CHAPITRE IV
PHÉNOMÈNES DE RÉACTION. Originalité morale. — Solidarité dans l'état de conflit.
Notre description n'est pas complète encore; il reste à mentionner quelques rouages et ressorts de la solidarité, qu'on ne peut oublier, vu Timportance de leur rôle dans le tout. Comment ne rien dire des phénomènes de réaction, qui tiennent tant de place dans la vie sociale ? C'est par eux surtout que persiste la diversité des caractères et une heureuse instabilité dans chaque groupe social, en dépit des causes si nombreuses d'uniformité et d'immobilité.
A côté des grandes forces de cohésion sociale, syi?ipathie de tous les degrés, imitation, opinion, coutume, j'ai déjà signalé des forces inverses de dispersion. C'est sur ces causes de divergence qu'il faut à présent porter notre attention. Les diverses formes de l'antipathie, l'amour de la nouveauté, le besoin d'indépendance, voilà d'autres éléments de notre vie morale, d'autres facteurs, naturels aussi, de notre destinée, à la fois produits et garants de l'originalité individuelle.
DIVERSITÉ DES CARACTÈRES. — ANTIPATHIES NATURELLES. 2i^3
L'attraction, je Tai dit, doit être le lait dominant dans tout système social comme dans le système planétaire; mais elle n'empêche pas plus d'un côté que de Vautre Texistence de forces répulsives. Les antipathies particulières sont des faits accessoires, il est vrai, par rapport à la sympathie générale ; mais elles n'en jouent pas moins un grand rôle dans la vie collective, et compliquent singulièrement le mécanisme de la solidarité sociale. Elles résultent de la diversité même des caractères et des humeurs, de Tamour-propre, du conflit des passions et des intérêts, bref, des différences de toutes sortes, natives et acquises, qui sont entre les individus.
Les différences de nature ne feraient pas toutes seules naître l'antipathie, pas plus que les similitudes ne suffisent à faire naître Lafiéction. Des hommes très différemment doués s'attachent parfois d'autant plus l'un à l'autre; et il arrive, réciproquement, que des natures trop pareilles se repoussent par cela seul. C'est même ce qui doit nécessairement se produire, si ces hommes, semb.ables par leurs qualités et leurs défauts, ayant par hypothèse mêmes goûts et mêmes besoins, se trouvent en compétition dans la lutte pour la vie. Néanmoins, c'est plutôt d'une différence et d'un contraste que naissent, en général, les antipathies, lesquelles, une fois nées, engendrent de nouvelles divergences.
La variété infinie des naturels s'explique en partie par l'hérédité, l'éducation, le milieu ; mais la liberté aussi a là sa part. Sous peine de ne plus trouver aucune place pour elle dans les phénomènes moraux, il faut bien admettre qu'elle intervient, au moins comme un facteur entre plusieurs autres, dans la formation de notre carac-
tère individuel. C'est parce qu'elle y entre tout d'abord comme élément, qu'elle peut dans la suite en prendre la direction et le modifier. On ne voit pas comment elle aurait prise sur lui du dehors ; et nul d'ailleurs ne peut concevoir ce que serait, ni à quoi servirait une liberté qui ne résiderait pas précisément au plus profond de nous, dans ce premier noyau de notre personnalité, le naturel propre de chacun.
Mais, quelles que soient les causes de nos divergences, ce que j'ai ici à considérer, ce sont les effets qu'elles produisent dans la vie sociale, du moment où elles sont assez marquées pour donner lieu à des phénomènes d'antagonisme et de répulsion. La moralité ne peut pas n'en être point aifectée. Car d'abord les diverses formes de l'antipathie sont les mobiles les plus ordinaires des actes contraires au bon ordre social, depuis la simple médisance jusqu'à l'homicide ; ensuite et surtout elles sont, abstraction faite de leurs effets visibles, les plus grandes causes de trouble intérieur et d'oubli du devoir.
Je n'essayerai pas de décrire toutes les manifestations de l'antagonisme social, avec leurs phases multiples et leurs conséquences particulières. C'est d'abord l'émulation, sentiment généreux, mais qui, malheureusement, est toujours près de dégénérer; sans compter que les avantages seulement apparents ou de mauvais aloi ne l'excitent guère moins que les vrais mérites. Puis, c'est l'envie, avec tout son cortège de petitesses morales et de laides actions : médisance, insinuations perfides, calomnie, dénis de justice et manques de charité. Puis la haine, aux cents formes diverses, mère de toutes les violences, franchement destructive de toute paix sociale, soit qu'elle ait d'ailleurs un motif noble, comme l'hor-