IMITATION INCONSCIENTE
mesure qu'ils sont agglomérés en plus grand nombre. « Par un phénomène de prolifération étrange^, dit le D'' Luys {{), ces curieuses aptitudes d'imitation acquièrent une énergie plus vive à mesure que les éléments générateurs capables de les enfanter sont plus abondants, que la masse humaine est plus compacte et que le milieu où elles s'exercent est plus dense. » C'est ce qui explique les entraînements des grandes assemblées, les mouvements redoutables des foules, la panique jetée par quelques fuyards dans les mômes régiments, qui, « enlevés » par de bons officiers, sont capables d'actions héroïques. Ce sont surtout les indivi dualités fortes, ou populaires, ou célèbres, ou en vue de quelque manière, qui dans toute réunion d'hommes donnent le branle; mais le mouvement se communique de proche en proche avec une vitesse et une puissance parfois prodigieuses, parce que chaque personne remuée devient à son tour un centre secondaire de propagation. Il ne faut pour cela qu'une certaine excitation, qui ne manque jamais aux hommes assemblés, et une certaine communauté d'intérêt, au moins partielle et accidentelle. Les imaginations ardentes sont particulièrement propres soit ù déterminer de puissants courants, soit à transmettre en les renforçant les impulsions reçues.
Or, on ne peut nous contester le droit d'étendre au domaine de la moralité ces phénomènes généraux de l'imitation inconsciente. Ce qui est vrai des mouvements organiques l'est aussi des mouvements de l'âme. La preuve en est déjà impliquée dans plusieurs exemples que je viens de rappeler, exemples auxquels tout le
(1) Op. cit., p. 99.
monde peut en ajouter d'autres, tels que les progrès de l'insubordination (ou au contraire de la discipline) dans un régiment, par la seule influence de quelques soldats; le trouble jeté dans tout un collège par le mauvais esprit de quelques écoliers; la paresse et la dissipation quasi universelles dans une classe, dès qu'un ou deux élèves en faveur parmi leurs camarades sont résolument insoumis (1). Des fautes plus graves, des crimes même (2), mais aussi des actions d'éclat, sont provoqués par la vertu de l'exemple. Un suicide, un meurtre, ne manquent guère de trouver des imitateurs, et parfois en nombre alarmant : d'où le danger des récits complaisants qu'on en fait. En revanche, les traits de courage ou de bonté exceptionnels excitent l'émulation : d'où l'utilité qu'il y a à les divulguer et à les louer. Bref : « Rien n'est si contagieux que l'exemple, et nous ne faisons jamais de grands biens ni de grands maux qui n'en produisent de semblables (3). »
L'imitation s'explique sans peine dans les cas où elle est plus ou moins consciente et volontaire : il est natu-
(1) Une petite comédie de MM. Meilhac et Halévy, qui a pour titre Les Brebis de Panurge, met en scène, s'il m'en souvient bien, un homme médiocre de tout point, que plusieurs femmes avec raison trouvent d'abord insignifiant et même désagréable. Puis elles le voient d'un autre œil dès qu'un ami, qui survient, leur assure qu'il est partout très pioùlé et leur fait un long récit de ses succès galants. A la fin, toutes sont éprises de lui et se disputent son cœur. Il ne tient qu'à ce sot de devenir un don Juan, par la seule réputation qu'on lui a faite d'en être un. — L'observation de ce phénomène est certainement d'un psychologue. Bien des causes entrent concurremment en jeu dans ce genre d'imitation inconsciente : l'amour-propre, la vanité, l'esprit de rivalité, y ont leur part; naais la cause principale est sans doute dans les pensées troublantes qu'amène nécessairement, par l'association des idées, dans des esprits prédisposés, la vue d'un personnage entouré de certaines légendes.
(2) Voir de nombreux exemples dans une intéressante brochure du docteur P. Despiiie sur la Contagion morale, Marseille, 1870, à laquelle nous ferons 'oui à l'heure d'autres emprunts.
(3) La Rochefoucauld, Maximes, 230.