‹ De la solidarite moraleChapitre 38 sur 100 · LA SOCIÉTÉ ET LA SOLIDARITÉ SOCIALE · texte numérisé non relu

LA SOCIÉTÉ ET LA SOLIDARITÉ SOCIALE

de la moralité individuelle et de la moralité sociale n'a donc rien de profond, ni qui touche à l'essence de la moralité. La vérité est que l'état naturel de l'homme est la vie en commun : dans la société se produisent tous les phénomènes moraux indistinctement; au bien de la société sont nécessaires toutes les vertus.

Seulement, la moralité en ses variations subit deux sortes d'influences, qu'on peut considérer tour à tour. Nous avons étudié sous le nom de solidarité individuelle l'ensemble des influences qui se feraient sentir à une personne unique, en raison de sa constitution môme et des lois de notre nature, dans un isolement complet, aussi complet du moins qu'on peut le concevoir sans supprimer les conditions mêmes et les phases successives de l'existence individuelle. Sous le nom de solidarité sociale, nous allons maintenant analyser les influences favorables ou nuisibles à la moralité, qui proviennent des relations sociales et de la vie en commun. Ces deux genres d'influences ne sont pas entièrement irréductibles; car le milieu social n'agit sur notre conduite que par l'intermédiaire de nos sentiments et de nos pensées, en modifiant notre équilibre psychique selon les lois signalées plus haut, notamment selon les lois de l'habitude. Il n'en est pas moins vrai que la vie sociale présente, avec de nouvelles conditions, des phénomènes moraux entièrement nouveaux (phénomènes de sympathie, d'imitation, de coutume), lesquels forment une solidarité d'un nouveau genre.

Le mot solidarité n'a plus ici besoin d'explication, tant il est pris dans une acception voisine du sens vulgaire. Les membres d'un môme groupe social sont moralement solidaires entre eux : cela veut dire que la

valeur morale de chacun dépend de celle de tous, et réciproquement. De cette mutuelle dépendance les plus frappants exemples nous sont offerts dans les phénomènes de corruption collective. Nous verrons pourtant que cette réciprocité d'action n'est pas nécessairement funeste : si les lois en étaient bien connues, on pourrait les faire servir aussi à l'affranchissement des volontés et au progrès moral de l'espèce.

Tout groupe de vivants ayant commerce entre eux est une société : voilà le sens le plus large de ce mot singulièrement élastique. Pour ne parler que de Thomme, on peut regarder le genre humain tout entier comme formant une seule et immense société [societas generis humain), en tant que tous les hommes ont une môme nature, recherchent la compagnie les uns des autres, peuvent à l'occasion coopérer à une œuvre commune, et, en fait, sans le savoir, ont entre eux des rapports incessants, quoique indirects, sur toute la surface du globe.

Cependant le nom de société ne convient proprement qu'à un groupe déterminé et plus ou moins organisé, dont les membres, unis par des liens suffisamment étroits et durables, ont les mêmes intérêts généraux et se rendent plus ou moins sciemment des services réciproques. Tel est l'État, qui, bien uni et point trop étendu, est une sorte de personne collective; telle la famille, la première société dont chacun se sente membre, sans doute aussi la première dans l'ordre historique, quoiqu'elle n'ait pas été régulièrement constituée tout d'abord.

Mais, au point de vue qui nous occupe, il n'y a pas lieu de faire intervenir ces distinctions dès le commencement de notre recherche. Nous examinerons, quand le

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moment sera venu, les principales relations sociales dans lesquelles les hommes peuvent se trouver entre eux ; mais, avant d'étudier tour à tour la solidarité morale dans la famille, dans l'Etat, dans Thumanité tout entière, il faut montrer d'abord de quelle façon, à quelles conditions et selon quelles lois générales les hommes agissent moralement les uns sur les autres, quelles que soient les causes qui les rapprochent et la nature de leurs rapports. Il est clair que, toutes choses égales, les membres d'une même patrie, d'une même famille, exercent les uns sur les autres une influence plus forte que ne fait un Parisien sur un Hottentot, et réciproquement. Mais les mêmes causes qui nous font solidaires les uns des autres dans une même ville, nous feraient solidaires des Hottentots si nous vivions au milieu d'eux. Par ces causes, nous sommes solidaires de tous les hommes avec qui nous entretenons des rapports, et nous le sommes d'autant plus que ces rapports sont plus étroits. Ce sont ces phénomènes généraux de la vie sociale que nous avons d'abord à décrire. Quelques lois fondamentales sont à dégager, qui nous expliqueront tout le reste. On les retrouvera dans les divers cas particuliers : elles seront nécessaires, sinon suffisantes, pour rendre compte de la solidarité morale résultant de tous les genres d'association.

Sympathie, imitation, contagion morale, opinion et coutume, voilà les phénomènes sociaux par excellence; voilà aussi les liens secrets de la solidarité sociale. Il faut y ajouter les phénomènes de réaction, qui en apparence viennent rompre la solidarité, mais au fond la complètent et n'en sont qu'un autre aspect.

On ne trouverait plus personne aujourd'hui pour soutenir que Tétat social est d'origine conventionnelle : tout le monde avoue que l'homme est essentiellement un « animal social ». Or le lien principal de la société, c'est, avec le besoin, mais avant et plus que le besoin même, la sympathie. On peut l'appeler, elle aussi, une « nécessité », car c'est une vraie nécessité psychologique; mais c'est un instinct irréductible, antérieur, en tout cas hétérogène, au sentiment de Futile. La sympathie est la disposition des êtres sensibles, surtout des êtres d'une même espèce, à partager les émotions les uns des autres. Ressenties en commun, les émotions se modifient : les peines sont allégées, les joies accrues. La société est donc doublement douce, comme apportant à l'individu un surcroît de jouissances et un adoucissement de ses misères.

Il est vrai que certains maux sont inhérents à l'état social : tous ceux qui proviennent des compétitions et des conflits, ceux aussi qui ont leur source dans la sympathie même, laquelle accroît nos souffrances propres de toutes celles qui frappent ou menacent les personnes que nous aimons. Mais, tout compte fait, les inconvénients de la vie sociale sont nuls et non avenus au prix des biens qu'on lui doit, si l'on songe qu'elle est une condition, non seulement des joies domestiques et civiques, de l'amour et de l'amitié, de tous les plaisirs les plus délicats et les plus intenses, mais de la civilisation matérielle tout entière, mieux encore, de la sécurité et de l'existence même de l'individu. Et quant aux inquiétudes et aux tristesses dont la sympathie est la cause, elles ont apparemment leur douceur, car au moment môme où l'on en souffre, on ne les cchangei'ait

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