LA FAMILLE I SOLIDARITÉ DOMESTIQUE
l'on apprend à accepter de bonne grâce une discipline. Une discipline respectée sans crainte servile, aimée autant que subie^ quoi de plus voisin de l'autonomie véritable? L'autorité paternelle, à moins qu'elle ne prenne une l'orme odieuse, ce qui ne peut être qu'exceptionnel, est pour Tentant la première révélation et comme l'image même de la loi morale; c'est une règle à la fois impérieuse et douce, qui s'impose au besoin, m;iis qui parle au cœur autant qu a la raison et se fait reconnaître d'abord, sans conditions. Sans doute, bien des parents s'acquittent mal de leur tâche; mais, dans l'immense majorité des cas, ceux même qui valent fort peu ont à cœur de voir leurs enfants meilleurs qu'euxmêmes, et en prennent plus de souci que ne feraient des étrangers ou des indifférents de la même condition sociale. Mieux que personne, en somme, sauf les cas d'extrême corruption, ils trouveront d'instinct ce grand secret de l'éducation morale : traiter l'enfant comme une fin et lui apprendre à les traiter de même, le respecter et lui inspirer le respect, lui donner le sentiment de sa dignité en même temps que de sa dépendance.
L'influence inverse des enfants sur leurs parents est grande aussi, bien que presque toute inconsciente. J'ai dit ailleurs quelle heureuse transformation du caractère peut produire la paternité (1), et quelles qualités morales (prévoyance, courage, goût du travail, esprit de sacrifice) font leur apparition à la suite du sentiment paternel et maternel, dans des âmes qu'on en croyait peu susceptibles. Le sentiment de la responsabilité devient plus net. L'enfant apporte aux parents avec de
(1) 1" paitie, p. 160.
nouvelles obligations de nouvelles forces pour les remplir. En tout cas, il multiplie leurs occasions de faire bien ou mal, il rend plus ou moins méritoires leurs vertuS; plus ou moins graves leurs fautes, et cela par son existence seule, indépendamment de ce qu'il peut être ou de ce qu'il pourra valoir. Adulte, il pourra prendre une influence plus particulière, surtout si l'autorité d'une culture supérieure vient se joindre à celle qui lui assure la seule affection de ses parents : et l'on voit des pères, d'ailleurs hommes de caractère, prendre tardivement de leurs fils telles façons de penser et de sentir. Mais longtemps avant de le savoir et de le vouloir, l'enfant exerce une action morale sur ses père et mère, et cette action est bienfaisante autant que forte.
Le petit enfant est une sauvegarde morale pour sa mère bien avant d'être en état de la protéger de son bras. La maternité est essentiellement bonne conseillère; peut-être est-ce pour cela, autant que pour les joies qu'elle donne, que l'opinion, partout du moins où l'opinion est saine, la regarde comme une bénédiction.
De même, en dépit de quelques anomalies, la paternité adoucit les natures les plus rudes, donne du courage aux plus faibles, est la meilleure école de la bonté. Les habitudes d'indulgence tendre et de pitié contractées auprès d'un berceau, s'étendent ensuite au dehors et rayonnent pour ainsi dire en bienveillance générale. C'est ce qu'oubliait Platon quand il rêvait, pour le bien prétendu de la société civile, la suppression des liens du sang. Il est très vrai que les familles sont souvent en antagonisme entre elles, car l'unité et la cohésion de chacune tiennent à un certain esprit d'exclusion, qu'on a pu îippeler « un égoïsme à plusieurs » ; mais, conte-