SOCIABILITÉ GÉNÉRALE. LA SYMPATHIE
pas pour rinsouciance égoïste. Ne va-t-on pas à plaisir les chercher au théâtre, et ne savons-nous pas gré au poète ou au romancier qui nous les procure?
La sympatliie est donc un besoin siii generis ; et c'est parce que la société a ce besoin pour racine qu'elle est le véritable « état de nature », non seulement pour rhomme, mais, à des degrés divers, pour tous les êtres sensibles. C'est là le plus général et le plus profond des phénomènes sociaux. Sous une forme ou sous une autre, vive ou inconsciente, concentrée ou diffuse, la sympathie est le fait fondamental de la vie sociale. Elle est la force de cohésion qui rapproche les individus et les tient groupés : elle est aussi la cause secrète de l'action morale qu'ils exercent les uns sur les autres (1).
Four bien juger de ses eifets, c'est à ses degrés supérieurs qu'il faut d'abord la prendre. A Tétat intense, elle affecte trois formes principales : Taniour, l'amitié et l'admiration, sentiments dont je n'ai ici ni à rechercher Torigine, ni à décrire les nuances, mais qui ont ceci de commun, d'être des formes vives de la sym])athie et d'en amplifier pour ainsi dire les effets. Ces effets étant nécessairement les mêmes, au degré près, pour la
(1) Kant, dans son admirable opuscule intitulé : Idée d'une histoire univer' selle au point de vue de l'humanité, 1784, édit. Hartenslein, t. IV, p. 141, — insiste surtout sûr le rôle de V antagonisme, comme « le moyen dont la nature se sert pour nous faire développer toutes nos dispositions et nous conduire finalement à l'ordre social régulier; » 4' proposition. Mais M. Littré voit là avec raison « une grave méprise sur la nature humaine; » il se plaint que Kant, après avoir noté expressément l'instinct de sociabilité qui oblige les hommes à se réunir, ne paraisse plus faire entrer dans les causes du développement humain que les mauvaises passions et les sentiments égoïstes. « Sans vouloir, dit-il, rien ôter de l'importance des penchants égoïstes, on doit présentemcni affirmer que la société et son développement dépendent surtout de ce nue M. Comte a heureusement nommé les penchants alliuistes. » — Littré : Aug. Comte et la philosophie positive, p. 10.
sympathie générale, ce sont eux que nous retrouverons dans les phénomènes d'imitation inconsciente et de contagion morale. Les cas saillants nous expliqueront les cas obscurs.
Or, amour, amitié ou admiration, toute sympathie particulière et forte (1) tend toujours à nous faire sentir, penser et agir comme les personnes qui nous l'inspirent. Mais nos manières d'agir, de penser et de sentir font précisément notre moralité. Il en résulte que la sympathie est, dans Fétat social, le grand agent de corruption ou de perfectionnement, le véhicule par excellence des influences bonnes ou mauvaises, par lesquelles les hommes se gâtent ou s'améliorent mutuellement.
On m'accusera peut-être de faire un cercle, de donner comme des produits de la sympathie ce qui l'engendre elle-même, car elle a précisément pour cause cette communauté de vues que je lui attribue comme effet. Quand cela serait, il resterait toujours vrai que, par une réciprocité d'action qui est l'ordinaire dans la vie consciente aussi bien que dans la vie organique, la sympathie, une fois née, renforce à son tour les causes qui l'ont formée et rend plus étroites les analogies naturelles qui lui ont permis de naître. Mais il n'est pas vrai que la sympathie, même ardente, même soudaine, présuppose nécessairement chez ceux qu'elle lie l'identité des sentiments, des opinions ou des mœurs. Une divergence radicale sur tous ces points rendrait sans doute impossible une liaison intime et durable; mais ne sait-on pas que l'amour, en particulier, naît en dépit des plus pro-
(1) Particulière et forte, c'est tout un, la force des affections étant pour l'ordinaire en raison de leur spécialité.