‹ De la solidarite moraleChapitre 51 sur 100 · ANTIPATHIE ET SOLIDARITÉ · texte numérisé non relu

ANTIPATHIE ET SOLIDARITÉ

On n'est jamais en reste de malfaisance avec qui prend l'initiative de nuire. Il arrive alors ce singulier phénomène : qu'on se croit victime de bonne foi, même quand on a eu les premiers torts. Chacun pense être dans le cas de légitime défense, même Tagresseur, toujours tenté de trouver le mal qu'il s'attire hors de proportion avec le mal qu'il a fait. De part et d'autre, on se dit Tobjet d'une injustice, et départ et d'autre on a raison; car la justice bientôt n'a plus aucune place dans cette perversion des rapports sociaux. A mesure qu'un tel état de lutte a plus duré, plus longue est la liste des griefs et plus difficile est l'apaisement. Delà sorte, ce qui n'était peut-être à l'origine qu'un éloignement irréfléchi, cause à la fin des maux irréparables et un trouble incurable des consciences.

Le moraliste que nous citions tout-à-l'heure a compris à merveille comment les passions en conflit « font d'ordinaire un efîet tout contraire à celui que l'on prétend. » « On se met en colère, dit-il, pour se faire croire, et Ton est d'autant moins cru qu'on fait paraître plus de colère. On se pique de ce qu'on n'est pas aussi estimé que l'on croit le mériter, et on l'est d'autant moins qu'on cherche plus à l'être. On s'ofî'ense de n'être pas aimé, et en le voulant être par force, l'on attire encore plus l'aversion des gens (1). »

11 n'est pas étonnant que l'antipathie, qui est en ellemême un sentiment mauvais (comme contraire au respect des personnes), ait, dans la solidarité sociale, principalement des effets funestes. Pour être complet, néanmoins, il faut reconnaître qu'elle peut avoir aussi

(l) Nicole, ouvrafc'e cilé, p. ')39.

des effets heureux, comme certaines plantes d'une saveur amère ont une vertu tonique ou curative. En vain Nicole nous invite à considérer « qu'il est aussi ridicule de se mettre en colère pour les fautes et les bizarreries des autres, que de s'offenser de ce qu'il fait mauvais temps, ou de ce qu'il fait trop froid ou trop chaud, parce que notre colère est aussi peu capable de corriger les hommes que de changer les saisons; » en vain il ajoute : c< il y a même cela de plus déraisonnable en ce point, qu'en se mettant en colère contre les saisons, on ne les rend ni plus ni moins incommodes, au lieu que l'aigreur que nous concevons contre les hommes les irrite contre nous, et rend leurs passions plus vives et plus agissantes (1) ; » la profonde justesse de cette remarque n'empêche pasqu'il n'y ait deshaines généreuses et saines. La paix est sans doute l'idéal, mais non pas la paix à tout prix. S'il est toujours beau de pardonner à ceux qui nous causent un dommage personnel, d'oublier nos propres injures et de plaindre nos ennemis plutôt que de les haïr, ce n'est jamais une supériorité morale de faire trop bon visage à qui ne mérite que le mépris. Dans les conflits où nous ne sommes point engagés, il est des cas où, sans nul doute possible, quelqu'un a tort et quelqu'un raison. Prendre fait et cause est alors un devoir. Il y a des laideurs morales dont il est bon de savoir se détourner avec dégoût. C'est là une juste sanction. Elle profite aux coupables, qu'elle peut déconcerter et corriger ; elle profite aussi à ceux qui l'infligent, car on se fortifie dans le respect du devoir, à témoigner une franche répugnance pour qui le viole.

(1) Nicole, ouvrage cité, p. 440.

ESPRIT d'indépendance. ORIGINALITÉ MORALE. 239

Si nous descendons maintenant des formes aisruës de lantipatliie à ses formes inconscientes^, nous trouvons que les eliets en sont atténués, mais au fond les mêmes. A ces modes vagues et irréfléchis de lantipathie, je rattacherai la plupart des sentiments qui nous sauvent de la banalité et de Tuniformité : l'esprit de critique, principalement, qui s'exerce souvent hors de propos, qui, si Ton n'y prend garde, nous met en danger de manqmr de charité et môme de justice, mais qui en revanche nous préserve de la contagion du mal, en nous tenant en garde contre les mauvais exemples, les fauxsemblants et les sophismes.

A coup sûr, la sympathie nous dispose davantage à traiter comme fin la personne d'autrui ; mais le sentiment contraire nous aide parfois à faire respecter en nous-mêmes la personne morale, ce qui est un autre aspect du devoir. Une juste antipathie, avec les actes de défiance qu'elle entraîne, peut contribuer à l'ordre général. La moralité publique ne gagnerait rien à ce que les bons fussent toujours dupes de ceux qui n'ont pas de scrupules. Tant que l*état de guerre est celui de nos sociétés, la sagesse ne peut consister à être sans défense. L'impunité assurée à toutes les audaces, la confiance naïve et l'indulgence infatigable des uns répondant toujours aux pires entreprises des autres, ne pourraient qu'oblitérer le sens moral. C'est pourquoi les réactions, quoiqu'elles n'aient jamais le bien pour unique fin, ni pour seule règle la conscience, peuvent jouer un rôle moralement utile dans le mécanisme social : elles servent d'avertissement et de frein.

En tout cas, il faut compter avec elles. Légitimes ou non, elles résultent de notre nature même, et consti-

tuent une catégorie de phénomènes sociaux à peine moins importants que les faits de sympathie. Quelque conduite que nous tenions à l'égard ou aux yeux de nos semblables^ il faut nous dire qu'elle détermine pour une grande part la conduite qu'ils tiendront à leur tour. On récolte sinon précisément ce qu'on sème^ au moins en raison de ce qu'on a semé. De nos qualités ou de nos défauts, de nos volitions bonnes ou mauvaises, rien ne se perd. Toute action insérée par nous dans le tissu des événements humains a des suites incalculables. Une résolution que nous prenons en suscite d'autres, pareilles ou contraires suivant les cas, mais toujours d'une valeur proportionnée à ce qu'elle valait elle-même. Far action ou par réaction, en faisant ou en provoquant des actes de paix ou des actes de guerre, chacun de nous contribue à former le caractère des autres, chaque fois qu'il manifeste, accentue ou modifie le sien propre.

Car, S'i grande qu'on veuille faire la part de l'originalité personnelle, elle a toujours ses conditions, ses limites, ses facteurs multiples, tous déterminés ou déterminables, à l'exception d'un seul, la liberté. C'est pour cela qu'on peut prévoir dans une si large mesure de quelle manière une personne que l'on connaît bien réagira en un cas donné; c'est par là qu'on a prise sur la conduite des autres et qu'on peut les amener à faire en telle occasion ce que l'on veut; enfin c'est grâce à cela qu'on façonne jusqu'à un certain point, sciemment ou non, le caractère des gens avec qui l'on est en continuel commerce. — Nous verrons plus loin les conséquences pratiques à tirer de là; mais le moment n'est pas encore venu de dégager de cette étude de psychologie sociale des règles pour la volonté.

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