices. S'il est des jouissances dont on ne se lasse guère, comme sont en jiénéral les plaisirs esthétiques, les joies calmes de la ^'ertu et de la science, il faut Tattribuer au caractère serein de ces émotions : elles se consument moins, parce qu'elles sont moins intenses, sans doute aussi parce (|u'elles tiennent nécessairement, dans la vie même des privilégiés, une place restreinte : ne comportant point d'abus, elles n'amènent point de réaction. Encore n'est-il [)as rare que l'artiste, le savant, le sage même, fatigués et comme désabusés de l'idéal, se rejettent avec ardeur dans des plaisirs indignes d'eux, tombant alors d'autant plus bas qu'ils se sont élevés plus haut, comme si la nature animale, dont ils s'étaient presque détachés, réclamait sa part avec fureur pour se venger de leurs dédains. Mais ce qui est sûr, c'est que la plupart de nos goûts sont sujets à passer, d'autant plus vite qu'ils sont plus vifs et plus facilement satisfaits. Tout plaisir qui devient banal, qu'on n'a plus à conquérir, qu'aucune difficulté ni privation n'assaisonne, perd presque aussitôt sa saveur; et notre déception est alors en proportion de notre attente.
Nous avons donc besoin de nouveauté; il faut de l'imprévu dans nos jouissances pour les relever. Comme la vie, qui est essentiellement un devenir, a deux conditions également nécessaires, la permanence et le changement, ainsi la sensibilité, compagne et gardienne de la vie, comprend deux besoins fondamentaux, complémentaires l'un de l'autre : le besoin de conservation, qui nous porte à garder ce que nous avons d'être et de bien-être ; le besoin du mieux, qui nous fait chercher
toujours plus que nous n'avons. La loi de la satiété n'est donc pas seulement une marque de notre misère, c'est aussi un signe de notre perfectibilité, une condition de notre progrès.
Quoi qu'il en soit, on voit comment, par Faction du temps et des circonstances, un penchant d'abord légitime, une émotion d'abord modérée, se changent en de violentes passions; tandis que, par des causes non moins complexes, ou plutôt par une secrète action des mêmes causes, les plus furieuses passions peuvent parfois s'éteindre d'elles-mêmes.
Quand je dis s'éteindre, c'est plutôt changer d'objet que je devrais dire ; car, sauf l'effet de la vieillesse, qui paraît être d'amener, avec l'affaiblissement des l'onctions vitales, la disparition des passions (disparition d'ailleurs incomplète et plus apparente que réelle), dans la plupart des cas, la passion, une fois née, semble indestructible. Elle change de direction et se transforme ; mais, sous un aspect ou sous un autre, elle subsiste. On a fait depuis longtemps cette remarque, qu'il y a comme un balancement des affections, analogue au balancement des organes : la grande loi de la corrélation de croissance règne en psychologie comme en physiologie. Cela veut dire que l'énergie affective, comme l'énergie vitale, est pour chacun en quantité limitée, et que si, rompant son équilibre pour une raison quelconque, elle se porte avidement dans une des voies que lui ouvre la nature, ce ne peut être qu'en se retirant des autres. La croissance démesurée de tels penchants coïncide donc avec l'affaibli ssement de tels autres. Quand les sentiments d'un certain ordre s'exaltent, les autres languissent et se dépriment d'autant.