‹ De la solidarite moraleChapitre 55 sur 100 · LA FAMILLE : SOLIDARITÉ DOMESTIQUE · texte numérisé non relu

LA FAMILLE : SOLIDARITÉ DOMESTIQUE

nues dans les bornes de la simple émulation, ces petites rivalités sont plutôt bonnes que nuisibles. — Admettons d'ailleurs qu'elles dégénèrent^ que Tamour maternel et l'ambition paternelle engendrent plus d'une injustice; et souvent manquent de scrupules : la solidarité morale des parents et des enfants n'est pas moins visible dans ce caS; ces fautes mêmes en sont d'autres eifets et de nouvelles preuves. Mais, tout compte fait, le bien l'emporte. Ces fautes, qui portent d'ailleurs avec elles leur excuse, sont peu de chose au prix des vertus que réclame et que fait naître en général, chez l'homme et chez la femme, le soin d'élever des enfants.

De ce fait aussi se trouve resserrée la solidarité conjugale. Elle ne tenait auparavant qu'à l'amour, à l'imitation, à l'habitude, en un mot, aux causes générales en jeu dans une association si étroite : l'enfant est un lien nouveau, le plus fort de tous. Il fortifie l'affection mutuelle des parents, qui en même temps change de nature et prend un caractère plus grave. Ce qu'il pouvait y avoir d'inférieur encore et d'égoïste dans l'amour conjugal tend à disparaître pour laisser plus de champ au dévouement vrai. Chacun est plus disposé à s'oublier, et les responsabilités accrues, pour être partagées, n'en sont que mieux senties. Mais, soit que le père et la mère, éprouvant tous deux à l'envi ces sentiments, se trouvent améliorés par cela même, soit que l'un des deux, méconnaissant sa tâche, amène l'autre à oublier la sienne ou la lui rende plus difficile, la solidarité morale est, de toutes manières, augmentée entre eux avec le nombre et l'importance des devoirs communs, dont l'accomplissement réclame leur concours.

A mesure que la famille est plus complète, la solida-

rite y est plus complexe. Entre frères et sœurs elle est frappante : les causes auxquelles elle tient agissent presque toutes ensemble, et avec une énergie singulière, dans ces relations d'enfance, si intimes et si continuelles. Sauf exceptions, c'est pour l'enfant un avantage moral d'avoir des frères et sœurs. L'influence réciproque des enfants du même sang, nourris du même lait, élevés ensemble, est d'ordinaire bonne et tutélaire pour tous. Sans le savoir, ils se protègent les uns les autres, ne fût-ce que contre la faiblesse des parents, presque inévitable pour un enfant unique, presque impossible envers plusieurs. Ils se préservent mutuellement des dangers de la solitude et des habitudes égoïstes. Pour peu que leur éducation soit bien dirigée (et il y a plus de chances qu elle le soit bien quand la famille est nombreuse), ils apprennent à se regarder comme égaux entre eux : c'est l'apprentissage de la justice, et à se traiter mutuellement comme fins : c'est l'école de la charité. L'action particulièrement excellente des sœurs sur leurs frères a été souvent signalée.

Ce n'est pas à dire pourtant qu'une nature perverse, b isse ou rude à l'excès, devienne nécessairement droite, 0 1 généreuse, ou tendre par la seule vertu de la vie de famille. La famille peut être impuissante à amender une telle nature, et risquer au contraire d'être gâtée par elle. Mais il n'importe : la solidarité est la même dans les deux cas ; c'est encore selon ses lois que la famille se corrompt et se dissout, quand le pouvoir bienfaisant de la vie domestique est vaincu, annulé par les fautes ou les vices des personnes. Nous n'avons qu'à interroger nos souvenirs : qui n'a pu observer comment la sévérité excessive des parents rend les enfants menteurs et dissimulés,

■SOLIDAUITÉ MOIIAI.E l)A^S l'ÉTAT, 2oO

comment leur avarice les rend voleurs, leur faiblesse, audacieux et impudents, leur désordre, irrespectueux, et ainsi de suite ? Les enfants, de même, bien qu'à un degré moindre, influent par leur caractère sur celui de leurs parents, et les frères sur celui de leurs frères; et chaque membre d'une famille, soit en se faisant imiter, soit en provoquant des réactions, influe sur la famille entière.

Dans rétat, les actions et réactions sont moins immédiates, mais elles sont constantes, et d'autant plus assurées, d'autant plus promptes, que l'organisme politique a plus d'unité.

Dans les nations dont le gouvernement est absolu, la dépendance morale des sujets à l'égard du souverain et de ceux qui le représentent frappe d'abord. Le gouvernement, dans ce cas, qu'il se soucie ou non de sa responsabilité, l'ignore si peu, qu'il en fait son meilleur prétexte pour ne rien relâcher de ses prérogatives traditionnelles, môme injustes, môme funestes. Quand on a charge d "âme, quand on croit avoir mission de faire régner la vertu, il est naturel qu'on retienne par devers soi le plus de force possible pour accomplir cette tâche : la fin semble justifier les moyens. C'est qu'en effet, les gouvernants peuvent beaucoup pour améliorer ou pervertir les gouvernés.

Ils se font illusion ^'ils croient de bonne foi que le meilleur moyen de les amender est de les tenir toujours en lisière ; le premier service à leur rendre est au contraire de leur donner autant qu'on peut le sentiment de leur dignité et de leurs devoirs, puis de leur laisser, dans le plus grand nombre de cas possible, le gouverne-

ment d'eux-mêmes. La compression continuelle, le pouvoir violent et défiant exercé par la menace et l'espionnage, au mépris des personnes et pour le seul profit de ceux qui ont la force en main, ne peut qu'engendrer de grands vices. La révolte ouverte n'est peut-être pas encore la pire conséquence d'un tel état politique; la peur, qu'il tend à faire régner, est l'abaissement même des caractères, la source de toutes les hypocrisies et de toutes les lâchetés. Dissimulation, délation, égoïsme cruel et bas, secrètes révoltes contre l'autorité, qu'on subit en la méprisant, relâchement du lien social : voilà les effets ordinaires de l'extrême despotisme. Tandis qu'un pouvoir tempéré et sage, en produisant comme premiers effets la sécurité et la franchise des relations, la libre expansion des activités individuelles, favorise tous les bons sentiments, les sentiments de dignité et de responsabilité, base de la justice, les sentiments bienveillants dont est faite la sociabilité.

Mais, que les détenteurs du pouvoir comprennent bien ou mal leur rôle, ce qui est certain, c'est qu'immense est leur influence sur la moralité publique. Comment n*en serait-il pas ainsi, quand ils disposent des lois, de la force, des sanctions judiciaires, des honneurs et des faveurs?

Réciproquement, il est impossible au gouvernement même le plus absolu, le plus dédaigneux de l'opinion, de ne pas subir l'influence morale des populations qu'il régit. Trop insoumises, elles l'induisent en tentation de . violences ; trop molles, elles encouragent ses pires fan- ' taisies et assurent à ses méfaits mômes une impunité dangereuse. Que sera-ce dans les Etats où le pouvoir est plus ou moins directement délégué par les citoyens?

SOLIDARITÉ MORALE DANS l'ÉTAT. 257

Dans ces Etats, les relations sont plus étroites encore, et plus constante la réciprocité d'action entre ceux qui commandent et ceux qui obéissent. L'influence du gouvernement est, il est vrai, amoindrie, parce qu'il a moins de fixité et moins de prestige; mais c'est au profit de rinlluence de tous, qui s'accroît en proportion. Il n'est pas un individu, dans une nation où l'opinion gouverne, qui n'exerce une action, soit transitoire, soit permanente, sur le sort de toute la communauté. Chacun d'abord peut prétendre pour soi-même aux charges qui confèrent l'autorité effective; mais surtout chacun peut contribuer, en raison de ses moyens, à fortifier ou affaiblir, à faire incliner dans tel sens ou dans tel autre l'autorité, en quelques mains qu'elle soit.

Il en résulte, pour les Etats qui débutent dans la pratique de la liberté, une instabilité fort périlleuse, une extrême difficulté de trouver et de garder leur assiette. Ouverts à tous les progrès, ils sont aussi exposés à tous les désordres. Précisément parce que nulle force individuelle n'y est comprimée ou inutile, il faut, sous peine de ruine, que les bonnes volontés l'emportent en nombre et en énergie sur les mauvaises. C'est pour cela que les sociétés démocratiques ont particulièrement besoin de vertu pour subsister. Comme la solidarité morale entre les gouvernants et les gouvernés y est plus directe et plus immédiate, le vice y trouve de redoutables facilités d'expansion. Sous des institutions qui font dépendre de tout le monde la législation et la justice, c'està-dire les règles tutélaires de l'ordre et leurs sanctions, il n'y a de salut possible que si la majorité est honnête.

Mais, pour cette raison même, les dangers d'un tel Etat sont plus que compensés par ses avantages. H. MARioN. Solidarité, 17

D'abord, tout ce qui augmente l'efficacité de T initiative individuelle n'accroît pas seulement la force expansive du mal, mais aussi, et plus encore, celle du bien. Je dis plus encore, parce que le grand jour, la libre discussion, la surveillance impitoyable qu'exercent les uns sur les autres les partis rivaux, sont plus favorables aux bonnes A^olontés sincères qu'aux passions basses. L'opinion collective, nous l'avons vu, vaut presqu-e toujours mieux que les consciences individuelles qui la forment; d'où il suit qu'il est plus salutaire que nuisible d'avoir à se concilier ce juge et à lui rendre compte.

On dira que ce juge est loin d'être incorruptible, qu'on le trompe par la dissimulation, qu'on lui en impose par l'audace, que les démocraties sont souvent des écoles d'hypocrisie et de violence, d'indiscipline et de vénalité. Il y a du vrai dans ces <;ritiques, mais au total elles sont fort exagérées. Si les institutions libérales étaient sans danger, si elles n'entraînaient pas de gros risques, il est clair qu'elles ne seraient pas l'objet de tant d'opposition et d'appréhension. A peine si elles seraient discutées, tant la supériorité morale en serait évidente. Mais d'autre part, quelle contradiction ne serait-ce pas, que l'état social le plus conforme à l'idéal, l'état d'autonomie et d'égalité des personnes, entraînât nécessairement et à tout jamais le déchaînement de tous les vices? Voilà donc un idéal reconnu tel par tout le monde, duquel par suite on est moralement tenu de préparer l'avènement, et que pourtant il serait funeste de rechercher, imprudent d'appeler de ses vœux !

Pas plus dans ce cas que dans tous les autres, les lois de notre nature ne sont ainsi en antagonisme avec la loi morale. Si peu que nous valions, ce que nous sommes |

l'état politique et la mokamté. 259

n'est pas incompatible avec ce que nous devons être. En dépit des crises de transition, ce n'est pas duperie pure de croire au triomphe du mieux et d'y travailler. Que les hommes d'Etat s'appliquent à combiner les droits de lidéal rationnel avec les nécessités historiques; qu'ils ne comptent pas naïvement sur la liberté, débridée tout d'un coup, pour réaliser d'emblée le meilleur ordre possible : c'est leur devoir; mais, sauf les cas de tentatives tout à fait prématurées et artificielles, un peuple ne fait jamais un effort spontané vers la liberté qu'il ne soit tôt ou tard payé de ses peines. C'est un apprentissage à faire, où il faut de la prudence et, s'il se ipeut, de bons guides, mais où l'on doit aussi savoir oser. A quel exercice viril excelle- t-on d'abord sans tâtonnements pénibles ou périlleux ? Pourtant la fatigue et le danger d'apprendre la gymnastique, l'escrime, la natation, l'équitation, entrent à peine en ligne de compte pour qui sait ce qu'on y gagne de santé, d'adresse et de force. La pratique de la liberté est de même essentiellement saine et fortifiante. Pourvu qu'elle soit mesurée d'abord au tempérament du peuple qui s'y essaye, elle ne tarde pas à le renouveler : pareille à ces médicaments qui, à la seule condition d'être pris à doses graduées et de pouvoir être assimilés par l'organisme, suffisent en peu de temps à le refaire. Telle enrore la vie au grand ^air, dès qu'elle peut être supportée, est le souverain remède à toute débilité.

Il faut lire, sur ce point, les pages excellentes où Stuart Mill analyse les effets moraux de la liberté politique (1). Personne n'a dit plus fortement que ce philosope la né-

(1) Le gouvernement représentatif, traduction Dupont- White, chapitres n et III.

cessité, pour un peuple qui veut devenir libre, d'être préalablement épris de Tordre et accoutumé à obéir (1); mais il montre que la participation des citoyens aux affaires publiques est désirable aussitôt qu'elle n'est plus trop périlleuse, et qu'elle « doit être partout aussi grande que le permet le degré de civilisation où est parvenue la communauté. » Pas de plus sûr moyen de devenir digne de la liberté que de faire acte de citoyen libre. Loin d'attendre que le sentiment de la responsabilité soit mûr chez tous pour y faire appel, ce n'est qu'en le mettant en jeu qu'on le mûrit. Pour laisser marcher les enfants, on n'attend point que leur marche soit déjà ferme et assurée.

Si la meilleure organisation sociale est celle où les droits individuels risquent le moins d'être méconnus, on avouera sur ce premier point la supériorité d'un état de choses où chacun est admis à faire valoir ses droits. Nulle protection ne peut être plus attentive que celle qu'on s'assure à soi-même. Quelle garantie contre l'injustice vaudra jamais la simple liberté pour ceux qui se croient victimes, de se plaindre tout haut et de porter leurs griefs au grand jour?

Bien qu'il ne faille pas toujours mesurer à la prospérité matérielle d'une société la valeur morale de son organisation, ces deux choses pourtant sont corrélatives, car l'injustice générale ne peut pas ne point donner lieu à un mécontentement, à un malaise public, nécessairement funeste au bien économique du pays. Or la prospérité des Etats libres, imparfaitement libres cependant, fait toujours et partout le plus remarquable con-

(1) Le gouvernemenl représentatif, traduction Dupont-Whithe, chapitres il et lit.

l'état politique et la moralité. 261

traste avec la misère des nations soumises au despo tisme. C'est que, si intelligent qu'on suppose un despote, il ne peut suppléer par sa seule activité à ce que la servitude fait perdre de prévoyance, d'énergie et de fécondité inventive à tout un peuple. De même, nulle bonne intention de la part d'un maître absolu n'est, pour assurer le règne de la justice, d'une efficacité comparable à celle du libre contrôle exercé par les intéressés sur leurs propres affaires.

Mais considérons plus spécialement l'influence de la forme du gouvernement sur le caractère des citoyens : a La supériorité du gouvernement populaire sur tout autre, dit Stuart Mill, est, sur ce point, encore plus prononcée, s'il est possible. » Ici je ne puis mieux faire que de résumer, dans les termes mômes de ce penseur, des piiges qui sont, à mes yeux, parmi les meilleures qu'il ait écrites (1). Selon lui, les caractères peuvent se ramener à deux types ordinaires, « le type actif et le type passif, celui qui lutte contre les maux et celui qui les supporte, celui qui se plie aux circonstances et celui qui entreprend de les faire plier. » Cela posé, « quel est, entre ces deux types de caractère, celui qu'il est le plus désirable de voir prédominer pour le bien général de l'humanité.

« Les lieux communs de la morale et les sympathies générales des hommes sont en faveur du type passif. On peut admirer les caractères énergiques; mais les caractères tranquilles et soumis sont ce que la plupart des hommes préfèrent personnellement. Ce qu'il y a de passif chez nos voisins accroît notre sentiment de sécu-

(1) Le gouvernement représentatif, chap. m, p. 68 et suiv. de la traduct. Dupont White.

lié et fait pour ainsi dire le jeu de ce qu'il y a chez nous d'impérieux Cependant, rien n'est plus certain, tout progrès dans les aiFaires humaines est Tœuvre des caractères mécontents; et, en outre, il est bien plus lacile à un esprit actif d'acquérir les qualités patientes qu'à un esprit passif d'acquérir les qualités énergiques. »

Que l'esprit d'entreprise et le goût du nouveau soient la source de tout talent pratique et même spéculatif; que toute supériorité scientifique soit le fruit d'un effort; que toute amélioration de la condition humaine soit due à ceux qui luttent, non à ceux qui cèdent, — Stuart Mil! ne ftiit que le rappeler. « Mais, dit-il, si l'on cherche lequel des deux types est préférable sous le rapport de la prééminence wora/e, à première vue, l'hésitation semble permise. » En effet, « bien qu'un caractère passif, qui cède devant les obstacles au lieu de chercher à les vaincre, ne puisse pas être fort utile aux autres ni à luimême, du moins on peut s'attendre à ce qu'il soit inoffensif. On a toujours rangé la résignation au nombre des vertus morales. Seulement c'est une erreur complète de supposer que la résignation appartienne nécessairement ou naturellement à la passivité de caractère. Or^ quand il n'en est pas ainsi, les conséquences morales sont funestes. Là où existe une convoitise d'avantages non possédés, l'esprit qui ne porte pas en lui la puissance de les posséder un jour, grâce à sa propre énergie, jette volontiers un regard de haine et de malice sur ceux qui sont mieux partagés. L'homme qui s'agite, plein de l'espérance d'améliorer sa situation, est porté à la bienveillance envers ceux qui tendent au même but ou qui l'ont atteint. Et lorsque la nuijorité est ainsi occupée, les

l'état politique et la moralité. 263

mœurs générales du pays donnent le ton aux sentiments de ceux qui n'atteignent pas le but : ils attribuent leur échec au manque d'efforts ou d'occasion, ou à leur mauvaise chance personnelle. Mais ceux qui, tout en dési rant ce que les autres possèdent, n'emploient aucune énergie pour l'acquérir, ceux-là se plaignent incessamment de ce que la fortune ne fait pas pour eux ce qu'euxmêmes n'essaient pas de faire, ou débordent d'envie et de malveillance contre ceux qui possèdent ce qu'ils aimeraient avoir Les êtres les plus envieux de la terre

sont les Orientaux

« Il y a sans aucun doute en tout pays des hommes réellement satisfaits, qui non seulement ne cherchent pas, mais encore ne désirent pas les biens qui leur sont étrangers : ceux-là naturellement n'ont aucun mauvais vouloir contre quiconque semble avoir un lot supérieur. Mais la grande masse des résignations apparentes n'est au fond que mécontentement mêlé d'indolence et d'abandon de soi-même, par où, tout en n'employant aucun moyen légitime de s'élever, on prend plaisir à abaisser les autres... Et, si l'on vient à considérer de plus près les cas de résignation innocente, on s'aperçoit que nous ne les admirons que là où l'indifférence porte seulement sur les biens extérieurs, tandis qu'il y a d'ailleurs un effort incessant pour gagner en valeur spirituelle, ou au moins un zèle désintéressé pour l'avancement d'autrui. L'homme satisfait, qui n'a aucune ambition de rendre quelqu'un plus heureux, de travailler au bien de son pays ou de ses voisins, ou de gagner sous le rapport de l'excellence morale, n'excite chez nous ni admiration, ni approbation...

« La résignation que nous admirons, c'est une apti-

tude à se passer gaîment de ce qu'on ne saurait avoir, une juste appréciation de la valeur comparative des différents objets qu'on désire, et une renonciation volontaire aux moins importants de ces objets, lorsqu'ils sont incompatibles avec les plus importants. Or ces qualités sont d'autant plus naturelles à un homme, qu'il s'occupe plus activement d'améliorer son propre sort ou celui de quelque autre. L'homme qui se mesure continuellement avec les difficultés, apprend quelles sont les difficultés insurmontables pour lui, et quelles sont celles qui ne valent pas la peine qu'il se donnerait pour les vaincre. L'homme dont quelque entreprise utile et praticable réclame et emploie habituellement toutes les pensées et toutes les facultés, est celui de tous qui se laissera le moins aller à un fonds de mécontentement au sujet de choses qui ne valent pas la peine d'être recherchées, au moins dans sa situation. Ainsi le caractère actif s'aidant lui-même, est non seulement le meilleur en soi, mais encore celui qui acquerra le plus volontiers ce qu'il y a de réellement excellent et désirable dans le type opposé.

« L'esprit de lutte et d'audace ne mérite d'être critiqué que s'il dépense sa force sur des objets très secondaires. C'est en soi la base des plus belles espérances pour l'amélioration générale de l'humanité,...

« .... Le peuple qui regarde comme une honte de voir quelque chose aller mal, qui court à cette conclusion : que le mal aurait pu et aurait dû être empêché, est celui qui à la longue fait le plus pour rendre le monde meilleur.... L'inertie, le manque d'aspirations, l'absence de désirs forment un obstacle plus fatal au progrès que n'importe quelle fausse direction de l'énergie; et lors-

l'état politique et la moralité. 265

que ces défauts existent dans la niasse, c'est alors qu'une fausse direction, très dangereuse de la part d'une minorité énergique devient possible.

a Maintenant, on ne peut nullement douter que le gouvernement d'un seul ou d'un petit nombre ne soit favorable au type passif de caractère, tandis que le gouvernement du grand nombre est ftivorable au type actif... Des gouvernants irresponsables ont plus besoin de la tranqii! lité des gouvernés que de toute activité, autre que celle qu'ils peuvent imposer. La soumission aux commandements humains comme à des nécessités de nature, est la leçon qu'inculquent à leurs sujets tous les gouvernements despotiques.... Toute manifestation des qualités actives, au lieu d'être encouragée par les despotes, a plutôt à s'en faire pardonner. Même quand ils ne redoutent pas assez les conséquences de l'activité intellectuelle de leurs sujets pour chercher à la réprimer, la position est en soi une répression. L'effort est plus efficacement réprimé par la certitude de son impuissance que par un obstacle positif. Entre la soumission à la volonté d'autrui et les vertus d'empire sur soi-même, de ressource en soi-même, il y a une incompatibilité naturelle. Elle est plus ou moins complète, suivant que la servitude est plus ou moins étroite. Les gouvernants diffèrent beaucoup par le degré auquel ils contrôlent l'action libre de leurs sujets ou l'annulent en faisant leur besogne pour eux. Mais c'est une différence de degré et non de principe, et les meilleurs despotes sont souvent ceux qui enchaînent davantage l'action libre de leurs sujets. Un mauvais despote, quand il a pourvu à ses satisfactions personnelles, peut être disposé quelquefois à laisser le peuple tranquille; mais un bon despote

tient à lui faire du bien, en Tobligeant à accomplir sa propre besogne d'une meilleure façon qu'il n'aurait &u le faire à lui seul....

« Tout autre est l'état des facultés humaines, là où l'homme ne sent d'autre frein que les nécessités de lo nature ou que les lois de la société, lois qu'il a faites pour sa part, qu il peut blâmer tout haut, les trouvant mauvaises, et qu'il peut aspirer même de toutes ses forces à réformer... L'effet fortifiant que produit la liberté sur le caractère atteint son maximum quand chacun se sent au niveau des autres, qu'il a, dès à présent ou en perspective, une plénitude de privilèges qui ne le cède à ceux de qui que ce soit.

« Ce qui est encore plus important, c'est la discipline pratique à laquelle se plie le caractère des citoyens lorsqu'ils sont appelés de temps en temps, chacun à leur tour, à exercer quelque fonction sociale. On ne considère pas suffisamment combien il y a peu de choses dans la vie ordinaire de la plupart des hommes qui puissent donner quelque grandeur, soit à leurs conceptions, soit à leurs sentiments. Leur besogne est une routine, une œuvre non point de charité, mais d'égoïsme sous la forme la plus élémentaire, la satisfaction des besoins journaliers. Ni la chose qu'ils font, ni la manière dont ils la font, n'éveillent chez eux une idée ou un sentiment qui les répandent hors d'eux-mêmes. Si des livres instructifs sont à leur portée, rien ne les pousse à les lire, et la plupart du temps l'individu n'a aucun accès auprès des personnes d'une culture bien supérieure à la sienne. Lui donner quelque chose à faire pour le public supplée jusqu'à un certain point à toutes ces lacunes. Si les circonstances permettent que la somme de devoir

i/état politique et la moralité. 267

public qui lui est confiée soit considérable, il en résulte pour lui une éducation...

« Far son accession, si rare qu'elle soit, aux fonctions publiques, le citoyen est appelé à peser des intérêts qui ne' sont pas les siens; à consulter, en face de prétentions contradictoires, une autre règle que ses penchants particuliers; à mettre successivement en pratique des principes et des maximes dont la raison d'être est le bien public. Et il trouve en général à côté de lui, dans cette besogne, des esprits plus familiarisés avec ces idées, dont ce sera l'étude de fournir des raisons à son intelligence et des excitants à son sentiment du bien public.

« .... Là où n'existe pas cette école d'esprit public, toute pensée et tout sentiment ou d'intérêt ou de devoir, sont absorbés dans l'individu ou dans la famille. L'homme n'a jamais l'idée d'intérêts collectifs, d'intérêts à poursuivre conjointement avec d'autres. Son voisin ne lui apparaît que comme un rival, et au besoin comme une victime.... Ainsi, il y a souffrance pour la moralité privée; quant à la moralité publique, elle est éteinte. Si c'était là l'état universel et le seul état possible des choses, les plus hautes aspirations du législateur ou du moraliste n'iraient qu'à faire de la masse de la communauté un troupeau de moutons paissant innocemment, côte à côte.

« D'après toutes ces considérations, il est évident que le seul gouvernement qui puisse satisfaire pleinement à toutes les exigences de l'état social est celui auquel participe le peuple tout entier.... Mais, puisque, dans une communauté qui dépasse les bornes d'une petite ville, chacun ne peut participer personnellement qu'à une

très petite portion des affaires publiques, le type idéal d'un gouvernement parfait ne peut être que le type représentatif. »

Ainsi, dans les gouvernements libres, auxquels, selon tonte apparence, appartient l'avenir, la solidarité sociale est plus étroite que dans les autres; mais le surcroît de danger qui en résulte pour la moralité générale est plus que compensé par les avantages. C'est le propre de la liberté politique de guérir elle-même le mal qu'elle peut faire. Les inconvénients qu'elle a (et elle en a, surtout dans les époques de transition, par lesquels elle effraie non sans raison des esprits d'ailleurs généreux) sont peu de chose en comparaison du bien dont ils sont la condition et le prix.

Au reste, ce n'est encore ici qu'une question accessoire (bien qu'intéressante entre toutes), de savoir si la solidarité morale, plus étroite dans les états libres que dans les états despotiques, offre plus d'avantages que de dangers, ou inversement, aux peuples qui devancent les autres dans la liberté. Le point principal à noter, c'est que l'organisation politique, quelle qu'elle soit et quoi qu'elle vaille, a les rapports les plus étroits avec la moralité publique, et influe nécessairement en bien ou en mal sur les caractères. D'une part, l'état politique d'un peuple est l'expression de son état moral et en résulte, et on peut dire qu'en somme une nation a toujours la constitution qu'elle mérite. Mais d'autre part et réciproquement, les institutions d'un peuple contribuent grandement à faire son éducation morale; il ne saurait obéir longtemps à une constitution bonne ou mauvaise sans se modeler sur elle, et sans finir par la mériter.

SOLIDARITÉ MORALE DANS l/ÉGLISE. 269

Dans les nations civilisées, Téglise aujourd'hui n'est plus identique à TEtat. Les églises sont des associations distinctes, ayant leur discipline et leur hiérarchie propres. Il n'est guère d'Etats où ne coexistent plusieurs églises, et presque pas d'églises qui n'aient des adeptes dans plusieurs Etats. Or, dans ces sociétés d'un nouveau genre apparaît une solidarité d'un nouveau genre aussi, que tout concourt à rendre singulièrement étroite.

En effet, les membres d'une même église sont unis par des attaches d'une puissance exceptionnelle et entre eux, et surtout avec leurs chefs. La religion, que l'étymologie du mot soit ou non religare (1), est de toutes les manières un lien. Ceux qui exercent l'autorité religieuse ont la plus forte des influences, parce que cette autorité a pour auxiliaires au dedans de nous nos sentiments les plus profonds : la crainte, l'espérance, l'amour, tous nos instincts de soumission et d'obéissance comme toutes nos aspirations élevées. Les forces que nous avons vues à l'œuvre dans les autres genres de sociétés, agissent toutes ensemble dans un groupe religieux, petit ou grand, et toutes avec une énergie particulière : la coutume, qui nulle part ailleurs n'est plus immuable, l'opi-

(1) Fénelon, Lett. surla Religion, lelt. m, Lactance, Div. Inslit.; IV, xxvu.

— Selon Cicéron {De Nat. Deor., II, xxviil), l'élymologie serait relegere : « Qui omnia (jui ad cultum Deorum perlinerent, diligenter retraclarent et tanquam relegerenl, sunt dicti religiosi ex relegendo. » M. Max Millier parait se ranger à l'avis de Cicéron; mais il mentionne lui-même, comme proposée par quelques anciens, l'éiymologie rehgare, qu'il ne repousse pas expressément.

— (Conférence Ueher die'Vahrnehmung des Uncndlichen, p. 274-VÎ75 de la Deutsche Rundschau de mai 1878.) Celte conférence est b première d'une série publiée en un volume anglais, sous ce titre : Lectures on Ihe Origin and Growlh of Religion, Londres, 1873.

nion, qui nulle part n'est plus impérieuse, Timitation, rémulation, la sympathie.

D'autre part, les rnpports de la religion et de la morale sont tels, que, pour beaucoup, ces mots sont synonymes. Toute grande religion, en effet, est un corps de doctrine plus ou moins complexe, comprenant au premier chef une conception du bien et du mal, des règles de conduite et Ces sanctions, le tout accepté la plupart du temps sans contrôle, et d'une autorité alors incomparable.

Cela étant, comment la religion dans laquelle on naît ne serait-elle pas, au moins pour la grande majorité des hommes, une cause déterminante de la moralité? Je dis la religion dans laquelle on naît, parce que les changements de religion sont chose rare, étant précisément présentés par chaque religion comme la faute suprême., et parce que, là où ils se produisent, ils sont Teffet d'une révolution morale déjà accomplie, autant ou plus encore que la cause d'une révolution morale ultérieure. L'expérience le prouve : quand les individus se détachent de la religion de leur enfance, ce n'est guère pour aller demander à un nouveau Credo religieux de nouveaux préceptes de morale. C'est au contraire l'état moral où ils se trouvent qui détermine et leur rupture avec la religion qu'ils quittent, et le choix qu'ils font d'une autre, si toutefois ils en embrassent une nouvelle.

Il en est de même des sociétés qui, en quelques années de crise, passent tout entières à une nouvelle foi. Une révolution religieuse est toujours déterminée principalement par des causes morales. Avouons cependant qu'une fois accomplie, elle a nécessairement des effets moraux sur les esprits mêmes qui l'auraient acceptée pour des

raisons d'un autre ordre, et subie plutôt que faite. La pensée de Kant est le vrai : la religion n'est pas le fondement de la morale, c'est plutôt la morale qui mène à la religion; on ne juge pas la valeur des préceptes moraux d'après la religion qui les enseignent, mais bien la valeur des religions d'après la morale qu'elles prêchent. Il n'en est pas moins vrai que l'intiuence des croyances spéculatives sur les volontés et sur la conduite ne saurait être nulle. S'il est moralement indifférent d'être inscrit dans telle ou telle église à laquelle on n'appartient que de nom, il ne l'est point d'accepter d'esprit et de cœur une conception plus ou moins pure et plus ou moins profonde de l'univers, de son origine et de sa fin.

Insister ici sur les rapports du sentiment religieux et du sens moral, de la croyance dogmatique et des résolutions pratiques, ce serait revenir à la solidarité individuelle. Rappelons seulement au passage que la morale comme science a beau être indépendante du dogme religieux, et la moralité indépendante des pratiques religieuses, elles ne sont pourtant ni l'uae ni l'autre sans rapport avec la manière dont on envisage les problèmes métaphysiques (1). Or, toute religion est ou implique une métaphysique, la morale que professe et pratique un homme ne peut donc être, en fait, indépendante de sa religion.

Mais, laissant de côté l'action intime des opinions religieuses sur les consciences et sur les caractères, considérons seulement ici la religion comme institution sociale. Elle joue un rôle capital entre les diverses conditions d'où dépend la moralité d'un groupe donné, et

(I) V. E. Caro, Problèmes de morale sociale, les chapitres sur la Morale indépendante (i, ii el m, p. 5 à 99).

d'un individu dans ce groupe. En d'autres termes, elle est un lien puissant de solidarité morale; et son action comme telle est nuisible ou salutaire selon les cas^ mais bienfaisante, en somme, à ce qu'il semble, plus souvent que nuisible.

Il n'est pas douteux que la religion ne puisse être parfois en opposition avec la morale : c'est ce qu'on voit assez par certains cultes sanglants qui comportent jusqu'à des sacrifices humains, et, plus généralement, par Tintolérance, le fanatisme, le mépris des droits individuels, qu'engendrent trop souvent même les religions les plus pures. N'est-il pas dit de saint Louis qu'il libéra les chrétiens du tiers de leurs dettes envers les Juifs « pour le salut de son âme et de celles de ses ancêtres? » Qui n'a éprouvé, en lisant telle page de l'histoire, ou au spectacle de certaines crises politiques provoquées ou envenimées par les passions religieuses, l'étonnement douloureux du poète (l)? Toute religion ne fait donc pas infailliblement régner le respect des personnes, et n'est point par elle seule une suffisante garantie de la moralité.

(I) Lucrèce, liv. I, v. 102. —Il y a dans EdparQuinet(La Création, IF, 19), une belle page sur l'horreur qu'on ressent à voir apparaître avec l'âge du fer el les progrès de toutes sortes qui le caractérisent, « cette chose que l'âge de pierre et de bronze ne connaissait pas, les sacrifices humains...... a Les os

brisés des femmes, des esclaves, égorgés sur le tombeau du chef, pêle-niéle avec les os des chevaux et des bœufs, quelle vue cela ouvre sur l'histoire de l'homme! Est-ce donc qu'il peut devenir plus industrieux, plus civilisé et plus cruel?.... Une pensée fausse, ténébreuse, monsirueuse peut entrer dans cet

esprit : il deviendra cruel par système plus qu'il ne l'élait auparavant par tempérament. Dans ce temps-là l'Iphigéiiie de Tauride s'arme de sa faucille. Elle coupe froidement de sa main les têtes humaines à la porte du temple, et elle les suspend en ordre, avec piélé, aux rameaux de l'arbre sacré. Voilà la noble fille d'Apamemnon plus féroce que la vierge contemporaine de l'ours de» cavernes. »

On pourrait même, allant plus loin, dire de beaucoup de religions, et non pas seulement des pires, qu'elles tendent à oblitérer la conscience, en plaçant hors de l'individu lui même sa règle et son contrôle, en exigeant lobéissance servile, en emprisonnant les esprits dans des formules immuables. C'est, en elFet, la tendance presque invincible des religions, de substituer une autorité extérieure indiscutée à l'autorité de la raison individuelle, et des formes extérieures immobiles à l'inspilation des âmes. Si bien que, môme quand elles commandent précisément les mêmes actes que la morale rationnelle, elles ne laissent pas intact le caractère proprement moral de ces actes, ni le mérite de l'agent. Et ce mérite est même d'autant plus diminué que la foi religieuse est plus vive, puisque l'attente trop certaine des sanctions fait la vertu moins désintéressée.

Ainsi, religion et moralité ne sont pas une seule et même chose : grand peut être l'écart, pour ne pas dire l'antagonisme, entre les religions positives et l'idéal moral. Il en est dont les effets sur la conduite et le caractère sont décidément à déplorer. Toutes, plus ou moins, altèrent de quelque façon leurs bienfaits. Et celles mêmes qui, à l'origine, constituent un immense progrès moral sur les autres, tendent presque fatalement, en s'organisant, à faire à leur tour obstacle aux progrès ulti rieurs.

Mais, de ce que toute religion n'est pas toujours, ni exclusivement, ni autant que possible, favorable au règne de la morale, ce n'est pas une raison pour méconnaître le très grand rôle des religions comme sources de sagesse pratique, comme auxiliaires de la moralité. Il en est des institutions religieuses comme des institutions H, MARioN. Solidarité. 18

civiles et domestiques : le bien qu'elles font dépasse infiniment, à tout prendre, le mal qu'elles peuvent faire. Et le philosophe n'est pas réduit à ce spectacle déconcertant d'une contradiction radicale entre nos instincts et nos devoirs, entre les produits naturels de notre activité mentale et l'idéal où elle doit tendre.

D'abord, une organisation religieuse, si grossière qu'elle soit, si peu qu'elle vaille, a toujours l'avantage d'être une discipline pour les consciences, et par là déjà un certain ordre. De même que les gouvernements despotiques, en accoutumant les volontés au respect d'une règle, préparent les âmes à l'autonomie, mieux du moins que ne le ferait l'entière anarchie, de même les religions les plus défectueuses, dans lesquelles les pratiques les plus déraisonnables découlent des superstitions les plus tyranniques, ont au moins le mérite de contenir déjà et de généraliser une certaine conception de la destinée humaine, de l'ordre universel et du devoir. Qui oserait dire que l'indifférence complète et une distraction quasi animale à l'égard de ces problèmes, serait moralement supérieure ou comparable à ces premiers bégaiements de la raison, à cette première forme du respect ?

La religion fixe tant bien que mal notre sentiment confus d'un idéal à réaliser. Elle se présente avec un code de prescriptions déterminées, auxquelles elle prête l'autorité la plus haute. Ces prescriptions peuvent être fort tristes, refléter un état de civilisation infime, une ignorance profonde, des passions sauvages. N'importe, elles ne s'appuient jamais que sur des prétextes avouables; elles ne peuvent que fortifier ce sentiment instinctif, qu'il y a des actes qu'il faut taire et quelque chose qu'il faut croire. Rien ne saurait mieux nous accoutumer

à veiller sur nous. A la surveilhince qu'exerce sur Tiudividu la communauté civile, armée des sanctions temporelles^ s'ajoute ainsi fort utilement la tutelle plus sûre encore de puissances invisibles, à qui rien n'échappe, disposant de sanctions plus infaillibles et plus redoutées. Il est vrai, encore une fois, que cette prodigieuse action de la religion sur les âmes peut s'exercer d'une façon plus ou moins conforme, parfois décidément contraire au véritable idéal rationnel; mais c'est une action régulatrice, et, à ce seul titre, bienfaisante.

Et puis, il ne faut pas croire qu'il soit si facile aux religions, d'être, et surtout de demeurer immorales quant à leur contenu. Parmi les causes qui leur donnent naissance et les font subsister, figure au premier rang le sens moral, avec lequel elles ont toujours à compter. Si elles peuvent jusqu'à un certain point l'affaiblir et le fausser, ce n'est jamais qu'à leur préjudice. Impérieux et indestructible comme il l'est, elles doivent le satisfaire, sous peine d'être réformées ou abaudonnées par lui. Sans doute, on peut dire qu'elles le satisfont à peu de frais, quand elles l'ont ou obscurci ou empêché de: grandir; mais c'est cela même qui n'est pas facile. La principale raison d'être des religions est de répondre à une aspiration instinctive de l'homme vers le bonheur et la perfection, à un besoin du mieux qui ne peut être nrdétmit, ni toujours comprimé, ni longtemps larompé.

Les religions qui choqueraient ouvertemeut ce besoin, ou qui le tromperaient, ou qui auraient seulement ces-sé de l'entretenir, ne pourraient manquer à la fin, soit de disparaître pour faire place à d'aulres plus pures, soit de mener à leur ruine les peuples qui s'obstineraient à les conserver sans changements. Des deux côtés, le résultat

serait le même, savoir le triomphe final des religions les plus pénétrées de moralité, les plus propres à faire 1 education des caractères. Celles qui rendent à cet égard les plus grands services, sont celles qui font la plus grande part à Tinitiative individuelle, c'est-à-dire àTautonomie de la raison. En comptant sur la rectitude naturelle des intelligences, elles Taccroissent. En faisant appel au sentiment de la responsabilité personnelle, elles l'avivent. Plus elles demandent à l'énergie des volontés, plus elles en obtiennent.

Mais, soit qu'elles proposent un idéal d'humilité ou un idéal de fierté, soit qu'elles donnent la préférence aux vertus passives de résignation et de soumission, ou que, plus confiantes dans la nature humaine, elles prêchent plutôt les vertus actives, les religions sont toujours tenues de motiver les préceptes qu'elles donnent, par conséquent de mettre enjeu plus ou moins et de tenir en éveil le sens moral. C'est pourquoi les religions constituées sont au moins des garanties pour la moralité acquise, qu'elles tendent à consolider et à rendre générale. Quant au reproche qu'on leur fait avec raison de tendre à immobiliser les consciences, non seulement elles ne le méritent pas toutes, mais aucune ne pourrait le mériter longtemps impunément. On est donc autorisé à dire qu'en somme, elles viennent en aide à la raison pratique et lui offrent plus de secours que d'obstacles»

Ceci, en tout cas, demeure hors de doute : de toutes les forces de cohésion sociale, il n'en est pas qui contribue d'une manière plus active et plus sûre que la religion à établir limité morale parmi les hommes.

Page 1