SYMPATHIE DIFFUSE
L'imitation. — La contagion morale.
Descendons maintenant de ces formes supérieures de la sociabilité à la sympathie générale et diffuse. ISauf les cas nécessairement exceptionnels où, pour des causes particulières, elle fait place à des sentiments hostiles, cette sympathie s'établit d'elle-même entre les hommes vivant ensemble. Même s'ils ne sont que momentanément rapprochés, le seul fait de leur réunion les fait solidaires les uns des autres ; à plus forte raison quand ils sont groupés d'une manière permanente, en véritable communauté.
Que la sympathie soit tiède et vague autant qu'on le voudra, il est nécessaire qu'elle soit la règle dans l'état social et que, en dépit des apparences, l'antipathie à tous ses degrés, sous toutes ses formes, n'y soit que l'exception. Si la force de cohésion n'était pas plus générale et plus profonde que la force de dispersion, la société ne
subsisterait pas. L'antipathie, sans doute, est aussi un fait social, et nous verrons qu'elle est elle-même un des rouages de la solidarité; mais il est impossible a priori qu'elle l'emporte en somme, avec son action dissolvante, sur l'attraction, principe du groupement.
Les effets les plus généraux de cette sympathie inconsciente, et les plus importants au point de vue où nous sommes placés, sont les phénomènes d'imitation instinctive et de contagion morale; mais on peut y rattacher aussi, en grande partie du moins, la force de V opinion et de l'habitude généralisée, c'est-à-dire de la coutume.
A notre insu, nous tendons à nous modeler sur les personnes avec qui nous sommes en contact, surtout en contact habituel. Cette faculté d'imitation, que déjà tout à l'heure nous avons vue entrer en jeu sous l'influence de l'admiration, est la forme la plus générale de notre plasticité mentale. Elle n'est point exclusivement humaine, on en trouve quelque trace chez les animaux supérieurs. Chez l'homme, elle se montre surtout dans l'enfance, dans l'idiotie, dans les cas d'infériorité intellectuelle. Les organisations mobiles et impressionnables, les tempéraments débiles, semblent particulièrement disposés à recevoir toutes les empreintes. De là vient que cet impérieux instinct d'imitation, éclatant parfois avec violence dans certaines phases des affections nerveuses, a surtout attiré l'attention des médecins (1).
Les traités de pathologie mentale abondent en exemples saisissants de ces imitations automatiques, irrésis-
(1) V. le chapitre sur l'imitation, dans 17/j/sfiéïie morale, du D' Paul Jolly, chap. V, p. 100. — J. Luys : Éludes de physiologie et de pathologie céré~ braies {Des actions réflexes du cerveau), p. 89 et suivantes. — M. Luys renvoie lui-même à Calineil, Parchappe, Esquirol, Legrand du Saulle, etc., etc.