‹ De la solidarite moraleChapitre 30 sur 100 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

SOLIDARITÉ HISTORIQUE DANS UNE MÊME VIE. Principales crises morales de la vie individuelle.

La solidarité ne se fait pas sentir à nous d'une manière constante et uniforme tout le long de notre vie. D'abord très étroite et presque identique à la nécessité, dans l'âge où nous ne sommes encore des personnes morales qu'en puissance, un moment vient (1) où elle se desserre pour ainsi dire, nous étreint moins et nous laisse plus de jeu. Il n'y a que quelques malheureux, condamnés en quelque sorte à ne point sortir de l'enfance, pour qui ce moment ne vient jamais. Chez le grand nombre il arrive tôt ou tard, mais plus ou moins tôt, et pour durer plus ou moins longtemps. Il coïncide avec l'âge (si difficile à assigner, si variable d'un sujet à l'autre) qu'on appelle l'âge de raison, alors que la personne prend conscience d'elle-même, se sent libre et responsable,

(1) Du moins en général, c'est-à-dire dans toute vie proprement humaine et dont le cours est normal.

H. MARioN. Solidarité. 10

commence à réfléchir, à délibérer, à proprement vouloir, poar des raisons débattues.

Il y a là une première crise, et capitale. Quoique la liberté, à ce premier éveil, ait nécessairement pour matière, et déjà pour limites les dons de naissance, modifiés par le développement antérieur, et toutes les circonstances au milieu desquelles elle éclôt, néanmoins, elle apparaît d'abord avec une grande force, fière d'ellemême, avide de s'affirmer, capable par là de faire des prodiges, si, moins expérimentée, elle connaissait mieux les dangers qu'elle court et les conditions de son triomphe.

Tout imparfaite qu'est encore cette liberté naissante, le premier point est de la garder entière; car, d'une part, elle est l'attribut moral par excellence, et en elle réside tout mérite, toute dignité; de l'autre, elle est l'instrument nécessaire d'une plus complète délivrance. La conserver seulement, c'est déjà l'accroître. Elle ne peut demeurer stationnaire; elle grandit si elle ne diminue pas; elle se fortifie en s'exerçant, jusqu'à cette heureuse infaillibilité qu'elle conquiert à la fin, et qui est l'idéal où elle doit tendre.

IMais réciproquement, dès que la liberté cesse de grandir, elle tend à diminuer. C'est là le grand danger que nous font courir les lois de l'habitude, car elles conspirent avec nos défaillances aussi activement qu'avec nos eflPorts moraux. Voilà pourquoi, pour la plupart des hommes, incapables d'assurer leur afiranchissement, la servitude s'aggrave à mesure qu'ils avancent dans la vie. Le réseau de la solidarité, après s'être distendu depuis la fin de l'enfance jusqu'à la maturité, va se resserrant ensuite, jusqu'à perdre dans l'extrême vieillesse

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