‹ De la solidarite moraleChapitre 33 sur 100 · PRINCIPALES CRISES MORALES : LA PUBERTÉ · texte numérisé non relu

PRINCIPALES CRISES MORALES : LA PUBERTÉ

difficilement le contrôle de la raison, et la met encore en péril. Il amène à sa suite tout un cortège de passions, parmi lesquelles les meilleures et les pires sont comme accouplées deux à deux, si voisines qu'un rien nous fait passer de l'uneàTautre. A quoi tient-il que l'émulation ne devienne jalousie, la hardiesse violence ou mauvaise audace, le désir de plaire adulation, l'oubli de soi manque de dignité, la tendresse lâcheté?

C'est donc dans le temps où toutes nos énergies affectives sont en travail et cherchent leur voie, qull est nécessaire ou jamais qu'elles se déploient en bon ordre, dans les voies de la nature et selon la raison. Tout l'avenir moral en dépend. Chacun devrait se le dire et y veiller,... si jeunesse savait. Comme la jeunesse ignore, comme elle est imprévoyante et insoucieuse, c'est aux personnes qui entourent l'adolescent au moment de cet épanouissement charmant et hasardeux, qu'il appartient d'avoir de la prudence pour lui et de tout disposer pour faire tourner à bien cette crise du cœur, qu'il traverse sans la comprendre.

La transformation intellectuelle qui se fait alors tient surtout à l'essor de l'imagination. Or, on a vu plus haut la part de l'imagination dans notre vie morale. « Je ne veux pas rapporter tous ses effets, dit Pascal (1), je rapporterais presque toutes les actions des hommes, qui ne branlent presque que par ses secousses. » A Tépoque de la puberté, elle prend à la fois son plus haut degré d'ardeur et de vigueur, et la direction dominante qu'elle doit garder. L'intelligence tout entière est en travail sous l'action de ce foyer intérieur. Elle s'échauffe et se dilate; pour elle aussi, c'est une époque de croissance

(l)Éd. Havel(2'ë(lil.), t. I, p.33.

décisive. Les perversions irrémédiables du jugement ne sont jamais plus à craindre; mais les enthousiasmes de Fesprit pour le vrai et le juste n'ont jamais autant de chances de se produire.

C'est pour la volonté une occasion singidière de s'affirmer. Justement alors elle commence à se sentir adulte. Qu'elle applique son besoin de commandement à régler les affections^ elle établit son empire pour l'avenir, et chaque effort lui sera payé avec usure. Pour une lutte d'où elle sort victorieuse, elle s'en épargne beaucoup, dans lesquelles plus tard elle succomberait. Si, au contraire, complice des passions naissantes, elle n'exerce son indépendance que contre la discipline et la raison, elle se lie par là et abdique, elle se trahit elle-même et risque de ne jamais se ravoir. Dramatique tableau, que celui des misères d'une âme originellement bonne, mais déchue et chaque jour plus affaiblie par ses faiblesses, qui sait les fatalités qu'elle se crée, les voit venir et croître, les déplore, et n'a pas la force de s'y soustraire (1). On porte en rougissant une chaîne à la fois détestée et aimée; il en coûte de la porter, mais il en coûterait encore plus de la rompre : on ne la quitte un moment que pour y revenir. Cette nostalgie des habitudes prises, cette lâcheté morale qui se connaît, est une vraie maladie, douloureuse et à plaindre. Le point de départ en est, le plus souvent, dans les premières défaillances graves de l'adolescent.

Mille liens enlacent la volonté dès qu'elle s'abandonne, liens invisibles et comme vivants, qui d'eux-mêmes se

(l) Celle iieintiire a souvent tenté les romanciers : voir notamment VAventurc de I.adislm Bolski, par V. Cherbuliez, œuvre d'un profond |tsycliologue. — Une des meilleures comédies de Scribe porte ce titre : Une Chaîne.

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