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pinion que l'usage. Je prends la coutume gravée dans lésâmes plutôt que manifestée dans les actes.
Longtemps avant de penser par lui-môme, l'enfant entend porter des jugements moraux. Nécessairement il accepte ces jugements, incapable qu'il est de les discuter. 11 les accepte d'abord passivement, sans les comprendre, puis il les répète, sans y attacbci' encore un sens précis, mais déjà avec spontanéité, voire avec emphase, appliquant, à propos ou non, son sentiment confus mais impérieux du devoir. A mesure qu'il grandit, il cherche à se rendre compte ; mais il s'applique bien plutôt à comprendre et à motiver les jugements reçus qu'à les réformer. A moins qu'une diversité d'opinion ne se produise en sa présence, qu'une contradiction ne vienne donner l'éveil à sa faculté critique (ce qui arrive d'autant moins qu'il est élevé dans un milieu plus homogène et plus clos), sa pente naturelle sera d'abonder dans le sens des opinions qu'on lui a d'abord inculquées. En commençant à user de réflexion, il trouvera des raisons à l'appui de ses préjugés, loin de songer à les quitter : surtout si ses maîtres, ses camarades, imbus euxmêmes de l'esprit général du milieu, ne font que répéter et commenter devant lui ce qu'il a toujours entendu. Comment s'aviserait-il de mettre en doute ce qui passe pour l'expression même du sens commun et le commencement de la sagesse? Il y ajoute donc foi en toute sincérité, et s'y attache de toute la force de l'habitude jointe à toute la force de la raison, puisqu'il n'a appliqué sa raison qu'à justifier ses habitudes d'esprit, et croit penser de lui-même ce qu'il tient de la routine.
Il est vrai que des causes perturbatrices viennent contrarier l'établissement et le règne de la coutume. Un
certain instinct de contradiction, tenant à notre besoin d'indépendance^ un certain goût du nouveau, plus fort chez quelques-uns, mais commun à tous, sont, avec les passions individuelles et l'influence des milieux différents, toujours plus ou moins ressentie, les principaux auxiliaires grâce auxquels, malgré les empiétements de la coutume, la liberté subsiste et les esprits échappent à l'uniforme immobilité. Mais, avant d'en venir à ces causes dissolvantes de la coutume, qui la font varier en bien ou en mal, il faut par abstraction la considérer en elle-même, pour comprendre bien comms^nt elle naît et se propage, et les effets qu'elle tend à pr( duire.
Cet homme du commun, que j'ai pris enfant et qie j'ai pris jusqu'à l'adolescence, doit certainement al» rs à la coutume le plus grand nombre, sinon la totalité de ses jugements moraux. Pour lui, Pascal est presque en droit de le dire, « La coutume fait toute l'équité, par cette seule raison qu'elle est reçue (1). » — « De vray, dit de même Montaigne, parlant des ordonnances de la coustume, parce que nous les humons avec le laict de notre naissance, et que le visage du monde se présente en cet estât à nostre première veue, il semble que nous soyons nayz à la condition de suyvre ce train; et les communes imaginations que nous trouvons en crédit autour de nous et infuses en nostre âme par la semence de nos pères, il semble que ce soyent les générales et naturelles : par où il advient que ce qui est hors les gonds de la coustume, on le croit hors les gonds de la raison; Dieusçait
(1) VA. Havet, 2« édit., I, 38. Ailleurs, il dit : « Qu'est-ce que nos principes naturels, sinon nos principes accoutumés, et, dans les enfants, ceux qu'ils ont reçus de la coutume de leurs pèi es? » 1, 41.
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combien desraisonnablement le plus souvent (1)! » La rupture de tant de liens ne peut être que bien difficile, et elle est impossible dans la plupart des cas. Même quand elle a lieu avec le moins de peine apparente, elle ne va jamais sans un grand trouble. « Qui vouldra se desfaire de ce violent préjudice de la coustume, il trouvera plusieurs choses receues d'une résolution indubitable, qui n'ont appuj qu'en la barbe chenue et rides de l'usage qui les accompaigne : mais ce masque arraché, rapportant les choses à la vérité et à la raison, il sentira son jugement comme tout bouleversé, et remis pourtant en bien plus seur estât (2). »
La tentative n'est faîte que rarement, et, toujours exceptionnelle, elle demeure souvent vaine. C'est où elle serait le plus nécessaire qu'elle coûte le plus et qu'elle réussit le moins. Dans les milieux môme, comme nos sociétés civilisées de l'Occident, où l'esprit de discussion est relativement très répandu et le joug de la coutume relativement léger, qu'on prenne au hasard un individu adulte, et qu'on fasse l'inventaire des maximes morales d'après lesquelles il juge et se comporte : on a presque toutes chances de le trouver esclave inconscient de la coutume. Faible est la proportion de ceux qui font acte de raison et contrôlent par eux-mêmes les principes sur lesquels ils vivent. Façonné par les opinions régnantes, l'esprit moyen que je considère ne sera guère d'humeur à y rien changer. Sa pente naturelle est au contraire de les trouver de plus en plus justes et de les répandre autant qu'il est en lui. Sciemment ou non, par l'exemple
(1) Essais, livre I, chapitre xvii : De la couslume et de ne changer aysément une loi receue, t. I, p. 158, de l'édit. Lefevre. {2) Essais, livre I, p. 161.
et par la parole, il les propage et les perpétue. Il les propage dans la mesure où. il a de riiitiuence sur son entourage; il les perpétue entant qu'il contribue à former les générations nouvelles. Ainsi tend à s'étendre et à s'éterniser toute opinion qui a fait fortune.
Toutefois, quand, pour une raison ou pour une autre, dans un élan de la pensée individuelle, une opinion nouvelle s'est fait jour et a conquis quelques esprits, elle aspire à son tour, et selon les mêmes lois, à persister et à se répandre. Chaque esprit qui s'en pénètre en devient l'apôtre. Elle a en elle, de la sorte, une force d'expansion qui peut, dans certains cas, briser la résistance, soulever le poids des coutumes établies. Mais pendrait qu'a lieu sa diffusion dans le temps et dans l'espace, la force de l'habitude et de l'autorité la fixe à son tour, au fur et à mesure, sur le terrain conquis; et, fixée en même temps que généralisée, elle constitue à la fin une nouvelle coutume mentale.
lievenons donc à la coutume considérée comme telle, c'est-à-dire une fois établie et en possession des consciences : ce qui en fait le joug si difficile à secouer, c'est qu'il est de moins en moins senti. On ne croit plus le subir; et, comme on le porte soi-même de bonne grâce, on l'impose aux autres de bonne foi. Non seulement il faut, pour oser penser à l'encontre de la coutume, une hardiesse dont peu sont capables (cela ne serait rien, car tout ce qui demande du courage a de l'attrait), mais on n'en a plus même la velléité : cela ne vient point à l'esprit.
Telle est la coutume quant à sa nature et à ses effets; dans quels rapports est-elle avec la moralité?
Absolument parlant, c'est toujours une déchéance de
s'immobiliser dans une opinion, à Fégard de laquelle on abdique tout contrôle. C'est une perte de liberté, puisque la liberté est en raison de l'ouverture d'esprit ; et cette perte de liberté ne peut qu'amoindrir moralement celui qui la subit, s'il est vrai que la valeur des actes dépend, toutes choses égales, de ce qu'on y met de liberté. L'idéal serait que chacun se maintînt en pleine indépendance d'esprit et toujours en humeur d'examen. N'accepter les jugements des autres qu'en les pesant, mais ne jamais refuser de les peser; se défier de ses propres jugements et rester toujours prêt à les rectifier : ce serait là vraiment faire œuvre de personne raisonnable. Alors seulement la responsabilité individuelle serait inaltérée : chacun aurait seu 1 et aurait tout entier, en chaque cas, le mérite de ses actions. Telle serait notre condition si nous n'étions que raison ; mais nous sommes machine autant que raison, et la raison se laisse prendre insensiblement dans les rouages de la machine, d'où il ne lui est pas facile de se retirer intacte. Aussi, le premier devoir est-il de garder ou de reconquérir autant qu'on le peut, coûte que coûte, son libre jugement : « Sapere ande; — Habe Miith dich deines eigenen Vcrstandes zu bedienen (1). » On ne le peut jamais que dans une mesure restreinte : raison de plus pour le tenter. Tout effort en ce sens vaut par lui-même, et constitue déjà un gain moral.
Un tel effort devient de plus en plus difficile à mesure qu'il tarde plus à se produire ; mais il n'est sans doute jamais radicalement impossible. Il n'est pas admissible, en effet, que la coutume envahisse jamais tout, au point
(1) Kant, Was isl Aufklàrmg? Ed. Hartenstein, 1. lY, p. 161.
d'absorber, d'anéantir absolument toute raison indépendante. Coutume et raison demeurent clioses distinctes, quoi qu'en dise FascaL II le faut apriori, puisque la vie morale serait supprimée là oii le triomphe de la coutume sur la conscience serait définitif; et nous voyons qu'en fait, il n'est ni total ni définitif nulle part. Pascal luimême en fait implicitement l'aveu, lorsque, après avoir poussé le mépris de la raison jusqu'à la déclarer identique à la coutume et sans autre origine, il est forcé de reconnaître qu'elle a ses réveils et ses explosions, là même où on les attend le moins. Ne parle-t-il pas avec amertume de ceux qui « ébranlent les coutumes établies en sondant jusque dans leur source, pour marquer leur défaut de justice? » Il a beau s'écrier : « C'est un jeu sûr pour tout perdre ; rien ne sera juste à cette balance : » il ne peut s'empêcher d'ajouter que « cependant le peuple prête aisément l'oreille à ces discours (1) ». Et ailleurs : « La coutume ne doit être suivie que parce qu'elle est coutume, et non parce qu'elle soit raisonnable ou juste; mais le peuple la suit par cette seule raison qu'il la croit juste : sinon, il ne la suivrait plus, quoiqu'elle fût coutume. » C'est donc qu'il y a une raison morale vivace, et si bien distincte de la coutume, que, si elle peut, à vrai dire, être enchaînée par elle, elle peut aussi en revanche se révolter contre elle et la changer. Je l'ai dit, parmi les instincts mêmes qui font la force de l'opinion, figure précisément, peut-être en première ligne, un instinct de l'ordre, un respect de la règle. Or, de même que cet instinct prête quelque chose de son caractère absolu et de sa perpétuité à l'opinion qui, à tort ou
(l)Ea. Havet, 2' édit., t. 1, p. 39.
à raison, le satisfait, de même il est un sûr et puissant dissolvant de la coutume, dès que la coutume le choque.
Seulement elle le choque de moins en moins à mesure qu'elle est plus générale et qu'elle a plus duré : voilà ce qu'on ne saurait trop redire. Le danger de tomber dans l'immobilité mentale n'est nullement chimérique. Certains peuples de l'Orient, certaines tribus sauvages, paraissent être dans un état fort voisin de celui où il n'y aurait plus ni spontanéité de la raison individuelle, ni perfectibilité morale. Cette sorte de « cristallisation mentale » a été souvent signalée et décrite par M. Renouvier (1), aux yeux de qui elle est le dernier terme de la décadence. M. Bagehot (2) y voit le caractère dominant de certaines périodes historiques, qu'il appelle les « âges de discipline », par opposition aux « âges de discussion ». L'un et l'autre nous montrent en regard des sociétés libres, anciennes ou modernes, en regard surtout de cette admirable race hellénique, à l'esprit si ouvert et si passionnément indépendant, les « nations à autorité et à coutumes invariables » définitivement (f rivées dans leurs usages ». Parmi ces dernières sont au plus bas degré ces peuplades misérables, dans lesquelles chaque membre de la communauté porte le poids d'une véritable servitude morale qu'il ne soupçonne môme pas, « l'esprit tatoué d'images monstrueuses à peu près indélébiles (3) ». Un tel état, devenu irrémédiable, est assurément l'extrême abaissement.
(1) Dans la Critique philosophique, notamment 4» année, n° 44, p. 278 et suivantes.
(2) Lois scientifiques du développement des nations, liv. IV. Traduct. franc., p. 171 et suivantes.
(3) Bagehot, op. cit., p. 131.
Ce danger a pourtant ses compensations. Notre nature ne comportant pas cette liberté inaliénable et toujours entière que je représentais tout à l'heure comme l'idéal^ nous pouvons en prendre notre parti. Faibleh comme nous le sommes et sollicités par tant de passions, peut-être y aurait-il pour nous autant d'inconvénients que d'avantages à conserver intacte, toujours, en dépir. de tout, notre faculté de délibérer. En effet, ce n'est pas seulement le pouvoir d'en bien user qui, dans cette hypothèse, resterait toujours le même, c'est aussi le risque d'en user mal. On échapperait à l'empire des coutumes funestes et des milieux corrompus, mais on perdrait du même coup le bénéfice d'un passé heureux dans un milieu sain. L'effort moral serait toujours tout à recommencer pour chaque individu et dans chaque occasion, toujours aussi nécessaire, toujours aussi pénible. Rien ne serait donc jamais acquis, en fait de moralité, de même que rien ne serait perdu. A dire bien, il n'y aurait plus ni vices proprement dits, ni vertus, mais seulement des résolutions bonnes ou mauvaises, isolées et indépendantes les unes des autres. Plus de sociétés corrompues ou honnêtes, dont il faille craindre ou rechercher l'action durable et l'enveloppement : rien que des volontés sans influence les unes sur les autres, rien que des volitions, simultanées ou successives, sans aucun lien de cohésion ni de filiation entre elles.
Un tel état, je le répète, ne serait pas nécessairement favorable, pas plus que l'état de solidarité n'est préjudiciable nécessairement. L'opinion et la coutume, qui sont si souvent des empêchements au mieux, ou môme des obstacles au bien, peuvent être aussi une sauvegarde de la moralité acquise, mieux encore, une cause
de perfectionnement. En fait, le souci de l'opinion n'est autre chose que le souci de l'honneur, an sens vulgaire du mot; et, quoique ce sentiment soit loin d'être absolument pur, puisqu'il y entre de la vanité, du respeci" humain, une certaine servitude à l'égard des préjugés régnants, quel moraliste pourrait cependant ne faire point de cas de ce besoin d'approbation? Et qui ne sait le parti qu'on en tire dans l'éducation? Ne regarde-t-on pas comme le plus grave signe de déchéance morale la disposition à braver ou seulement à dédaigner le jugement public? C'est que cela même est une forme du mépris des autres, tandis que le respect de la coutume et de l'opinion est une forme du respect des personnes. S'il est bon de savoir se maintenir indépendant de son milieu, ce n'est qu'autant que le courage et la liberté d'esprit sont par eux-mêmes des biens. Or, quelque valeur qu'on soit disposé à reconnaître à ces deux conditions formelles de toute vraie vertu, il est impossible de voir en elles des vertus tenant lieu de toutes les autres et d'un prix invariable, quelque usage qu'on en fasse.
L'humilité aussi est une vertu, et partant la défiance de soi, la crainte de choquer la conscience publique. Vertus inférieures et toutes négatives, j'en conviens, par lesquelles seules il n'y aurait jamais «l'élan vers le mieux; mais vertus aussi salutaires pour -es âmes communes qu'elles peuvent être regrettables chez les âmes d élite. Elles paralysent celles-ci, et c'est grand dommage; mais elles gardent celles-là des chutes. Ceux qui sont décidément au-dessus du niveau moyen dans un milieu donné, gagneraient à ne point compter avec l'opinion, car il leur appartient de la guider. Us ne H. MARioN. Solidarité. 15
doivent point s'abaisser à suivre les coutumes que leur raison condamne, car il leur appartient de les changer. Mais il est bon que les individus qui ne s'élèvent pas au-dessus de la moralité moyenne soient préservés par une répugnance instinctive de tomber au-dessous. Et quant à ceux qui n'atteignent pas même le niveau commun, ou qui accidentellement sont descendus plus bas, le déplaisir de se voir désapprouvés peut être pour eux l'occasion d'un réveil de la conscience, une cause d'émulation et de relèvement.
On dira que celui qui n'a pas d'autre respect que le respect de la coutume, qui subit le contrôle de l'opinion mais n'en exerce aucun sur lui-même, n'aura jamais qu'une vertu extérieure, une innocence de fait sans nulle valeur morale, peut-être même une simple habileté à tromper les autres sur son compte. — Mais ce genre d'innocence a déjà son prix. Ne pas faire le mal est un acheminement à vouloir le bien ; et c'est une excellente habitude à prendre que celle de s'observer, ne fût-ce d'abord qu'en vue d'échapper au blâme des a lires. Cette crainte de déchoir aux yeux d'autrui est dîjà une pudeur, et vaut comme telle. Quelques-uns pensent même que c'est la première et longtemps la seule forme de la pudeur. Au moins est-il vrai qu'on deviendra plutôt un témoin vigilant pour soi-même en se souciant de l'opinion publique qu'en la défiant.
Mais on peut élever bien d'autres critiques contre cette tutelle morale qu'exerce le milieu sur l'individu. Je ferai à ces critiques la part aussi grande qu'on voudra, pourvu qu'on ne les exagère pas à plaisir. Que^ par exemple, la moralité collective, en tendant à maintenir la moralité des individus à son niveau, empêche les ori-
ginalités heureuses et oppose aux initiatives liardies l'inertie de la routine, si ce n'est même les fureurs de Fintolérance, — c'est un danger évident et on ne peut plus à craindre. Il ne faut pas oublier cependant qu'en général la coutume, j'entends la coutume avouée et qui prétend faire loi, l'opinion dont on se réclame, vaut beaucoup mieux que la conduite réelle dts individus, laquelle dès lors ne pourrait que gagner à devenir conforme à cette règle. Quel gain déjà, si personne ne faisait que ce que l'opinion autorise et ce que l'on oserait conlésser publiquement! Mais quel progrès surtout, si chîicun voulait faire tout ce que Ftipinion est disposée à admirer ! Elle a sans doute ses engouements, ses aberrations, ses moments de vertige; mais la raison commune est, en somme, dans l'état normal, plus solide et plus haute que la raison individuelle.
Cela tient sans doute à ce que, le fonds de raison étant sensiblement le même chez tous, et les passions individuelles très variables, les raisons, si on me permet ce pluriel, s'ajoutent les unes aux autres, pour former la meilleure part de l'opinion, tandis que les passions s'annulent en partie par leur antagonisme. C'est ainsi que je m'explique la prédominance générale des bons instincts sur les mauvais dans nos sociétés vues d'ensemble, même quand les individus qui les composent n'ont, pris séparément, que peu de valeur morale. En chacun d'eux, les causes perturbatrices de la raison peuvent l'emporter souvent dans la pratique ; mais la conscience ne s'endort pas pour cela, et ne cesse presque jamais de protester. Tant qu'elle n'est pas anéantie, une pufleur instinctive nous empêche d'avouer tout haut nos faiblesses, encore plus d'en ériger ouvertement les mo-
tifs en maximes. Au contraire, Famour-propre nous fait parler le seul langage par lequel on soit sûr de ne point soulever de réprobation. Parfois même on se montre d'autant plus sévère pour les fautes des autres qu'on a plus besoin de ne pas laisser deviner les siennes. Telle est la tendance générale, auprès de laquelle les phénomènes inverses (fanfaronnades du vice, scandale fait à plaisir, défi de Topinion) ne peuvent avoir, bien que naturels aussi et contagieux, qu un caractère exceptionnel.
Quoiqu'il en soit de cette explication, le fait est certain : la force de la coutume n'est point exclusivement défavorable à la moralité; elle joue aussi parfois un rôle tutélaire, étant donnée notre fragilité, et môme ce rôle n'est pas tout négatif. Non seulement la coutume nous garde des chutes en nous les rendant moins faciles, mais elle nous porte à nous relever et à nous élever par l'cmulation qu'elle fait naître. Ce n'est pas à coup sûr une règle comparable à celle que nous trouvons, en nous recueillant, dans les inspirations de la conscience ; mais enfin c'est une règle, une règle impérative, portant avec elle ses sanctions, imitant par sa constance et sa généralité la loi morale ; c'est un contrôle avec lequel il faut compter, et somme toute, dans la majorité des cas, c'est plus qu'un empêchement à déchoir, c'est une excitation à valoir davantage.
Mais, quand ce serait une illusion de prêter cette puissance à la coutume, quand il serait vrai qu'elle ne peut amener, tout au plus, que le règne de la médiocrité morale, nous n'aurions pas le droit pour cela de dédaigner son secours. L'originalité morale, les inspirations sublimes de la volonté ont certes un prix incom-
parable; mais, si la conscience commune était incapable d'en être touchée, ce qui n'est pas ; si elles n'avaient pas en elles, comme elles l'ont, un charme qui nous y fait applaudir et donne envie de les imiter; si enfin elles étaient condamnées (ce que je nie) à être méconnues et découragées dans tout milieu social où elles apparaissent, — je dis qu'alors, supposé qu'on eût le choix, il faudrait préférer à un état d'extrême inégalité morale, où la sainteté de quelques-uns serait relevée par l'abjection d'un grand nombre, l'heureux équilibre d'une société où l'honnêteté serait universelle, quoique de proportions tout humaines, et où il n'y aurait, il est vrai, point de héros ni de saints, mais aussi point de monstres. La perfection est un luxe, l'honnêteté est d'obligation. La charité même me commande de préférer à ma propre sainteté l'innocence générale, la simple sagesse de tous. On dit parfois que les grandes œuvres d'art ne pouvaient apparaître que dans des sociétés aristocratiques, offrant le contraste de Populence et de la misère. Il est à croire, en effet, qu'une population uniquement composée de bourgeois dans l'aisance n'eût jamais bâti le Louvre, ni Chambord. Mais, à supposer que cela fût vrai de toutes les productions de l'art et de tous les peuples, cela n'empêcherait pas l'aisance générale d'être un état économique supérieur à l'inégalité criante des conditions, et plus satisfaisant pour la conscience ; et personne n'aurait le droit de souhaiter que .le grand nombre en revint à manquer du nécessaire pour que le spectacle de beaux palais fût offert à quelques délicats. De même, et à plus forte raison, il n'est pas permis de faire bon marché de la simple médiocrité morale, ni de ce qui tendrait à la rendre générale et solide.
Nous sommes, si j'osais le dire, trop exigeants en fait de moralité, du moins trop exigeants pour les autres, s ufà l'être pour nous-mêmes trop peu. Nous ne concevons la vertu que faite de pur dévouement, nous n'estimons que le sacrifice. C'est notre penchant de préférer à la froide sagesse les folies désintéressées. Peu s'en faut qu'à la lettre les vices brillants, « splendida vitia, » ne nous semblent meilleurs que la simple droiture. A force de répéter qu'il ne suffit pas de ne pas tuer et de ne pas voler, ce qui est évident, nous parlons quelquefois, en vérité, comme s'il était presque indifférent de voler et de tuer! Parce que cette moralité toute négative n'est pas suffisante, faut-il donc oublier qu'elle est nécessaire?
S'abstenir des trop grandes fautes n'est sans doute que le « commencement de la sagesse « ; mais encore en est-ce le commencement. Imaginez que cette règle banale et méprisée soit passée vraiment dans la pratique universelle, qu'il ne se trouve plus, en fait, un homme capable d'un meurtre ou d'un larcin : l'humanité ne serait-elle pas meilleure qu'elle n'est? Or, on ne voit pas comment ce progrès, modeste si l'on veut, en empêcherait dautres. Evidemment, c'est le résultat inverse qu'il faudrait attendre. Loin qu'il dût y avoir moins de bonté positive parmi des hommes plus innocents, tout porte à croire que la charité serait plus facile dans un milieu qui ne connaîtrait plus l'injustice. Mais, mettant les choses au pis, j'accepte un moment cette hypothèse chimérique, absurde, d'un antagonisme entre la justice et la charité : le règne universel de la justice devrait être souhaité et recherché avant tout, coûte que coûte.
Quant à cette autre objection qu'on ne manquera pas
de faire : que la coiitiinie, en dépit de sa vertu régulatrice et de son caractère de discipline, n'est jamais qu'une hétéronomie, et ne peut par conséquent valoir comme règle morale, — il faut répondre qu'en effet, elle n'est pas la loi et n'en saurait tenir lieu, mais qu'elle n'en vient pas moins dans certains cas au secours de la loi. Ce qui a du prix, c'est bien l'ordre au sein des volontés, et non l'ordre imposé du dehors; mais il ne faut pas oublier que la volonté en vient plus facilement à aimer et à prendre pour fin ce qu'elle connaît. Elle tend à l'aire sien l'ordre qui lui est offert en spectacle et donné pour modèle : c'est pourquoi la meilleure volonté du monde, engagée au milieu de mauvaises coutumes, risque de se perdre; mais la bonne volonté devient plus complètement et plus solidement bonne dans un milieu moral parfaitement sain.
Ainsi, la solidarité sociale n'est pas nécessairement funeste. Elle a une puissance de préservation aussi bien que de corruption. Ces lois de la vie morale collective, comme celles de la vie morale individuelle, sont par elles-mêmes indifférentes au bien et au mal, et peut-être plus favorables au bien qu'au mal. Elles ne se chargent pas seules de faire une société honnête, mais pas davantage et peut-être moins encore de faire une société perdue de vices. Ce ne peut être là que l'affaire des volontés. Mais ces lois saisissent pour ainsi dire chaque volition, l'amplifient, la propagent et tendent à en prolonger en tous sens les effets. Il ne tient qu'à nous, une fois avertis, de faire, de cet instrument de servitude, un instrument de délivrance pour notre espèce et de progrès moral.