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LES SOCIÉTÉS ORGANISÉES

Solidarité morale dans la famille; — dans l'État, dans rÉglise.

Jusqu'ici nous avons considéré les hommes en société, mais abstraction faite de toute organisation sociale, abstraction faite aussi des diverses relations déterminées qui peuvent s'établir entre eux, des différents modes d'influence régulière qu'ils exercent les uns sur les autres. Dans une société constituée, la solidarité est plus forte encore et plus étroite que dans un groupe non organisé ; elle revêt aussi des formes nouvelles, bien qu'elle tienne toujours aux mêmes causes générales.

Le seul fait de l'organisation sociale implique d'abord des rapports plus suivis, plus de cohésion, donc une plus constante réciprocité d'action. Ensuite, les progrès de toutes sortes, politiques, économiques, scientifiques, qui coïncident toujours avec l'établissement d'un état social régulier, sont tous précisément de nature à rendre les communications d'homme à homme plus faciles, plus H. MARioN. Solidarité. 16

fréquentes et plus étendues. Ce qui résulte de là, ce n'est pas nécessairement une amélioration des mœurs, comme on semble parfois Taffirmer, ni une corruption plus grande, comme l'insinuent certains écrivains, à qui la civilisation semble faire peur. Ce qu'entraîne avec lui un état social plus défini, plus complexe, en un mot plus élevé, c'est simplement un surcroit de solidarité morale, une action plus prompte et plus puissante du tout sur chaque partie et de chaque partie sur le tout. Le résultat n'est une amélioration que si tel est le vœu des énergies individuelles les plus nombreuses et les plus fortes.

Cependant, l'opinion qui fait marcher de pair le progrès social proprement dit et le progrès moral est beaucoup plus près de la vérité que celle qui, jugeant ces deux ordres de progrès pour ainsi dire incompatibles, voit presque dans le premier un obstacle au second (1). Rien ne serait plus choquant pour la raison que ce défaut d'harmonie dans les choses. Il n'est pas vrai qu'un état politique, économique et scientifique supérieur mette en péril la moralité. Les risques qu'il peut lui faire courir sont au contraire plus que compensés pa les sûretés qu'il lui donne. Loin de la rendre plus diffi cile, il la favorise. S'il n'en était pas ainsi, il serait indifférent, que dis-je? imprudent et dangereux de travailler au progrès social, tandis que c'est un devoir d'y contribuer.

En fait, non seulement il n'y a pas antagonisme, mais il }'' a un rapport on ne peut plus étroit entre la perfection du mécanisme social et la moralité publique.

(1) V. Francisque Bouillier, Morale et Progrès.

l'oUGANISATION sociale et la MOUALITÉ. 243

D'abord les progrès dans Tordre temporel n'ont pas de cause plus certaine que les bonnes mœurs; car, si humbles qu'ils soient, il y a déjà quelque vertu dans ce qu'ils supposent de travail en commun, d'union, de paix et de bon ordre. Mais, en revanche, ils viennent au secours de cette bonne volonté, dont ils sont nés. La police mieux faite, de meilleurs moyens de protection pour les innocents, moins de chances pour les coupables d'échapper à la répression : ce sont là des garanties pour la moralité publique. Plus d'aisance générale et j)lus de ressources matérielles ne peuvent que supprimer des causes de désordre moral. Une simple invention mécanique comme celle du revolver a certainement contribué à restreindre le nombre des attaques nocturnes, piir conséquent des vols et des meurtres. Pour quelques méfaits qu'elle a pu faciliter, elle a dû en empêcher d'innombrables. Je sais bien qu'on peut commettre moins d'attentats violents contre les propriétés et les personnes, sans avoir pour cela le cœur plus pur. Mais d'abord, c'est déjà un bien qu'il se commette moins de crimes ; puis, tout ce qui peut faire réfléchir les violents et diminuer leurs tentations est de nature à les amender. Si le métier de voleur, déjà si laborieux et si dangereux, devenait décidément impraticable, toute l'activité qui s'y dépense ne serait-elle pas forcée de se reporter vers le travail régulier? Peu à peu on y prendrait goût, et les habitudes d'ordre, d'épargne, d'innocence tout au moins, de bienfaisance peut-être, se trouveraient substituées à l'habitude de vivre aux dépens d'autrui. C'est ainsi que tout ce qui diminue les occasions et les facilités de mal faire sert non seulement au bon ordre extérieur (ce qui est quelque chose), mais par

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là peu à peu à ramélioration des âmes, qui est le but.

De même, la grande facilité des communications, autre produit d'une bonne organisation sociale, est encore plus propre à décourager les malfaiteurs qu'à favoriser leurs entreprises. Chemins de fer et télégraphes ont sans doute servi à bien des méfaits, facilité plus d'une évasion; mais qu'est cela, au prix du mal qu'ils ont empêché en rendant plus faciles et plus sûres les recherches de la justice, plus générale la bonne police préventive ? Qu'est cela surtout, au prix du bien qu'ils ont rendu possible en permettant une plus grande expansion des sentiments bienveillants et le rapprochement, l'union morale d'êtres humains jusque-là ignorants les uns des autres et de leur commune destinée?

Je ne parle pas encore des relations internationales, ni même spécialement du groupement politique en nations ou états. Pour le moment, je considère d'une manière générale tout groupement quelconque des individus en sociétés régulières. L'état est le type principal des sociétés organisées; mais les effets généraux de l'organisation apparaissent aussi bien, peut-être mieux,dans les sociétés régulières plus restreintes qui coexistent dans son sein : familles, communes, cités, corporations, groupes sjciaux de toutes sortes, de formation naturelle ou artificielle, plus ou moins indépendants, plus ou moins clos. Dans tous les cas, l'association a pour effet de resserrer les liens de la solidarité morale ; et, bien que cet effet ne soit pas nécessairement favorable à la moralité, il est en somme plus avantageux que nuisible.

Le premier point est presque évident de lui-même : l'organisation d'un tout consistant essentiellement dans le consensus des parties, les individus qui viennent à

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former un groupe coordonné, unifié, deviennent par cela seul étroitement solidaires. Pas un ne peut péricliter sans dommage pour tous. C'est le caractère propre d'un tout organique d'être immédiatement intéressé à tout ce qui survient en ses moindres parties. Comme il n'y a aucun point mort ni qui soit sans liaison avec tout le reste, rien ne se passe nulle part qui, tôt ou tard, ne retentisse partout.

Objectera-t-on que le but et l'effet principal d'une bonne organisation sociale est au contraire de protéger le tout contre les désordres partiels, et les parties contre la tyrannie du tout? Rien de plus vrai, mais rien qui prouve mieux la solidarité même que je constate. Car il est évident que toutes les parties subissent ces précautions prises, pour le salut du tout, contre les troubles qu'on redoute de quelques-unes d'elles ; et nulle partie ne pourrait être affranchie du contrôle de l'ensemble, sans que la cohésion sociale se trouvât relâchée, et par suite la sécurité du tout diminuée, La réciprocité d'action est donc constante entre tous les membres d'une société, et elle est d'autant plus complète que la société est mieux organisée.

Cette solidarité serait encore la même dans la société entièrement pacifiée, qui doit être notre idéal. Là serait résolue, par la bonne volonté de tous, cette sorte d'antinomie qu'il semble y avoir entre les deux éléments de la moralité publique, la liberté et l'ordre. L'ordre et le consensus résulteraient de la sagesse même des individus, de leur discipline volontaire ; et le respect des volontés individuelles serait assuré du même coup, puisque la compression, qui n'aurait plus même de prétexte, répugnerait également à tous. Peu s'en faut que cet état

ne soit réalisé dans certaines sociétés restreintes^ par exemple dans la famille telle que nous TolFre parfois l'élite des nations civilisées. Or nulle part n'apparaît mieux la solidarité morale. On voit clairement, dans une famille unie, la sagesse et la bonté de chaque membre appeler et entretenir les mêmes sentiments chez tous les autres. L'ordre le plus parfait, qui est le bien et rhonneur du tout^ non seulement se concilie avec la liberté la plus entière des personnes, mais en est l'effet même et la garantie.

Je n'aurais que faire de passer en revue tous les modes particuliers d'organisation sociale : je puis tenir pour établi que tous resserrent les liens de la solidarité morale, parce qu'ils rendent plus directe et plus immédiate l'influence mutuelle des individus; parce qu'ils donnent plus d'intensité aux sympathies et aux antipathies, plus d'efîicacité à l'exemple et an contrôle de l'opinion, plus de force à la coutume, plus de sûreté aux sanctions.

Je dis maintenant que le fait de l'organisation sociale, et la solidarité plus étroite qui en résulte, est, en somme, plutôt favorable que funeste à la moralité. On pourrait le prouver, ce me semble, pour les sociétés organisées de tous les genres et de tous les degrés, même pour les plus humbles des petites sociétés qui trouvent place entre l'individu et l'État.

D'abord, c'est presque uniquement par l'intermédiaire des petites sociétés que la grande tient sous sa dépendance les individus de peu de culture. L'esprit de clocher, l'esprit de corps, l'esprit de caste, qui sans doute engendrent des petitesses, qui sont souvent des obstacles au mieux, qui passent entin à bon droit pour des sentiments inférieurs, font pourtant d'abord plus de

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bien que de mal. N'oublions pas que c'est là la première façon pour tous, et pour beaucoup l'unique façon, de prendre conscience d'une communauté ayant sur les individus droit de contrôle. Ce qui manque en étendue à ces sentiments, ils le regagnent en énergie. Rien n'est aussi propre à fortifier le sens du devoir et de l'honneur; et c'est par là qu'une discipline sociale commence à se faire sentir. Sans doute, il n'est pas bon que le clocher nous cache la patrie. Il est plus fâcheux encore qu'un groupe restreint, petit ou grand, tende à nous étreindre au point d'oblitérer notre conscience individuelle. Dans un état de civilisation avancée, il est donc à souhaiter que ces liens particuliers se détendent. Les âmes doivent s'ouvrir au grand air et au grand jour, sous peine de rester exclusives, bornées, fanatiques. Mais soyons justes, avant de devenir le refuge et comme la citadelle de passions contraires au bien général, les petites sociétés quasi iérmées sont le berceau nécessaire des vertus sociales. C'est de la même manière et pour la même raison, que la patrie est l'indispensable et excellente école de l'humanité. Être un bon citoyen dans son pays, voilà la meilleure préparation à devenir « citoyen du monde ».

C'est par sa nature même, que l'organisation est moralement bonne et avantageuse. Elle est ordre et harmonie; elle établit l'accord et des relations de paix entre les personnes; elle discipline les volontés au profit les unes des autres; elle apprend à l'individu à ne pas se prendre lui-même pour unique fin. Si imparfaite qu'elle puisse être, et même dans ces formes inférieures, où elle comporte tant d'inégalités et d'injustices, elle est supérieure évidemment à la confusion des rapports, à la dis-

persion, au chaos. Toute insistance sur ce point serait superflue.

Venons donc au détail : quelles sont, au sein de la grande société humaine, encore diflfuse et incohérente, les formes d'association réglée vraiment naturelles et à peu près universelles? On peut, je crois, les ramener à trois : la famille, l'Etat et l'église. Auprès de ces modes fondamentaux d'organisation sociale, que sont nos associations transitoires, librement formées, toujours plus ou moins éphémères? La solidarité, qui se manifeste dans ces sociétés secondaires par les partis pris et les préjugés de corps, les routines professionnelles, l'esprit de coterie et les sophismes intéressés, mais aussi par une heureuse émulation, par l'esprit de concorde et de bienveillance mutuelle et le zèle pour l'honneur commun, la solidarité a dans les familles, dans les états, dans les églises, une force toute particulière.

Suivant les travaux les plus récents, il semble que la famille régulière .ne se soit constituée qu'après la tribu (1); et d'autre part, il est notoire que, dans la tribu primitive, Torganisation religieuse n'est pas d'abord séparée de l'organisation politique. Un groupe

(1) V. Bacliofen, Das Mutlerrecht, Stuttgart, 18G1; — M.iC Lennan, Prtmitive Marriage, Edinburg, 1865; — Morgan, Systems of Consanguinity aud affinily ofthe human family, Washington, 1871; — A. Giraud-Tuton, /.( s origines de la famille, 1 874 ; — Herbert Spencer, Principles of sociohgy. Part, m, The domesiic relations — D'après les reclierchesdcsir Henry Maine, au contraire {Early Law and Custom, L'ancien droit, etc.), nous ne pouvoi.s remonter avec certitude au delà d'un âge où il y avait « des familles séparées, groupées ensemble sous l'autorité et la protection du plus vieil ascendant commun » Cet âge a-t-il été ou non précédé par un état de promiscuité tout animale, on n'est en mesure ni de le nier ni de l'élablir sûrement. On peut admettre d';iilleurs que les premiers commencements des sociétés luimnines ont différé d'.n lieu à l'autre.

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