‹ De la solidarite moraleChapitre 46 sur 100 · L OPINION ET LA COUTUME · texte numérisé non relu

L OPINION ET LA COUTUME

Par opinion, j'entends l'ensemble des jugements sur le bien et le mal ayant cours dans une société donnée. Qu'elle se traduise expressément en maximes acceptées et redites par tous, ou qu'elle ne se montre que par les usages, elle consiste toujours dans la façon généralement reçue de concevoir les droits, les devoirs et les convenances. Or, si Ton considère comment Topinion se forme et se généralise dans un groupe d'hommes, à quel point, une fois formée, elle est difficilement modifiable et tend à s'imposer aux volontés, enfin combien elle engage les mœurs, si même elle n'est pas à elle seule le principal de la moralité, on verra qu'il y a là un lien de solidarité morale difficile à éviter, presque impossible à rompre. Cet empire de l'opinion n'est pas d'ailleurs exclusivement funeste ; car, si elle nous empêche de nous élever beaucoup au-dessus de notre milieu, elle nous préserve aussi de tomber trop au-dessous.

Ce qii'ily a d'universel au fond des jugements moraux, savoir la forme du devoir, n'empêche pas (je l'ai expliqué ailleurs) (1) la diversité de ces mêmes jugements quant à leur matière. Il y a quelque chose qu'il faut faire, quelque chose qu'il faut éviter, la raison le proclame; mais ce qu'il faut faire, ce qu'il faut éviter, c'est presque uniquement, à chaque époque et dans chaque pays, l'opinion qui en décide. Je dis presque uniquement, parce que dans l'opinion elle-même, toute mobile qu'elle est, il y a, je le crois, un certain fond rationnel, commun à toutes les sociétés de tous les temps. Par exemple, on n'imagine guère, et aucun observateur n'a signalé, en fait, une tribu où l'opinion ne condamne la violation de la foi jurée, le vol entre voisins, la trahison. II y a de la sorte quelques vertus partout en honneur, quelques vices partout réprouvés : ne fût-ce que les vertus qui sont pour ainsi dire par définition les conditions mômes de la vie sociale, et les vices trop visiblement, trop directement contraires à la sécurité commune. Mais, dans ces cas mêmes, où l'opinion s'identifie avec la raison et prescrit les mêmes choses qu'elle, il faut avouer que, parmi les hommes qui reconnaissent ces obligations, le plus grand nombre les acceptent bien plutôt comme prescriptions de l'opinion, et sans contrôle, que comme des devoirs dont ils se rendent compte.

Telle est donc la puissance de l'opinion, que, même d'accord avec la raison et devant à la raison son origine, elle tend à se substituer à elle. Il n'est pas étonnant dès lors que l'opinion seule fasse toute l'autorité des juîrements moraux propres aux sociétés diverses et aux diverses époques; or ces jugements, là où ils régnent, dé-

(1) V. plus haut, Introd., p. 2i.

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cident souverainement de ce qui est convenable ou malséant, permis ou honteux. Tous, tant que nous sommes, voire les plus philosophes, il y a quantité de formules pratiques que nous acceptons sans examen, de menus devoirs auxquels nous nous soumettons, sans autre raison que le besoin, conscient ou inconscient, de rester en harmonie avec notre milieu : heureux si nous savons garder intacte notre indépendance d'esprit pour les cas plus graves où il s'agit de secouer décidément la routine.

Comment se forme donc Fopinion, quand elle n'est pas identique à la raison instinctive? Ici encore il faut reconnaître un rôle prépondérant à rinitiative des natures les plus fortes, à la spontanéité des cœurs passionnés et des imaginations vives. Un chef admiré et redouté, un devin plein de promesses ou de menaces mystérieuses, un compagnon qui plaît, ont une force singulière pour faire accepter leurs jugements. Tout homme en vue, même sans énoncer les maximes de sa conduite, même incapable de s'en rendre compte, peut s'attendre à voir son entourage non seulement le prendre pour modèle, mais tirer de ses exemples des règles pratiques, un critérium du bien et du mal (1). La propagation des opinions se fait comme celle des sentiments (ce sont d'ailleurs choses inséparables), avec cette différence que les jugements sont exprimés et répandus plus directement par le langage.

Le rôle propre du langage comme lien de solidarité morale ferait un objet d'étude aussi vaste qu'intéressant. La langue que nous parlons habituellement, dans laquelle iiuus pensons, par conséquent, contient en ses mots,

(1 j u Un précédent en crée un autre. Ils s'accumulent I ieiitôt, eL deviennent oi. Ce qui était un fait hier est aujourd'hui une doctrine. » Ljftres de Junius,

en ses phrases, en ses lieux communs, une morale pour ainsi dire toute faite, qui s'insinue en nous depuis l'enfance, envahit notre cœur, dicte nos jugements et tend à inspirer nos actes. Celui qui sait et pratique plusieurs langues acquiert par ce fait seul une variété de points de vue, se familiarise avec une diversité de sentiments et d'appréciations, qui Tempêche de s'emprisonner dans la routine. Voilà pourquoi l'étude des langues, surtout l'étude des littératures et de leurs chefs-d'œuvres, est éminemment propre à élargir notre horizon moral. « Savoir plusieurs langues, a-t-on dit, c'est comme avoir plusieurs âmes » ; à coup sûr cela fait l'esprit plus large et la conscience plus libre (1).

Mais qu'on ait à son usage des langues très diverses ou seulement le plus pauvre des patois, cela change l'extension, l'élasticité des liens que le langage nous impose, mais non la manière dont il nous lie. Quelques exemples suffiront à faire comprendre comment les mots que nous trouvons à notre service, les locutions et maximes courantes, les développements que nous avons coutume d'entendre, loin d'être des instruments dociles et tout passifs aux ordres de notre pensée, exercent sur elle tout d'abord une action contre laquelle elle est sans défense, et la façonnent à son insu. Le vocabulaire, la phraséologie, l'esprit d'une langue, portent pour ainsi (lire la marque de tous ceux qui l'ont faite, et tendent à imprimer cette même marque à tous ceux qui la parlent.

(1) Une culture approfondie dans une langue unique, des lectures choisies et bien digérées, accompagnées de méditation personnelle, valent sans doute mille fois mieux que la connaissance superficielle de plusieurs langues, abordées uniquement par les vulgarités. Tout le monde, j'imagine, souscrira sans peine à ce mot d'un homme d'esprit : « Mieux vaut savoir dire des choses sensées dans une seule langue que des sottises dans plusieurs. »

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« Les mots, ditLeibnitz, sont des jetons pour le sage, mais les fous les prennent pour de l'argent. » Aussi les mots mènent-ils le monde presque autant que font les idées. Il y a des mots en quelque sorte gros de sentiments honnêtes, et qui sont comme des armes au service de la moralité. Le mot shame, honte ! dont les Anglais font si grand usage, a dû bien des fois se dresser comme une barrière entre une volonté chancelante et Tobjet de sa tentation .Chez nous, le mot lâcheté n'a-t-il pas à lui seul une autorité morale égale à celle des plus beaux sermons ? D'une manière générale, on peut dire que partout oii les vices sont rudement appelés par leurs noms, cela seul vaut contre eux mieux que toutes les admonestations. Malheureusement il est, dans toutes les langues, des moyens de ne pas appeler un chat un chat. Que de complaisances dans les mots, que de complicités ! Nous avons des litotes, d'aimables euphémismes, pour désigner en souriant les vices dont le nom incommode serait à lui seul une flétrissure. Qui a le mauvais ton d'appeler adultère le désordre de la vie conjugale? On dit une femme galante, un homme à la mode ou à bonnes fortunes, une vie un peu légère. On appelle habile l'effronté gredin, sans préjugés l'homme sans pudeur, spirituel, amusant, le bavard qui médit et calomnie à plaisir. Ainsi déguisés sous des noms favorables, le vice le plus honteux et la plus laide action n'ont presque plus rien qui repousse, et sans peine on s'y apprivoise. Liversement, un brave homme, dans le même langage, est un sot, et l'on serait bien fâché de passer pour simple ou candide. Je sais bien, et je l'ai dit, que cette altération du sens des termes, cette désuétude du mot propre est déjà l'eflfet de l'afiaiblissement des mœurs ; mais on

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avouera bien qu'elle tend à généraliser et à perpétuer Tétat moral qu'elle reflète.

Les proverbes sont les meilleurs exemples de ces phrases toutes faites dans lesquelles est comme déposé ce qu'on appelle la sagesse populaire. Cette prétendue sagesse, il est vrai, est plus souvent le produit d'un empirisme purement utilitaire, que l'expression de hautes aspirations morales. Mais grossières ou délicates, ces formules, transmises d'âge en âge, affectent un caractère de généralité et un ton d'autorité par où elles imitent doublement la loi morale; aussi se font-elles prendre fort naturellement comme des préceptes de conduite. Sans cesse présentes à l'esprit, qu'elles frappent par leur forme brève et arrêtée, lorsqu'elles parlent au nom d'une raison élevée (ce qui a lieu quelquefois) elles prêtent un secours précieux à la conscience ; mais elles l'immobilisent, au contraire, et l'endorment dans l'égoïsme, quand elles n'expriment (ce qui est trop fréquent) que les faits d'expérience vulgaire et le savoirfaire assez bas qui s'en dégage. Des aphorismes comme : « // faut bien que jeunesse se passe, — A trompeur^ trompeur et demi, — Un tiens vaut mieux que deux tu l'auras^ — Charité bien ordonnée commence par soi-même », ont sans doute fourni souvent, sinon des suggestions mauvaises à des volontés entièrement saines, au moins de mauvaises excuses aux âmes tentées. Ne semblerait-il pas, en effet, qu'il y eût naïveté ou duperie à s'interdire une action si universellement reçue, qu'elle est comme prescrite par le sens commun ? En revanche, nos meilleurs instincts sont affermis et exaltés par ces tiers adages dans lesquels ont pris corps, pour ainsi dire, les plus nobles aspirations de

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la raison humaine. On sait le conseil «le Marc-Aiirèle : « Qu il y ait dans ton esprit de ces maximes courtes, fondamentales, qui sur le champ rendent la sérénité à ton âme ».

Les proverbes proprement dits, d'origine populaire ne s'élèvent guère au-dessus de la simple prudence mais la prudence qu'ils préconisent n'est pas toujours sans valeur morale (1). Beaucoup plus pures sont, en général, les prescriptions de source philosophique ou religieuse. Malheureusement, les préceptes ii'ligieux commandent souvent des pratiques moralement indifférentes; et les maximes philosophiques sont à la portée d un petit nombre d'esprits (2).

Enfin les développements tout faits ou lieux communs jouent aussi un rôle comme liens de solidarité. Formées par l'opinion moyenne au cours des siècles, ou créées par les écrivains et répandues par la culture, ces suites d'idées, pour ainsi dire consacrées, prennent une autorité singulière, soit qu'on les invoque pour se guider ou se justifier soi-même, soit qu'on les- présente aux autres pour leur en imposer. L'efficacité pratique de ces pensées courantes, de ces raisonnements reçus, est d'autant plus grande, quand ce ne sont pas de froides associations d'idées, mais que des sentiments appropriés s'y attachent, donnant quelque chose d'emphatique à l'approbation ou au blâme. Si la beauté de la forme vient ajouter son prestige à l'autorité que le lieu commun tient de la raison, dont il est toujours censé être l'expression, quel

(1) Ex. : Rien ne sert de courir ... Vis-moi qui lu hantes...., etc.

(2) Un enseignement populaire de la morale était le grand desideratum dans notre système d'éducation publique. Placé en tête des programmes de l'École primaire, cet enseignement, s'il est bien donné, ne peut manquer de faire le plus grand bien.

empire n'exerce-t-il pas sur les consciences (1). Ce que les uns ont i)ensé est accepté, répété par les autres, et fait loi : n'est-ce pas un des modes les plus certains de Faction des âmes sur les âmes ? Il est vrai qu'on peut parler, penser même d'une manière, et agir d'une autre; mais il ne se peut pas, après tout, que ce qui fait l'aliment ordinaire de l'esprit soit sans influence sur la volonté et sur le cœur. De là la valeur morale de la haute culture littéraire et philosophique, par laquelle nous entrons en communion avec les plus nobles esprits de tous les pays et de tous les temps.

La sympathie est toujours le secret et puissant agent de cette unification des consciences.

La tendance que j'ai à me mettre à l'unisson des autres pour leur complaire, mon besoin de me sentir en harmonie avec eux et d'obtenir leur approbation (2),

(1) Ce prestige de la forme est tel qu'il supplée parfois à la raison même. On sait comliien le style d'un J.-.I. Rousseau, par exemple, rend spécieux et reiloi» tables les plus pauvres paradoxes.

(2) Ce besoin est complexe : il tient à la fois de nos penchants égoïstes et de nos tendances les plus élevées. Les moralistes anglais contemporains, pénéiiés de l'esprit de Darwin, ne voient guère dans le besoin d'approbation (ju'une forii e de l'instinct de conservation personnelle; ce qui les frappe surtout, c'est la nécessité où est l'individu de ne point se mettre en désaccord ouvert avec jon milieu, sous peine de compromettre sa sécurité, ou tout au moins de diminuer ses chances de succès dans la « lutte pour l'existence. » Ce danger est frappant, en elTet, dans la horde sauvage et la tribu barbare, où nul ne pourrait impun ment braver l'opinion commune; et l'on n'oserait pas dire qu'il fût nul moi e dans la plus éclairée et la plus libre de nos grandes sociétés modernes. Mai- ui e aspiration supi'rieure et d'ordre rationnel est aussi enjeu dans notre bexun d'approbation. L'accord, l'union, le consensus entre les parties d'un tout, est un bien pour la raison non moins que pour l'instinct égoïste. Par sa natuie même, sciemment ou non, l'esprit se porte vers l'ordre, aspire à l'unité. C'est parce que l'unité d'opinion est une forme de l'harmonie, dont notre raison est avide, que l'opinion dominante a tant de force pour nous attirer et nous retenir. Sa puissance serait grande encore, mais moindre assurément, si elle ui: donnait satisfaction qu'à un besoin inférieur, que combattent tant d'apj>étits anarcliiques.

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sont causes, en premier lieu, de la facilité avec laquelle j'épouse leurs opinions, en second lieu, de la difficulté que j'éprouve à rompre avec les opinions reçues. Mais il est plus difficile encore de rejeter une opinion une foie admise que de refuser de l'admettre; plus facile, pur conséquent, de ne pas subir l'opinion courante que de s'en délivrer quand on Ta subie. L amour-propre, en effet, cet autre ressort de notre activité, plus puissant encore que la sympathie, peut nous donner la force de garder notre indépendance, tandis qu'il nous empêche de la recouvrer. Car la première condition pour la recouvrer serait de nous avouer à nous-mêmes que nous l'avions aliénée, et rien ne coûte tant qu'un pareil aveu. Fuis, on se croit engagé d'honneur à rester fidèle à ses propres affirmations et conséquent avec soi-même ; si bien que presque tous nos penchants, même les meilleurs, concourent à nous faire esclaves volontaires de l'opinion. L'habitude achève de river notre chaîne.

Pour combattre ces influences, qui tendent toutes au même résultat, immobilité des esprits et uniformité des jugements, il ne reste que l'instinct inverse, heureusement indéracinable, du changement. Enhardi par Tintérôt individuel, par la passion, souvent aussi. Dieu merci, par un vague désir du mieux, autre besoin vivace de notre nature, cet instinct du changement maintient ([uelque variété dans les jugements, quelque souplesse dans les esprits, et empêche la ruine définitive de toute originalité morale.

Car il ne s'agit ici que de l'opinion morale, c'est-àdire de l'opinion publique dans ses rapports avec la monlité. Ces rapports sont complexes, mais résultent clairement de tout ce qui a été dit plus haut. Envisaget-on

la moralité extérieure, pour ainsi dire, j'entends les pratiques communément admises et les mœurs, c'est l'opinion qui en grande partie les détermine. L'opinion, par exemple, fait durer l'usage du duel, que condamne la raison. S'obstine-t-on à renfermer toute la moralité dans le for intérieur, l'opinion pénètre, envahit de toutes parts les consciences; elle tend à façonner les esprits à son image, et, comme tout se tient, à disposer en conséquence les cœurs et les volontés. En un mot, elle agit sur tout le caractère.

Le constater, ce n'est pas retomber dans le déterminisme absolu, dont j'ai repoussé ailleurs les prétentions extrêmes, comme il faut le faire pour que la morale subsiste. La volonté, je l'ai admis, a sa part dans les jugements de l'esprit, et nos croyances individuelles sont en partie le produit de notre liberté; par conséquent la valeur morale de chacun se marque déjà dans ses opinions personnelles. On peut dire que la vertu de l'individu se montre précisément, et avant tout, dans sa façon de gouverner son propre jugement, de réagir à l'égard de l'opinion ambiante. Obéira Topinion, la renforcer quand elle est conforme à la raison, la braver si elle va contre ridéal moral, cela même est le devoir ; la faute est, au contraire, de braver le mépris légitime du public ou de subir servilement ses préjugés immoraux.

Il est donc loin de ma pensée de réduire à néant le mérite ou la culpabilité des opinions individuelles, pour tout absorber dans l'opinion collective, anonyme et irresponsable. La logique en serait choquée autant que la morale. Mais, de ce que l'opinion publique, élément essentiel de la moralité publique, n'est que la résultante de l'opinion des personnes, élément essentiel de

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