‹ De la solidarite moraleChapitre 28 sur 100 · TRANSFORMATION DES PASSIONS · texte numérisé non relu

TRANSFORMATION DES PASSIONS

Eh bien! on pourrait dire aussi que la loi^ plus générale encore, de la conservation de la force préside aux relations de nos passions entre elles et en régit toutes les transformations. En fait de forces physiques, rien ne se crée, rien ne perd; de même, semble- t-il, en fait de sensibilité. Quand une passion se forme, il n'y a pas création nouvelle d'énergie aiïective, mais seulement afflux sur un point donné, concentration vers un objet déterminé, d'énergies jusque-ln éparses. Il n'y a pas davantage annihilation de sensibilité quand une passion se refroidit (1). Ou l'amour passe d'un objet à un autre, ou il se chancje en aversion. Le débauché change d'abord de victimes, puis la débauche parfois change de formes, jusqu'à ce qu'elle fasse place à l'ambition, à la passion de l'intrigue, voire même aune ardente dévotion. Ainsi de tous les cas. La passion prendra divers aspects, se modifiera, sous certaines influences jusqu'à devenir méconnaissable, fera faire des prodiges dans le bien au même homme qui en a fait dans le mal, ou réciproquement; mais ce qui ne se voit jamais, c'est la pure et simple réduction ad nihiliim d'une puissance émotionnelle une fois en jeu.

Tout ce qui serait possible, en mettant les choses au mieux, c'est un retour à cet équilibre relatif des penchants qu'on peut regarder théoriquement comme l'état originel. Mais, en fait, cet équilibre si instable, rompu dès le berceau, est encore plus difficile à retrouver, une fois perdu, qu'à maintenir. Il n'est pas d'ailleurs prouvé que l'état de médiocrité morale qui y répondrait, fût préférable à une exaltation du cœur, périlleuse sans

(l)On excepte toujours la ditniiiuiion de la vitalité générale, et par suile de toutes les énergies dans la vieillesse.

i?,S DE LA SOLIDARITÉ MORALE.

doute, mais seule capable de grandes choses. C'est pourquoi le but de l'éducation, dans la mesure où elle peut agir sur la passion, doit être de la diriger, non de la détruire. Eteindre une âme ardente n'est ni possible, ni désirable; régler et utiliser ses élans, purifier sa flamme en l'alimentant avec prudence, voilà ce qui peut être tenté.

Mais il ne s'agit pas encore ici de tirer de notre analyse des conclusions pratiques. Nous décrivons seulement la manière dont se comportent et se modifient nos facultés à mesure qu'elles s'exercent. Notre sensibilité, comme notre intelligence, comme notre activité, s'altère de certaines manières déterminées en s'exerçant au cours de la vie : voilà ce qui ne saurait faire un doute. J']lle subit à sa façon la loi générale de l'habitude. Si grandes que soient les différences individuelles, c'est selon des lois fixes que la satisfaction habituelle ou la privation prolongée excitent ou diminuent nos penchants, avivent ou émoussent nos émotions, engendrent, enflamment ou transforment nos passions. Ces lois constituent le mécanisme de la sensibilité, que la psychologie révèle, et qui intéresse au plus haut point la morale, s'il est vrai que la moralité d'un homme à un moment donné dépend de l'état de son cœur comme de l'état de son esprit.

Or, comment cela serait-il contesté? Sans doute, c'est à tort que certains systèmes font consister la moralité dans la bonté du cœur exclusivement, le devoir dans l'amour, et la vertu dans la prédominance de certaines passions; mais n'est-il pas certain que, dans la délibération la plus froide, les mobiles jouent toujours un rôle à côté des motifs, hi passion à côté de la raison? Non

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