‹ De la solidarite moraleChapitre 29 sur 100 · RÉSUMÉ ET SYNTHÈSE · texte numérisé non relu

RÉSUMÉ ET SYNTHÈSE

seulement un attrait sensible peut contre-balancer un niotifréflcchi; mais la puissance même de réfléchir est affectée^ et parfois détruite par Témotion du moment ; et les raisons même de l'ordre le plus purement intellectuel doivent toujours, quand elles triomphent, une partie de leur force au concours de quelque penchant. Ce mécanisme des émotions et des passions, telles qu'elles résultent de la nature modifiée par l'habitude, exclut-il la liberté? Non, car il ne comprend pas seulement les habitudes qu'on nous donne ou qu'on nous laisse prendre dans l'enfance, avant l'éveil de notre raison, mais aussi celles que nous contractons sciemment. Seulement cette liberté qu'il n'exclut pas, il la limite. A quelque moment qu'on la considère, elle porte le poids du passé; elle joue au milieu de conditions [)sychologiques qu'on lui a faites en partie, qu'en partie aussi elle s'est faites à elle-même, mais qui sont à présent données, qu'il faut subir, qui ne seront modifiables qu'à la longue et selon les lois mêmes d'où elles résultent.

On comprend maintenant en quoi consiste la solidarité morale dans une seule et même vie.

On le verrait mieux encore, et le réseau des influences qui déterminent notre moralité dans telle phase de notre existence paraîtrait encore plus serré, si, après avoir considéré à ce point de vue tour à tour, et autant que possible séparément, les trois catégories de faits psychiques, nous les rapprochions maintenant pour montrer comment elles se combinent ensemble, comment toute modification dans l'une tend à affecter les deux autres. Mais nous ne pouvons qu'indiquer cette

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synthèse, en résumant ce qui est acquis jusqu à présent.

Après les analyses qui précèdent, tout le monde accordera sans peine que notre moralité est conditionnée, notre conduite déterminée, notre volonté liée de plusieurs manières. Il y a solidarité, c'est-à-dire continuité dans notre vie morale, et cela dans quelque acception, large ou étroite, qu'on veuille prendre le mot moralité.

Nous avons dit qu'on pouvait considérer la moralité des actions et celle des intentions, ou plutôt qu'il fallait faire entrer Tune et l'autre dans la notion de moralité. Eh bien, il y a solidarité dans les actions, solidarité dans les intentions, solidarité mutuelle, plus complexe encore, entre les intentions et les actes.

Il y a solidarité dans les actes de deux manières :

1° Chaque acte pris séparément, si grande qu'on y fasse la part de la spontanéité volontaire, est en partie aussi déterminé par les circonstances au . milieu desquelles l'activité se déploie, parles influences extérieures que l'agent subit, ou avec lesquelles du moins il doit compter.

2° Les actes successifs qui composent l'histoire d'une môme vie sont liés entre eux, influent les uns sur les autres et forment, je ne dis pas un enchaînement nécessaire, mais une série où tout se tient. Ce qu'on fera demain dépend toujours un peu de ce qu'on a t'ait hier.

Il y a de même solidarité dans les intentions, en eflet ;

1° Chaque résolution prise à part, quelque libre qu'on la suppose, doit avoir sa raison suffisante et être motivée; elle dépend donc de tout Fétat mental du sujet, avant tout de sa volonté plus ou moins forte et plus ou moins personnelle, mais aussi de son intelligence et de ses lumières, de sa sensibilité générale et de son état

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affectif du moment, bref, de tout ce qui entre clairement dans sa conscience ou y retentit confusément. En d'autres termes, la spontanéité pure et vraiment libre, qui est, si l'on veut, l'élément essentiel, le facteur personnel par excellence en toutes nos volitions, est, en chaque cas,'solidaire d'autres éléments psychiques alors donnés, déterminés, qui ne sont pas actuellement et instantanément modifiables.

2° Les résolutions successives, qui composent l'histoire d'une même volonté, sont liées entre elles. Celles que je prends aujourd'hui sont en partie des suites de celles que j'ai prises auparavant, et ne pourront pas ne point agir sur celles que je prendrai dans l'avenir. C'est chose bien connue, par exemple, qu'un mensonge entraîne toujours d'autres mensonges, et de plus en plus grands (1). Cette parole de Vinet est d'une singulière profondeur : « Rien ne pèse tant qu'un devoir qu'on a voulu rendre léger (2). »

Dans le bien ou dans le mal, avoir une fois voulu quelque chose est, sauf raisons contraires, une présomption pour le vouloir encore. Cela tient à la force de l'habitude, laquelle plonge par mille racines entremêlées jusqu'au plus profond de notre nature. Car les habitudes de penser et de sentir se forment en même temps que les habitudes de vouloir et viennent les perpétuer. Un sophisme dont on s'est une fois payé fausse peu à peu l'esprit, et l'on finit par en être dupe; et telle émotion éprouvée dans telles conditions décide quelque-

(l) Une bien jolie nouvelle anglaise, Le caniche noir, de Ansley (trad. dans la Revue des Deux-Mondes, 15 déc. 1882), repose toul entière sur ce thème el en est le dévelû|iiiemenl le plus phiisant à la fois et le plus dramatique.

('i) L'éducalion, la famille et la société, p. 250.

fois de toute une destinée : une seule faiblesse de ia raison ou du cœur peut engager la vie entière.

Enfin;, il y a solidarité réciproque entre les intentions et les actes : d'une part, entre chaque intention et l'acte correspondant; de Tautre, entre la série des intentions et la série des actes.

1" Que chaque action voulue soit en général déterminée, sinon exclusivement du moins principalement, par rintention qui l'inspire, c'est une vérité inutile à rappeler; mais on peut dire, sans rien forcer, que, réciproquement, l'acte amène en quelque manière l'intention. Certes, l'acte accompli ne peut, comme tel, déterminer une intention dont, au contraire, il est l'effet. Mais, en tant que représenté par anticipation, comme devant, par lui-même ou par ses suites, affecter de telle manière la sensibilité, il entre nécessairement en ligne de compte dans la délibération dont il est l'objet même, donc aussi dans l'intention, à laquelle d'ailleurs il donne son caractère. Ajoutons que, même l'acte qu'on est en train de faire, fût-il commencé involontairement, tend d'ordinaire à entraîner la volonté. La volonté n'en a pas eu l'initiative; mais, séduite aussitôt qu'avertie, elle pèche par complaisance, puis entre franchement en complicité.

2° Mais c'est surtout quand on embrasse dans son ensemble toute la vie morale de l'individu, c'est-à-dire toute la suite de sa conduite et toute la série de ses volitions, qu'apparaît dans sa complication infinie et dans sa force l'influence mutuelle de chaque volition sur tout le reste de la conduite, de chaque action sur toutes les volitions ultérieures. — La conduite qu'on tient, de quelque manière que l'on y soit déterminé, forme ou

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fausse l'esprit et le cœur. Kéciproquement les pensées et les affections entraînent lu conduite. Enfin, sentiments et jugements s'entremêlent et sans cesse tendent à se mettre d'accord ; si bien que la corruption commençante menace toujours de nous gagner tout entiers; mais inversement, notre amélioration peut commencer par plusieurs endroits, et il est plusieurs manières d'y travailler.

En somme, il y a une logique dans les choses. La nature se charge, si nous n'y pourvoyons, de tirer les conséquences des prémisses que nous avons posées (l).

Ce que nous semons germe tout seul, et nous récoltons en conséquence. Nous n'irions pas jusqu'à dire que la loi mécanique régit à la rigueur les phénomènes moraux, ayant admis que l'agent moral est, jusqu'à un certain point, créateur en ses résolutions. Mais, si quelque chose dans le vouloir se crée (nous ignorons comment), il est certain que rien ne se perd.

Tout ce qui a été une fois inséré dans le tissu de notre vie morale tend à y persister, à y faire sentir indéfiniment ses effets. On a vu combien ces effets sont multiples, comment ils s'ajoutent les uns aux autres, et que

(l) A proprement parler, nous ne posons que les mineures; les majeures sont les lois mêmes de la nature. — La belle comparaison de Huxley vaut pour les lois psychologiques aussi bien que pour les lois physiques : il assimile les lois de la nature aux règles d'un jeu très compliqué, «jeu qui se joue depuis des siècles plus nombreux que nous ne savons les compter. Nous tous sommes les joueurs contre lesquels la partie est engagée... Nous jouons contre un adversaire qui nous est caché. Nous savons qu'il ne triche pas, il ne fait pas de fautes; il est patient dans ses coups... Mais il ne nous passe pas la moindre faute et n'a nul souci de noire ignorance; les plus gros enjeux se payent aux bons joueurs avec ce genre de générosité surabondante par laquelle les forts témoignent de leur amour de la force. Quant à celui qui joue mal, il est fait mat, sans hâte comme sans pitié. Huxley.

[Les sciences nat. et les probl. qu elles font surgir (Lay Sermons), édil française, p. 44.]

réagir contre eux devient plus difficile à mesure que ce serait plus nécessaire. Cette réaction n'est sans doute jamais entièrement impossible^, nous devons le croire, puisqu'elle est obligatoire ; mais il y a tout intérêt à dire la vérité, elle doit être énergique et surtout prompte, sous peine d'être vaine. Du moins la faudra-til doublement courageuse, si elle tarde ; et lorsqu'elle aura été trop différée, la pensée ne viendra même plus de la tenter.

Non seulement, en effet, tout acte accompli persiste par ses conséquences, et toute résolution prise laisse des traces ; il faut aller plus loin et dire : tout acte accompli tend à engendrer des actes pareils; toute résolution est une semence d'autres résolutions analogues. « A quoi l'on a été une fois capable, on n'est plus incapable »; mais c'est trop peu dire, et les lois de notre nature morale ont de plus puissants effets. Tout, ce qui entre dans leur engrenage n'en sort pas seulement entier, ou transformé selon la loi de l'équivalence, mais amplifié.

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