‹ De la solidarite moraleChapitre 31 sur 100 · PHASES DE LA VIE INDIVIDUELLE · texte numérisé non relu

PHASES DE LA VIE INDIVIDUELLE

presque toute élasticité et toute souplesse. Qu'on songe à toutes les causes qui agissent sur la volonté du vieillard, à toutes les influences dont il subit les lointains effets!

Je ne parle pas du vieillard retombé en enfance : celui-là est notoirement le jouet de la nécessité. Je considère le vieillard sain d'esprit, mais n'ayant eu qu'une intelligence et une destinée ordinaires; le vieillard libre encore et responsable aux yeux de tous, sans être toutefois de ces privilégiés qui ont su se défendre de la rigidité mentale que Fâge amène. Ils sont rares ceux qui gardent en vieillissant la liberté de Tesprit et la souplesse de la volonté, presque aussi rares que ceux qui conservent la vigueur et la grâce de la jeunesse. Pour le très grand nombre, les volitions, les pensées et les sentiments, à force de s'être entre- déterminés durant toute la vie, ont fini par prendre un cours immuable, où la spontanéité n'apparaît plus, où l'imprévu n'a plus de place. La conduite du vieillard est alors de plus en plus calculable pour tous les cas; sa moralité est irrévocablement fixée. Ce qu'il fait est déterminé par tout ce qu'il a fait antérieurement, plutôt que par des volitions expresses. Ce qu'il veut, dans les cas mêmes où il veut vraiment encore, est, pour une part immense, déterminé par tout ce qu'il a voulu ou négligé de vouloir auparavant.

Considérons de plus près la période proprement humaine et proprement morale de notre vie, celle qu'on pourrait appeler la période d'initiative et de délibération, et qui s'étend de l'âge où nous n'avons encore presque point de liberté à l'âge où nous n'en avons presque plus.

Cette période commence avec l'éveil de la réllexion et de la volonté proprement dite, pour finir le jour où la volonté, rintelligence et le cœur sont comme emprisonnés par riiabitude. Elle est, je le répète, d'une durée fort variable. Chez quelques-uns, voués à une perpétuelle minorité, elle ne commence jamais ; chez d'autres, d'une jeunesse perpétuelle, elle ne finit qu'à la mort. En général, elle coïncide avec la vie d'action, c'est-àdire commence et finit, pour chaque individu, avec la nécessité où il est, avec les occasions qu'il a de faire acte d'énergie propre et d'agir sous sa responsabilité personnelle (1).

La vie humaine, durant cette période principale, ne s'écoule pas d'un cours uniforme et rigoureusement continu. Bien que tout s'y tienne et s'y enchaîne en quelque manière, les événements ne s'y succèdent pas toujours avec une égale nécessité, ou plutôt avec la même proportion de liberté et de nécessité.

Il y a des phases durant lesquelles le courant principal de notre existence est pour ainsi dire tout déterminé. Nous ne faisons guère que nous laisser porter dans la direction où nous sommes engagés. Nous avançons autant « par la force des choses » que par de vrais actes de volonté dans notre voie une fois choisie. La liberté alors est comme restreinte aux choses accessoires de la vie ; elle se manifeste encore par l'énergie plus ou moins grande que nous déployons et par le détail de nos actes, mais notre ligne générale est tracée : nous la suivons

(1) De là peut-être ce fait, souvent remarqué, que les vieillards ont beaucoup plus de peine à se défendre de la décadence (nRorale et physique) qui les menace, du jour où ils retombent de la vie active dans une retraite inoccupée.

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