‹ De la solidarite moraleChapitre 32 sur 100 · PRINCIPALES CRISES MORALES : LÉCOLE · texte numérisé non relu

PRINCIPALES CRISES MORALES : LÉCOLE

un peu à la manière d'un train lancé sur une voie ferrée. On ne songe plus, pour un temps, ni à changer de direction, ni cà rebrousser chemin; et, quoiqu'il ne soit pas impossible de renverser la vapeur, il est donné à bien peu de le faire.

Mais de loin en loin des embranchements s'offrent à nous. Certaines époques de crise, en particulier, sont dans la vie ce que sont les points de bifurcation dans un réseau de chemins de fer. C'est alors qu'il faut savoir où l'on veut aller; c'est là qu'il s'agit de ne prendre qu'à bon escient une voie plutôt qu'une autre. Le tout est d'aiguiller bien, et à propos. Tant que d'autres décident pour nous, sans que nous soyons admis à dire notre avis, ni même en état d'en avoir un, ceux-là aussi sont responsables pour nous. Mais, dès le sortir de l'enfance, nous commençons à être plus ou moins à même de nous guider, pareils à une machine intelligente, forcée sans doute de se mouvoir selon la structure qu'on lui a donnée et sur le réseau où on l'a lancée, mais qui serait capable, en une certaine mesure, de se réparer et de se modifier elle-même, de ralentir ou d'accélérer son mouvement, de s'ouvrir et de se fermer les voies, d'éclairer sa ligne, au loin devant elle, de prévoir les courbes, les rampes et les rencontres.

L'éducation première, dont nous dépendons tant, ne dépendant de nous à aucun degré, la première crise morale où notre liberté entre en jeu, semble arriver au moment où commence la seconde éducation, c'est-à-dire la culture de nos facultés, et particulièrement de l'intelligence, par des leçons expresses et par des maîtres. Cette |)hasedenotredéveloppementinflue singulièrement

sur notre destinée. Ce n'est pas seulement parce que la manière dont se fait notre croissance intellectuelle est d'une importance capitale (comme on Ta vu plus haut), ni parce que Tage des études est aussi l'âge des liaisons durables, le temps où, de toutes manières, chacun sème son avenir; c'est parce que l'enfant a là ses premières occasions de s'éprouver lui-même, d'intervenir réellement dans la création de sa personnalité. Sa façon de réagir sous la discipline nouvelle à laquelle on le soumet fait voir, mieux qu'on ne les avait vues encore, srs aptitudes de toute sorte, soit natives, soit acquises dans le premier âge; mais inversement, elle décide pour une très grande part de ce que seront dans la suite son caractère, son cœur et son esprit. Si en partie elle révèle ce qu'il est, en partie aussi elle décide de ce qu'il sera. Prend-il d'abord goût à l'étude, c'est la meilleure garantie qu'il puisse avoir contre les tentations, les dissipations et les désordres d'une jeunesse oisive. Rien ne contribue plus que l'habitude d'une tâche régulière à mettre le bon ordre dans toutes nos facultés. Le travail est véritablement un acte moral, puisque c'est le déploiement conscient et réglé d'une activité intentionnelle. Toutes nos puissances y sont en jeu et s'y coordonnent en vue d'une fin. La tâche de l'écolier s'appelle fort proprement du nom sérieux de devoir. Abstine et sustine est déjà la devise qui lui convient. On peut en général prédire comment l'homme tiendra son rôle dans la vie, à la façon dont l'enfant fait sa tâche dans l'école. D'ailleurs, dans l'école même et durant les années d'étude, il y a place encore à bien des crises secondaires, favorables ou funestes. Un changement de maître, un succès, ou un échec, un ami nouveau, une nouvelle

PRINCIPALES CRISES MORALES : LA PUBERTÉ. 15t

étude qu'on aborde, cent causes enfin peuvent provoquer une révolution en mieux ou en pis. Mais plus on est resté dans un état d'esprit^ moins il est à crainde ou à espérer qu'on en change. L'habitude qu'on prend tout d'abord importe donc par-dessus tout. Bonne, on risquera de moins en moins de la perdre ; mauvaise, il sera de plus en phis difficile de s'en délivrer.

Quand vient la puberté, nouvelle crise et plus grave, la plus grave de la vie entière. Survenant souvent durant la phase même de Tétude, elle peut y causer une de ces révolutions que je viens de dire; mais inversement, sa propre issue dépend beaucoup de l'état moral oii elle trouve le sujet quand elle arrive.

On a souvent décrit les phénomènes physiques et moraux qui caractérisent cette transformation profonde de notre être, la puberté. C'est un grand trouble, une évolution si soudaine, et parfois si fiévreuse, qu'elle ressemble à une révolution. En même temps qu'une nouvelle fonction apparait, destinée à perpétuer l'espèce, il se fait dans la conscience une éclosion de sentiments appropriés. Nos puissances mentales sont, comme nos énergies organiques, modifiées en leur équilibre, orientées en vue de nouveaux besoins. Comment ne serait-il pas de ,grande conséquence pour la moralité que cette crise s'accomplisse bien, quand elle n'est rien moins qu'une rénovation presque subite de l'individu tout entier? C'est alors que le cœur fermente et que font explosion la plupart des passions ; c'est alors que l'imagination ouvre ses ailes et emporte l'esprit; alors que la volonté devient vaillante et fière^ si elle doit l'être jamais. En un motj il n'est aucun temps où la croissance

morale soit plus active : il n'en est donc pas où les déviations soient plus à craindre, où les moindres incidents aient plus de suites.

Considérons d'abord l'épanouissement du cœur. On dit, non sans raison, que la puberté est l'âge des sentiments généreux; il serait plus exact de dire simplement que c'est l'âge des sentiments vifs. Ces sentiments sont nobles ou ne le sont pas, selon les cas : ils varient d'un individu à l'autre, en raison du naturel, de l'éducation antérieure et des circonstances. Le besoin d'aimer, qui domine alors, tend d'une manière générale à faire naître ou à exalter tous les sentiments « altruistes » . L'importance morale de ces sentiments est, il est vrai, si notoire, que certaines écoles en font l'unique fondement de la moralité; mais, refoulé ou contrarié en ses élans, dévié dans son cours, ce flot de tendresse peut se corrompre. Il peut devenir non seulement plus impétueux que de raison, mais trouble et impur.

L'amour affecte diverses formes de valeur morale fort inégale. Un appétit exigeant et grossier se mêle presque fatalement à ses aspirations les plus hautes. Or, si cet appétit débridé s'asservit tout l'homme, profonde est la chute. La débauche amoindrit et avilit de toutes les manières; plus elle a duré, plus elle est incurable. En débilitant et en déprimant l'organisme, elle énerve le courage, émousse l'esprit, rend insensible aux plaisirs supérieurs. Cet abaissement général, effet du dérèglement, cause à son tour de nouveaux désordres, lesquels accélèrent la ruine du caractère, et ainsi de suite, jusqu'à ra])jection complète et inconsciente, dont on ne se relève plus.

Mais supposons l'amour aussi pur qu'ardent : il souffre

Page 1