SYMPATHIES PARTICULIÈRES : AMOUR, AMITIÉ
fondes divergences d'humeur et de caractère? Le seul fait qu'il peut n'être point partagé, qu'on peut en être l'objet sans être en état d'y répondre et même n'éprouver que de l'horreui- pour la personne à qui on l'inspire, prouve assez que l'amour s'accommode à merveille de certains contrastes.
Bien plus, même réciproque et fondé sur la plus parfaite communauté de goûts, non seulement l'amour admet des contrastes, mais il en exige. Deux natures grandement différentes exercent l'une sur l'autre un attrait plus fort et plus constant, parce qu'elles se complètent mutuellement, et que leurs relations comportent plus de variété. Les plaisirs de la sympathie, comme tous les autres, sont relevés par un peu d'imprévu. L'excitation, l'inquiétude même qui naît de la différence de caractère les assaisonne.
Et ce qui est vrai de l'amour l'est aussi de l'amitié. Plus lente à naître, elle demande, il est vrai, plus de ressemblances préalables; elle serait impossible entre deux hommes qui, se heurtant presque de tous points, se blessant l'un l'autre en toutes leurs préférences, n'auraient pas, faute de les rechercher ou de les saisir, des occasions suffisantes de s'éprouver. Mais il suffit que des relations fréquentes soient possibles sans trop de contrainte entre deux êtres qui ne se méprisent point, pour que l'habitude et la confiance réciproque puissent former entre eux un solide attachement : des divergences même très notables, pourvu qu'elles ne rendent pas intolérable un commerce assidu, n'empêchent nullement lamitié.
En résumé, de même qu'on a dit : Amicita parcs aut iuvenit aut facit, je dirai de toute vive sympathie : Si-
mile>i mit invenit mit facit, en ajoutant qu'à mes yeux, elle exige et suppose moins de similitudes qu'elle n'en crée. Si elle naît d'un minimum de ressemblance et d'accord entre les natures qu'elle rapproche, elle tend, en revanche, aussitôt née, à rendre ces natures de plus en plus pareilles, à les mettre de plus en plus en harmonie. C'est là un effet nécessaire d'alFections qui ont pour caractère essentiel le vif désir, chez la personne qui les éprouve, de complaire à celle qui en est l'objet. Insiston-; sur cet effet de la sympathie, de toute sympathie forte, abstraction faite des causes qui la produisent; et, avant tout, comprenons bien le caractère essentiellement moral de la solidarité qui en résulte.
D'abord, d'une manière générale, ces sentiments « altruistes » valent par eux-mêmes : tous, à divers degrés, relèvent moralement la personne qui les éprouve. Ils facilitent doublement l'accomplissement du devoir, en nous portant à traiter comme fins en soi d'autres personnes, ce qui est le commencement de la charité, et en nous arrachant au lourd égoïsme qui nous incline toujours à traiter les autres comme de simples moyens, au mépris de la justice. De plus, c'est un fait d'expérience, que ces mêmes sentiments augmentent d'ordinaire notre respect de nous-mêmes, et nous font prendre plus à cœur notre propre dignité. C'est là sans doute ce qui a donné lieu aux systèmes qui édifient toute la morale sur la sympathie; c'est ce que veulent dire A. Comte et ses disciples, quand ils font consister la moralité dans la prédominance de VaUruisme sur l'égoïsme; c'est enfin ce qui fait l'efficacité morale d'une religion d'amour comme le christianisme.
Cependant, Kant l'a bien montré, l'amour, qui ne se
commande point, n'est pas pour la morale un fondement suffisant. Il le faudrait parfait, c'est-à-dire inséparable de la raison, ce qu'il n'est point d'abord par lui-même. Cet amour souverainement raisonnable, cette raison aimante, faite de justice à la fois et de charité, est l'idéal, non le fait général. L'amour, tel qu'il est, peut faire moralement presque autant de mal que de bien. Sans doute il dispose toujours plus ou moins l'individu à s'oublier, à faire don de soi; mais cela même ne laisse pas d'être dangereux. La moralité, en effet, consiste avant tout à se posséder, pour se conduire selon la loi, en quoi elle semble exclure cette aliénation de la personnalité, par laquelle on se livre à merci et l'on renonce à la direction de soi-même. Et à supposer que cette abdication sans conditions soit irréprochable (1), soit l'idéal même, quand c'est à un meilleur que soi qu'on s'abandonne, il est évident que l'amour, n'ayant pas coutume d'user de tant de prudence dans son choix, ni de prendre d'abord de telles garanties, ne peut que devenir corrupteur dans les cas nécessairement nombreux où, de deux êtres, le meilleur est subjugué par le pire.
Cela est surtout à craindre de l'amour, au sens étroit du mot, vu son caractère irréfléchi, fiévreux, littéralement morbide. Mais il n'est point impossible que l'amitié elle-même et l'admiration, ces formes de la sympathie plus tempérées et, en général, plus scrupuleuses, offrent des dangers du même genre. Cicéron a beau dire, après Aristote, que l'amitié n'est possible qu'entre gens de
(1) Il ne s'agit, pas, bien entendu, du sacrifice qu'on peut faire de ses biens et de sa vie même, sacrifice toujours noble, et d'autant plus louable qu'il est plus complet. Il s'agit de l'abandon que l'amour nous dispose à faire de notre volonté propre.
bien, cela n'est vrai que de l'amitié idéale , véritable vertu qui en implique plusieurs autres. En fait, les amitiés de ce monde, celles qui, sans avoir rien de légendaire, méritent le mieux ce nom, ne sont point incompatibles avec des imperfections morales, même graves, chez l'un des amis ou chez tous deux. Aussi Finfluence de ces liaisons, quoique souvent bienfaisante, ne l'estelle pas toujours, ni sans restriction. Si nous ne voulons pas avec la langue vulgaire profaner ce nom d'amitié, n'appelons que camaraderie, ou de quelque autre nom qu'il plaira, cette prédilection réciproque qui attache l'un à l'autre, et souvent d'une manière durable, des êtres médiocres comme nous sommes pour la plupart ; mais convenons qu'elle peut avoir des effets nuisibles. La concorde étant par elle-même un bien, il est très vrai que Tunion de deux amis constitue, absolument parlant, un profit moral; mais, si bonne qu'elle soit en comparaison de l'hostilité ou même du simple isolement, cette union peut avoir pour résultat la déchéance ou l'arrêt moral de l'un des amis, sinon de tous les deux : d'un seul, quand une nature délicate, s' attachant à une nature plus vulgaire, est comme souillée par ce contact ; de tous les deux, dans les cas plus rares où, vicieux l'un et laufre mais diversement, ils se plaisent par leurs imperfections et les aggravent en les flattant.
L'admiration ne comporte guère en apparence cette réciprocité d'action. Ce qui la caractérise principalement, c'est l'humble disposition de la personne qui l'éprouve à se modeler sur la personne qui l'inspire. L'être admiré, par là môme fort au-dessus de son admirateur, exerce sur lui, souvent à son insu, une sorte d'autorité. Le pouvoir, le rang, la gloire, tous les avantages déci-
dés, font en général de Thomme qui les possède Tinspirateur, conscient ou inconscient, de tous ceux qui les apprécient. A moins, en effet, qu'on n'en éprouve de lenvie (ce qui porte à le méconnaître), tout mérite quelconque , bien ou mal discerné, de bon ou de mauvais aloi, peu importe, dispose ceux dont il frappe Timagination à une sympathie mêlée de respect à l'égard de ceux qui le possèdent. De là, selon les circonstances, un désir secret de leur obéir, de déférer à leurs vœux, ou tout au moins de leur ressembler.
On voit moins bien au premier abord en quoi les admirateurs d'un homme peuvent avoir sur lui une action morale. Ils en ont une pourtant, de même que les satellites d'une planète, tout en gravitant autour d'elle et lui faisant cortège, exercent une influence sur sa marche. D'abord, il n'est pas rare que l'admirateur inspire à l'objet de son admiration un sentiment analogue à celui qu'il éprouve : c'est ce qui arrivera d'ordinaire, pour peu qu'il en soit digne en quelque manière, la bienveillance ne pouvant lui manquer. Ce bon vouloir réciproque va facilement à l'excès : nous sommes souvent d'une indulgence aveugle-pour ceux qui en prennent l'initiative à notre égard. Comment ne pas faire cas d'eux, dès qu'ils nous jugent si avantageusement? Nous voilà donc tout inclinés à leur être agréables, à prêter du poids à leurs avis, à faire ce qu'ils apprécient et à condescendre à ce qu'ils souhaitent. Môme le mérite transcendant et très en vue, salué de loin par la foule, n'échappe jamais entièrement à cette loi. On est toujours un peu l'esclave de ceux de qui on est l'idole ^1), la popularité, à tous
(l) M. Herbert Spencer, dans ses recherches sur les données de la science sociaîe, où l'abondance un peu confuse des détails n'exclut pas celle des idées
ses degrés, est une chaîne : chaîne salutaire ou funeste selon le cas.
Être admiré est en soi-même un avantage moral, en tant que cela excite et fortifie le sentiment de la dignité personnelle, toujours tutélaire de la moralité : l'opinion qui nous met ainsi sur un piédestal nous rend le triple service de stimuler notre activité, de la récompenser et de la tenir en haleine. Mais il faut pour cela que Topinion soit saine elle-même, autrement elle ne fait que du mal. Par bonheur, Topinion morale des gens vaut presque toujours mieux que leur conduite. Il n'est que trop certain néanmoins que Topinion varie, tâtonne et oscille, est sujette à s'égarer. A de certaines époques, sous de certaines influences (que Ton verra), elle se corrompt presque tout entière et partout à la fois; à plus forte raison a-t-elle ses égarements passagers çà et là, dans tels groupes sociaux. Malheur aux individus dont elle s'engoue alors! Elle les exalte pour leurs vices, par où elle rend ces vices incorrigibles ; puis elle crée une émulation qui les multiplie. Quand on songe que les faveurs de Topinion, même méritées, risquent de nous pervertir en nous donnant une idée exagérée de nousmêmes, combien ne faut-il pas plaindre ceux qui respirent un encens malsain ! Grisés par ces vapeurs, leur vue se trouble. Quand leur conscience leur ferait des reproches, le moyen de quitter un genre de vie qui leur vaut l'approbation? Mais la conscience même s'oblitère.
ustes et profondes, a bien noté la dépenJance, parfois la servitude morale des chefs les plus puissants à l'égard de leurs sujets. Ce fait n'est point particulier aux civilisations barbares. Chez nous aussi, l'autorité d'un supérieur est souvent contrecarrée ou dévoyée par le zèle de ses inférieurs; un ministre est souvent accaparé par ses agents, qui le paralysent en le flattant et le réduisent à l'impuissance. {Revue philosophique, n° du !«' avril 1881.)
Les hommages les plus grossiers sont pris pour excuses valables, puis pour encouragements des actes les plus inavouables. Dès lors, loin de reculer, on donne plus ouvertement des exemples de plus en plus hardis. Corrompu d abord par l'opinion, on la corrompt à son tour; et, de même qu'on peut de moins en moins résister à ses mauvais conseils, on contribue à l'égarer de jour en jour davantage.
Seulement, le même mécanisme qui fait de l'admiration sous toutes ses formes et à tous ses degrés, réciproque ou non, individuelle ou collective, un si puissant instrument de corruption mutuelle, en fait aussi, dans les circonstances inverses, un instrument de perfectionnement mutuel. Je viens de dire un mot des services qu'elle rend à ceux qui l'obtiennent : ces services seront incalculables, si, bien inspirée, elle s'adresse à des objets dignes de l'approbation d'une raison droite. Ceux qui ont de nous une bonne opinion, que nous avons à cœur de ne pas démentir, exercent sur nous une sorte de tutelle morale. Kien n'étant plus doux que d'inspirer une estime chaleureuse, rien ne semble pis que de la perdre. Elle nous garde donc des chutes en nous rendant vigilants; ceux qui nous l'accordent veillent sur nous sans y penser. Si même ils nous jugent d'abord trop bien, c'est souvent le meilleur moyen de nous élever au niveau où ils nous mettent par anticipation. Un homme d'un naturel un peu généreux à qui l'on fait ainsi crédit tient à être ce que l'on le croit : c'est comme un engagement pris, auquel il rougirait de manquer.
Voilà pourquoi il faut le moins possible humilier les gens à leurs propres yeux. On leur fait plus de bien H. MARioN. Solidarité. 12
lorsque, sans trop paraître leur complaisant ou leur dupe, on peut ne point prendre acte de leur déchéance, et surtout n'en pas faire éclat. Admettre facilement la chute d'autrui, la proclamer étourdiment est un double manque de charité. C'est un plaisir misérable, qu'on ne peut se donner sans aggraver le mal qu'on feint de déplorer : car une faiblesse morale sur laquelle on jette un voile est souvent réparable ; celle dont on triomphe bruyamment ne Test jamais. Mais c'est un point sur lequel j'aurai à revenir : je parlerai ailleurs de l'opinion en général et des effets particuliers du mépris; je ne considère ici que l'admiration, forme vive de l'estime, sentiment essentiellement bienveillant, quoiqu'il y entre autre chose que de la bienveillance.
La juste admiration est donc, pour celui qui en est l'objet, une sauvegarde de la moralité acquise et une excitation à l'accroître. Mais ceux qui l'accordent en bénéticient eux-mêmes. Admirer suppose déjà une certaine noblesse de nature, puisque c'est reconnaître avec joie la valeur d'autrui ; bien placer son admiration est mieux encore : c'est joindre une preuve de raison à une preuve de modestie et de bon naturel. Mais que ces qualités se rencontrent seulement, même inconscientes, elles auront infailliblement pour effet, après avoir fortifié chez autrui les mérites reconnus, de se développer et de s'épurer elles-mêmes. Par l'émulation qu'elle fait naître, en effet, l'admiration tend à susciter des actions louables, plus nombreuses et plus marquantes, dont le spectacle alimente à son tour et excite ces mêmes dispositions morales dont est faite l'admiration.
On le voit, toute sympathie particulière et forte tend à faire dépendre étroitement les uns des autres, quant à
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leur valeur et à leur destinée morale^, les hommes qu'elle lie entre eux. C'est à ce commun résultat que concourent en fin de compte les trois sentiments les plus vifs par l(>squels se manifeste la sociabilité. Il est bon ou mauvais, selon que la plus grande force d'attraction appartient au meilleur ou au pire, selon que le niveau moyen monte ou descend, et qu un gain ou une perte résulte en somme du contact des caractères.
Mais, si ces sentiments agissent en partie de même, ils agissent aussi diversement. Voyons-les à l'œuvre tour à tour. Après avoir insisté sur ce qu'il y a de commun dans leurs effets, indiquons avec plus de précision leur manière dififérente de mettre les personnes dans la dépendance les unes des autres, et de contribuer, soit pour le bien, soit pour le mal, à la sécurité des hommes en société.
L'amour a les effets les plus puissants, mais aussi les plus hasardeux. On prend le mot ici au sens le plus étroit et le plus fort : il s'agit de la passion de l'amour. L'influence morale en peut être excellente ou lamentable, mais elle est immense dans tous les cas.
Une transfiguration totale, bien souvent décrite, accompagne l'amour naissant.* On se sent plus homme et l'on veut devenir meilleur ; on se respecte; on est généreux, vaillant, plein d'aspirations élevées, capable d'entreprendre ce qu'on n'eût point osé auparavant et de faire l'impossible. Que cet amour, consacré, porte ses fruits naturels et légitimes, il peut, en se modifiant, mais en ne perdant sa première fougue que pour gagner vi\ profondeur et en sérénité, non seulement enchanter la vie entière, mais l'ennoblir. C'est là une force morale
inestimable, qui rend faciles presque toutes les vertus et préserve de presque toutes les chutes.
Mais quel délabrement moral produit en revanche l'amour exaspéré^, endolori, traversé, fait d'espérances et de plaisirs immodérés, avec des alternatives de désolation et de complète détresse! Dans les phases heureuses d'une telle passion, c'est l'oubli de toute règle et de tout devoir, une exaltation dans laquelle on sera, tour à tour et presque indifféremment, sublime ou criminel : sublime sans mérite, criminel sans scrupules. Puis il suffit du moindre nuage, du plus léger doute causé ou aggravé par Féloignement, pour changer cet enthousiasme en dégoût de toutes choses, cette exubérance de force en abattement total et pitoyable. Douloureusement absorbé par une idée fixe, voilà l'esprit littéralement malade, en proie à une sorte de cauchemar. La vie paraît sans prix; tout ce qu'on goûtait le plus est sans attrait. Le travail, qui serait le seul remède, est comme impossible, car la pensée est absente, le cœur indifférent et la volonté sans ressort. Joignez à cela un affaissement physique qui, d'abord produit par ce trouble intérieur, l'aggrave à son tour. La valeur de l'individu est en somme diminuée de moitié, sa déchéance morale est flagrante.
Les phénomènes que je décris ici peuvent être éprouvés des meilleurs : j'ai mis tout au mieux, loin de pousser la peinture au noir. L'amour le plus avouable comporte de telles crises, et les natures délicates n'y sont lias les moins sujettes. On se voit tomber en ruine; on voudrait se reprendre, mais en vain. Les plus forts même nont de secours à attendre que du temps; car on fait vainement appel à tout ce qu'on a encore de raison et
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de fierté : ce n'est p;is l'ordinaire qu'on l'emporte de haute lutte sur un mal qui est avant tout une abdication de soi-même, une lâcheté du cœur. Que serait-ce si, au lieu d'une Ame douce, que l'amour déçu mine et paralyse, on considérait une Ame rude et naturellement farouche, en proie aux frénésies du soupçon et aux rages de la jalousie?
Mais peu importent les degrés; omettons les cas extrêmes, négligeons même tous les cas particuliers : heureux ou malheureux, délicat ou non, l'amour met toujours la même étroite solidarité entre les personnes; il a pour effet dans tous les cas de faire dépendre les actes, les sentiments, et jusqu'aux jugements d'une personne des jugements, des sentiments et des actes d'une autre. Celui qui aime ne s'appartient plus tout entier : il est atteint dans sa raison et dans sa volonté.
L'amitié nous laisse plus maîtres de nous : n'excluant pas le contrôle de la raison, elle nous assujettit moins à la volonté d'autrui. Les conseils d'un ami ne sont pas des ordres, on les discute (I) ; ses actes ne sont pas approuvés sans critique. L'influence qu'on subit de sa part est donc plus lente à se faire sentir. Il est difficile néanmoins de garder longtemps à son égard une entière indépendance de conduite et de jugement. Les mêmes dissentiments qui ne font qu'aiguillonner l'amour, ne pourraient être bien profonds ni rester bien tranchés, sans rendre difficiles les relations absolument confiantes. La diversité, en un mot, est encore compatible avec l'ami-
(1) C'est pour cela qu'ils peuvenldifficilement être bien pervers : s'ils l'étaient trop, ils tuernitnt bientôt l'amitié, qui ne dure pas sans l'estime. Cependant les pires conseils, surtout accompagnés de l'exemple, se font écouter quand ils Tiennent au-devant de nos préférences et favorisent nos désirs.
tié, mais moins qu'avec l'amour : elle ne peut être très grande à l'origine qu'à la condition de diminuer avec le temps. On ne se lie guère d'amitié sans une réelle communauté d'opinions et de sentiments ; mais surtout, la liaison ne peut ni devenir plus étroite ni même durer, sans que l'accord devienne plus complet. Si les amis ont l'un sur l'autre une influence moins rapide et moins frappante que les amants, ils en ont donc une plus intime peut-être et d'un caractère plus proprement moral. L'amitié, en. somme, est beaucoup moins périlleuse pour la moralité que l'amour : elle tend, comme l'amour, à exalter les sentiments généreux et l'esprit de sacrifice; et elle risque infiniment moins de pervertir les énergies qu'elle excite, de troubler la raison et de faire perdre la dignité.
Comme agent de perfectionnement ou de corruption, l'admiration a une portée plus étendue que l'amour et que l'amitié, car on l'inspire et on la ressent de plus loin ; mais son action est plus superficielle. Comme elle a surtout son siège dans l'imagination, elle s'attache principalement à ce qui se voit ou s'imagine, c'est-à-dire aux formes extérieures et aux actes. Aussi loin qu'on peut avoir connaissance des faits et gestes d'un personnage, fût-ce d'un personnage fictif, pourvu qu'il soit fortement conçu et bien vivant, on est sujet à le prendre, sciemment ou non, pour modèle. Or, les qualités morales, en particulier, obtiennent naturellement notre admiration. Il en est qui inspirent une admiration plus vive et plus générale; mais toutes, plus ou moins, se font applaudir dès qu'elles sont portées à un degré élevé et s'offrent sous une forme vivante. C'est ce qui fait le prix des beaux exemples : leur valeur intrinsèque est centuplée
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par réveil qu'ils donnent aux consciences et par Télan qu'ils donnent aux volontés, en excitant les imaginations.
Mais l'imagination est excitée aussi par les méfaits hardis, par les vices brillants et les extravagances morales de toute sorte, quand elles sont saisissantes. De là des suggestions malsaines, si soudaines et si fortes, par occasion, qu'elles emportent la raison. Les très grandes fautes rendues publiques, les drames judiciaires particulièrement émouvants, en général tous les scandales hors ligne, ne demeurent point isolés. Fatalement, ils engendrent des désordres de même genre. C'est pourquoi la publicité qu'on leur donne est l'objet de tant de protestations de la part des moralistes. Il est bien vrai que l'avidité avec laquelle on se repaît de ces laideurs trahit déjà des appétits malsains, desquels même les meilleurs de nous ne sont point exempts* mais il est clair aussi que tout aliment fourni à ces curiosités mauvaises ne peut que les aviver et les multiplier.
L'admiration, en un mot, suppose déjà une certaine adhésion, mais partielle seulement, du cœur et de l'esprit; elle tend à entraîner l'adhésion complète et sans réserve. On ne saurait trop le redire, en effet, une logique inconsciente nous force à nous mettre d'accord avec nousmêmes. Du moment qu'un acte d'éclat ou une série d'actes nous cause de l'admiration, il est difficile que nous n'en venions pas à entrer petit à petit dans tous les sentiments de son auteur. Notre sympathie pour lui tend à s'étendre des traits par lesquels il nous a frappés à toute sa conduite et à tout son caractère. Après s^être emparé de notre imagination, il s'insinue dans notre
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âme tout entière. Nous n'étions d'abord portés qu'à imiter notre héros; nous tendons peu à peu à partager ses passions, à approuver ses maximes, à devenir moralement tout semblables à lui.