IMITATION ET SOLIDARITÉ
rel, par exemple, que lame troublée, en quête d'excuses pour justifier ses écarts, en trouve dans l'autorité des précédents, sans parler des suggestions nouvelles et du surcroit d'excitation que ces mômes précédents lui fournissent. « Nous imitons les bonnes actions par imitation, et les mauvaises par malignité de notre nature, celles même que la honte retenait prisonnières, et que l'exemple sait mettre en liberté (1). » Il ne faudrait qu'ôter à cette excellente formule son caractère de boutade pessimiste. Pas plus les bonnes actions que les mauvaises ne sont imitées d'une manière purement machinale. Nous imitons les bonnes actions par bonté de notre nature, comme les mauvaises par malignité : l'exemple agit de la môme manière dans les deux cas. Dans les deux cas, la cause profonde de l'imitation est une secrète sympathie entre une ou plusieurs de nos puissances intimes, et les tendances analogues que d'autres manifestent auprès de nous.
Quand l'imitation est involontaire et inconsciente, elle ne s'explique pas autrement, c'est toujours le même phénomène; mais comment garde-t-elle encore une portée morale ? Il semble au premier abord que la répétition irréfléchie des actions d'autrui soit absoliwuent sans importance ni signification morale. Ne l"ai-je pas appelée automatique, et ce mot n'exprime-t-il pas une nécessité naturelle, mécanique, excluant toute qualification d'ordre éthique? — Ce serait là une vue bien superficielle des choses.
En premier lieu, la conduite d'un homme a une valeur morale en elle-même, dans la vie sociale tout au moins, abstraction faite de la réflexion qu'il y apporte ou de
(l) La Rocliefoucauld, Maximes, 230
rintention qu'il y met. Il ne peut être moralement indifférent que je sois entraîné par l'exemple à me comporter en lâche ou en brave, dans un combat où se joue le sort de mon pays. — Si l'on dit maintenant qu'à la vérité ce n'est point indifférent, mais que cela importe seulement parce que la volonté, qui n'est jamais tout à fait absente, entre en jeu dans ces actes imitatifs et y participe au moins par consentement, je répondrai : C'est là en effet une seconde et décisive raison de l'importance morale de l'imitation instinctive, et c'est ce qu'il faut bien comprendre.
C'est un fait que, lorsqu'un acte est commencé d'une manière automatique et, comme on dit, machinalement, la volonté tend à se mettre de la partie et à l'achever (1). On se jette en déroute avec les lâches ou l'on se porte à l'assaut à la suite des braves, d'abord par entraînement pur, sans volonté. Mais nécessairement on se voit agir, et, prenant conscience de ce qu'on est en train de faire, il faut bien ou y consentir, ou décidément s'y refuser. C'est de la volonté, dès lors éveillée, que dépend la suite. Cest elle qui continue, ou tout au moins laisse faire, (ce qui moralement revient au même), à moins qu'elle n'arrête court le mouvement et n'en change la direction. Seulement, l'arrêter ou le changer est moins facile que le poursuivre. Il faut beaucoup d'effort pour interrompre une série d'actes automatiques : il en faut peu pour continuer une série commencée; il n'en faut point pour la laisser s'achever d'elle-même. Aussi l'action ébauchée s'accomplit-elle la plupart du temps sans résistance efficace.
(1) C'est un mode de la solidarité individuelle déjà indiqué plus haut (première partie, p. 118-119); mais on en voit mieux ici la nature et la gravité.