‹ De la solidarite moraleChapitre 50 sur 100 · ANTIPATHIE ET SOLIDARITÉ · texte numérisé non relu

ANTIPATHIE ET SOLIDARITÉ

reur de Tinjustice, ou excusable^ comme Famoiir jaloux, ou avouiible, comme la rancune justifiée, ou décidément vil, comme la cupidité. — On ne sait que trop les troubles sociaux qui résultent de toutes ces passions; et quant au désordre moral qu'elles jettent dans les âmes, la peinture en a été mille fois faite dans les œuvres littéraires : le tableau en est tous les jours étalé devant les tribunaux.

En tout cela, considérons spécialement les phénomènes de solidarité, et de solidarité sociale exclusivement : nous avons assez dit ailleurs comment un sentiment qui s'implante dans Tâme s'y développe et tend à Tenvahir toute.

Un premier point à noter, c'est que Tantipathie, qu'elle qu'en soit l'origine, et si restreint qu'en soit, d'abord l'objet, nous porte à sentir, à penser et agir en toutes choses autrement que la personne qui nous l'inspire. Je dis autrement qu'elle, et non seulement contre elle. Qu'il faille un effort pour rester juste, et à plus forte raison charitable envers une personne antipathique, c'est une vérité qui ne vaudrait pas la peine d'être redite ; mais il n'est guère moins difficile de garder intacte sa liberté d'esprit, une fois envahi par une passion malveillante, et c'est là un danger moins souvent signalé, contre lequel on est moins en garde. Nous inclinons malgré nous à juger faux ce que nos ennemis croient vrai, mauvais ce qu'ils croient bon, et vice versa. Il faut être bien lucide d'esprit et bien droit de cœur pour le rester dans l'entraînement d'une vive hostilité contre quelqu'un. Notre équilibre intérieur une fois rompu, adieu le calme nécessaire pour voir juste et se conduire en sage, du moins dans tous les cas où notre

passion intervient secrètement et entre en jeu à notre insu.

Est-il pourtant, demande Nicole, « rien de plus ridicule que d'être déraisonnable parce qu'un autre l'est, de se nuire à soi-même parce qu'un autre se nuit, de se rendre participant de toutes les sottises d'autrui, comme si nous n'avions pas assez de nos propres défauts et de nos propres misères, sans nous charger encore des défauts et des misères des autres (1)? »

Puis, les amis de nos ennemis sont nos ennemis. Je ne sais quel amour de la lutte nous porte à étendre nos antipathies, à braver à plaisir toute malveillance seulement soupçonnée. En même temps, nous cherchons d'instinct des alliés dans tous les ennemis de nos ennemis, souvent sans grands scrupules sur le choix de ces alliances et des armes qu'elles nous offrent. C'est ainsi qu'un sentiment amer est un ferment d'immoralité à la fois individuelle et sociale. Il tend à gâter non seulement toute l'âme dont il s'empare, mais tout le milieu: il est une semence de guerre et d'injustice.

Et cet état de guerre qu'il tend à généraliser, il tend aussi à le perpétuer, bien plus, à l'aggraver sans cesse ; voici comment :

De même que la sympathie est contagieuse et qu'on en inspire presque toujours sans peine à ceux pour qui on en éprouve, de même et plus sûrement encore,' l'antipathie est payée de retour. La malveillance qu'on rencontre est rarement inférieure à celle qu'on ressent. La haine engendre la haine ; la défiance appelle la défiance; la médisance et la calomnie provoquent des représailles.

(1) Nicole, Des moyens de conserver la paix avec les hommes, édit. S. de Sacy, [). 436.

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