‹ De la solidarite moraleChapitre 47 sur 100 · LA COUTUME · texte numérisé non relu

LA COUTUME

la moralité personnelle, il ne s'ensuit pas qu'il n y ait point réciproquement une dépendance de Topinion individuelle à regard de l'opinion publique, et cette autre face du phénomène mérite aussi notre attention. Si, d'une part, chacun de nous agit plus ou moins sur l'opi nion générale et contribue à la former par les inspirations de son jugement personnel et de sa conscience, chacun de nous aussi subit plus ou moins l'influence de l'opinion régnante autour de soi, surtout à l'âge où l'esprit est encore flexible et malléable, et à plus forte raison tant qu'il est en voie de formation. Les deux actions se com plètent, et pas plus l'une que l'autre ne doit être perdue de vue.

La dernière, c'est-à-dire l'action du groupe sur l'esprit de l'individu, est celle que nous considérons en ce moment. Elle n'a toute sa force et toute sa portée que combinée avec les lois de l'habitude; mais alors elle apparaît avec une puissance qui n'est que trop indéniable : que reste-t-il à dire sur la tyrannie de la coutume ?

« Coustume est ce qui a esté gardé d'ancienneté », dit un vieux texte (1), et qui est généralement reçu, ajouterai-je. C'est le double caractère de la coutume, de se former avec le temps et d'être commune à tout un groupe de personnes. On pourrait la définir : l'habitude sociale. En ce sens large, elle comprend tous les usages invétérés et généralement répandus dans une société donnée. Mais ici je restreins le mot à dessein; je considère la

(1) Ane. Coust. de Normandie, f° îl, dans Lacurne, cité par Liltié, Diction' naire, art. Coutume.

coutume dans les esprits, non dans les pratiques extérieures. Ce sont bien toujours des habitudes anciennes et générales, mais plus particulièrement des habitudes d'esprit, des façons communes de juger du bien et du mal, enfin des dispositions acquises mais dominantes des consciences. Cette coutume morale, on le voit, consiste essentiellement dans un ensemble d'opinions à la fois très générales et très fixes.

Combien d'ailleurs ce sont choses voisines, que la coutume proprement morale, résidant dans les consciences, telle que je la considère à part par abstraction, et la coutume extérieure, consistant dans les pratiques, c'est ce qui ne peut échapper à personne après tout ce qui a été dit plus haut. Ou les usages résultent de l'opinion et la traduisent (c'est l'ordinaire), ou bien ils la façonnent. Dans les deux cas, les consciences et les mœurs tendent invinciblement à se mettre d'accord. Entre la conduite et les maximes qui la motivent ou la doivent justifier, l'écart ne peut être ni grand, ni général, ni surtout de longue durée. Nous avons vu que même l'imitation automatique des actes amène à sa suite un état mental correspondant : nous pouvons donc dire avec Pascal, de la coutume même la plus extérieure, subie tout d'abord de la façon la plus inconsciente : « Elle incline l'automate, qui entraîne l'esprit (1). » Pratiques accoutumées et maximes courantes se forment et se transmettent toujours parallèlement. Que l'opinion crée l'usage ou l'usage l'opinion, peu importe : leur union fait la coutume. Mais, comme l'opinion plus que l'usage est de nature morale, je considère dans la coutume plutôt Pc-

(!)ï'dit. Havet, 2»édit. I, 156.

Page 1