SOLIDARITÉ INTERNATIONALE ET SOLIDARITÉ HISTORIQUE PROPREMENT DITE
Frcanchissant nicaintenant les frontières des États et les barrières des religions, embrassant d'un regard unique tout l'ensemble des groupes sociaux, nous les trouvons moralement solidaires entre eux, comme les individus le sont dans chacun d'eux. La solidarité internationale, reconnue de tous comme fait économique, n'est pas plus contestable comme fait moral. Les nations, dans leurs rapports mutuels, sont nécessairement amenées à penser, à sentir et à se comporter, chacune en raison des procédés, des sentiments et des mouvements d'opinion des autres.
La grande loi de réciprocité qui est au fond de toutes les relations humaines (elle y traduit, sous une forme ou sous une autre, le sentiment profond de la justice), condamne les peuples comme les individus à subir ce qu'ils ont fait. Œil pour œil. La lutte pour l'existence, plu> âpre entre nations qu'entre individus; le sentiment de l'honneur, plus intensej le long souvenir qui reste des
calamités nationales, telles que défaites et invasions; la faveur qui ne manque guère de s'attacher aux coups de ruse ou de violence, vengeant de vieux affronts et abaissant, même injustement, un ennemi: tout contribue à perpétuer de peuple à peuple la défiance, les conflits, les représailles, l'échange des procédés iniques. Un état qui sème autour de lui la haine se condamne par là même à l'inspirer et à l'éprouver indéfiniment, à tourner sans cesse dans un cercle de maux et d'immoralités.
Heureusement l'inverse est vrai aussi, sans quoi le monde ne serait qu'un champ de bataille. « L'Afrique, dit Livingstone, rend la guerre à qui sème la guerre, mais comme tous les autres pays, elle rend la paix à qui sème la paix. C'est ainsi que ma réputation allait devant moi, m'ouvrant les routes et les cœurs. » Les relations de paix, bien que plus lentes à s'établir entre groupes voisins qu'entre individus d'un même groupe, devaient apparaître aussi par la seule force des choses; et elles donnent lieu à leur tour aux mêmes phénomènes de solidarité, pour le plus grand avancement de la civilisation générale.
Far ces mots, la force des choses, j'entends d'une part la constitution mentale de Thomme, avec ce qu'elle contient dès l'origine de sentiments doux et sympathiques, de l'autre, les circonstances, qui ne peuvent manquer d'offrir tôt ou tard à ces bons instincts l'occasion de se manifester dans les rapports de telles sociétés distinctes et peut-être d'abord ennemies. En effet, l'état de guerre lui-même amène naturellement les petits groupes voisins, menacés par un même ennemi, à former entre eux des alliances. Le besoin, d'ailleurs, qui fait dès les âges préhistoriques apparaître l'échange entre groupes
même fort éloignés, est une autre cause de bons rapports. Une certaine union^ au moins temporaire, doit donc de très bonne heure s'établir entre telle tribu donnée et une ou plusieurs autres. C'est une singulière exagération, et certainement un contre-sens psychologique, de parler d'un état de guerre littéralement universel et continuel, comme d'un état de choses qui eût pu, même dans la barbarie primitive, être l'ordinaire et durer longtemps.
Or, du jour où une société fait des actes de paix à l'égard d'une société voisine, pour quelques risques qu'elle peut courir d'abord d'être dupe et victime de son humeur confiante, elle a toutes chances d'en recueillir bientôt le prix : le prix moral s'entend, c'est le seul que l'on considère ici. Tout scru|)ule de justice, à plus forte raison tout acte de bienveillance effective, rend de plus en plus facile à la nation qui en donne l'exemple les relations justes et bienveillantes avec son voisinage. Il ne se peut pas que cette nation n'ait point du même coup le profit temporel de son heureuse initiative, et cela même est dans l'ordre ; mais le profit moral est d'une valeur incomparable : c'est l'apaisement des passions hostiles, et l'économie de violences et de fraudes qui résulte de cet apaisement.
Tout ce qui se fait dans le sens de la pacification générale est semence de moralité en même temps que de 'bonheur : voilà ce qu'il faut comprendre. Ces deux genres de profit sont inséparables autant qu'hétérogènes : l'un ne doit pas nous cacher l'autre. Ce n'est que justice que les nations, comme les individus, trouvent leur intérêt à faire œuvre de raison. Si l'on dit qu'elles sont en cela sans mérite, vu qu'elles obéissent
à la prudence, je réponds que la prudence, justement comptée par les anciens comme une vertu, est encor^i assez rare pour être méritoire. La modération renonçant aux hasards sanglants pour faire appel à un jugement régulier a une excellence intrinsèque. Comment nier la portée morale d'une telle initiative une fois prise, c'est-à-dire son influence bienfaisante sur les mœurs et sur les caractères?
Il serait facile de montrer que toute amélioration des rapports internationaux a pour eiïet d'amender les sociétés qui se rapprochent ainsi, et non seulement les sociétés en tant que personnes collectives prenant des résolutions communes, mais, dans chaque société, les volontés individuelles, dans lesquelles seules réside en dernière analyse la moralité. Par exemple, à nu ins de nier l'efficacité des sanctions, on recoaaaîtiM quj 'es conventions relatives à l'extradition des criminils ne peuvent que tendre à en diminuer le nombre. La répression plus assurée rend les méfaits plus rares, non seulement d'une manière directe, en les rendant plus périlleuxi mais indirectement, en faisant obstacle à la contagion.
Grande est surtout, quoi que l'on en puisse dire, la valeur morale des conventions destinées à atténuer les horreurs de la guerre. Faites en temps de paix, c'est-àdire dans des instants de lucidité, en prévision des moments de vertige, ce sont comme des précautions que les nations prendraient contre leurs propres rechutes en barbarie. Ces actes de ferme propos pourront être oubliés dans la fureur des batailles : ce ne sont pas moins des hommages rendus à la raison. On s'engage par là à respecter même en ses déchaînements une règle, et l'on
condamne d'avance les excès de violence où Ton pourra retomber : c'est le commencement de la sagesse internationale.
J'irais sans hésiter jusqu'à accorder un caractère moral, en tout cas une portée morale, aux congrès d'ordre scientifique, bien plus, d'ordre économique même. Il faut excepter, il est vrai, les associations dans lesquelles les membres d'une même classe ou d'une même caste ne se donnent la main de toutes parts par-dessus les frontières qu'en haine d'autres classes et d'autres castes, compromettant par cette union môme l'unité de la patrie et la paix générale. Mais les conventions sanitaires, commerciales, postales, bien que dictées avant tout par l'intérêt ont un double titre à l'attention des moralistes, et comme eflets d'un adoucissement des mœurs, sans lequel elles seraient impossibles, et comme causes d'un nouveau progrès moral, plus décisif encore que celui dont elles proviennent. Qu'il s'agisse de favoriser l'échange des produits par l'unité des poids et mesures, ou l'échange des idées par l'unité postale, toute assemblée qui a pour but de simplifier et de laciliter les relations des peuples, d'une part présuppose la bien veillance mutuelle et le bon accord, d'autre part et surtout les augmente. C'est h la fois le signe d'un progrès accompli dans les mœurs publiques et la cause de progrès ultérieurs.
Aplanissement amical de certaines difficultés, habitude de la condescendance réciproque, voilà le résultat assuré et inappréciable de ces réunions d'hommes choisis, résolus à s'entendre, venus tout exprès de tous les points du monde civilisé pour faire œuvre de paix. Pas d'amélioration des relations humaines qui ne devienne
possible avec le temps, par cet apprentissage de la tolérance et de la bonne entente. Quand on aura assez éprouvé la possibilité et l'avantage de s'accorder dans les choses d'ordre temporel, on jugera sans doute de plus en plus facile et désirable de protéger de même les intérêts moraux : peut-être en viendra-t-on à demander aussi à la discussion pacifique et à l'arbitrage la solution des conflits d'honneur et des questions de justice.
Mais, comme on le voit, le bien moral qu'il tient à nous de faire produire à cette solidarité internationale, chaque jour plus étroite, c'est essentiellement un adoucissement des mœurs, de même que le mal qu'elle risque de perpétuer et d'exaspérer de plus en plus, si nous n'y prenons garde, est l'état de guerre, avec tout ce qu'il implique et engendre de désordre dans les consciences. Or on fait cette objection : Supposé qu'on réussît à substituer partout le règne des traités au règne de la force, est-il bien sûr que, du même coup, on aurait accru la somme de vertu dans l'humanité? Il y aurait plus de bonheur peut-être, mais y aurait-il plus de moralité? L'état de lutte réclame et fait naître tout un ordre de vertus mâles, qui ne pourraient disparaîre sans préjudice pour l'honneur de notre espèce : tout au plus si les pertes que nous ferions de ce chef seraient compensées par le gain que nous pourrions faire en vertus paisibles, plus faciles et moins désintéressées. Il y a plus : ce gain même ne serait-il pas éphémère et d'avance compromis? Car la sécurité trop entière d'une vie trop douce est funeste à la moralité des peuples comme à celle des individus.
Moins de crainte entraîne moins de vigilance; l'absence de périls a pour effet le manque d'énergie : or.
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sans l'énergie, sans la force d'âme, point de vertus qui puissent subsister, pas môme les vertus aimables et molles. Une humanité déshabituée de la lutte le serait bientôt aussi du courage et du sacrifice, partant de la bonté même et de rinnocence. La malt'aisance renaîtrait infailliblement, de la corruption et de l'égoïsme qu'engendrerait la longue prospérité.
Nous pourrions, quant à présent, nous contenter de répondre que ces phénomènes de corruption générale, effets présumés de l'adoucissement général des mœurs, se produiraient eux-mêmes selon les lois de la solidariié et en seraient une preuve de plus, car notre objet principal est d'établir que, dans le bien comme dans le mal, les nations sont solidaires les unes des autres dès qu'elles ont commerce entre elles, et d'autant plus solidaires que leur commerce est plus étroit. Mais, allant plus loin, nous avons ajouté que tout ce qui fait plus étroits les rapports internationaux est en somme avantageux plutôt que périlleux pour la moralité, et constitue un bien plutôt qu'un mal. Il faut donc faire voir qu'on a tort de redouter et de dénoncer à l'avance les effets dissolvants des relations de paix généralisées.
■D'abord on avoue qu'elles diminueraient la somme des souffrances en même temps que le nombre des violences : n'est-ce rien que cela? la condition humaine rendue moins dure et moins misérable, est-ce un résultat à dédaigner ou moralement indifférent? Pousserait-on l'abstraction (l'abstraction nécessaire en théorie, par laquelle on sépare ks notions de bonheur et de devoir), jusqu'au point de ne plus voir, que le devoir social par excellence, c'est précisément pour chacun le souci du bonheur des autres? Admettons quej 'aie toujours le droit
(comme j'en ai parfois le devoir) de faire bon marché de de ma propre sécurité, de préférer pour moi-même la guerre à la paix et les dures épreuves à la tranquillité, est-ce donc aussi un droit de faire bon marché de la tranquillité d'autrui? — Chacun est donc tenu de souhaiter et de préparer, autant qu'il est en soi, la paix générale dans l'humanité, puisque nous devons avoir pour fin le bonheur de tous, qu'on avoue être plus grand dans l'état de paix.
Mais cela même, dira-t-on, est peut-être contestable. Est-il certain que les mœurs moins violentes doivent faire la vie plus heureuse? Il pourrait arriver qu'en fin de compte, la somme de bonheur ne se trouvât pas plus accrue que la somme de vertu, par un adoucissement général des mœurs, qui aurait pour effet d'affaiblir les caractères. Nosjoies sont en raison de l'activité que nous déployons. Les plus vives et les plus nobles tiennent aux plus hautes manifestations de notre énergie. Eu est-il de comparables à celles qu'on trouve à braver les dangers, à se donner en sacrifice? Le surcroît de bonheur qui résulterait d'abord d'une sécurité plus grande, c'est-à-dire d'une plus grande facilité de vivre, serait tout relatif ou tout négatif; il cesserait bientôt d'être senti. Puis, la détente des courages, le manque d'émulation et l'énervement des volontés n'amèneraient-ils pas, à la place des misères et des vices de l'état de guerre, les misères non moins tristes, les vices plus honteux d'une vie molle et désœuvrée?
Voyons donc si la facilité et la douceur des relations internationales menacent réellement de nous coûter si cher, qu'il y ait duperie pure et imprudence à appeler de nos vœux l'état de paix. Le gain moral qui en résul-
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terait risquerait-il vraiment d'être compensé et au delà par la perte ?
Il y a au moins une crainte chimérique : c'est celle de voir diminuer, avec les jeux de la ruse et de la force, les occasions pour l'énergie morale de se déployer. Il serait absurde que des vertus que l'homme est tenu de se donner fussent incompatibles avec d'autres vertus qu'il est tenu d'avoir aussi, et de ne pas perdre; mais cela n'est point. Des devoirs peuvent être en conflit, et c'est ce qui a lieu dans tous les cas particuliers où la conscience, prise de scrupules, a besoin de réflexion pour démêler entre deux obligations la plus stricte et la plus urgente; mais deux vertus reconnues telles, par suite obligatoires toutes deux, ne s'excluent jamais; l'une et l'autre ne sauraient être inconciliables. « Ce qui prouve que nous sommes faits pour la vertu, dit Vinet, c'est que toutes les vertus se tiennent et sont compatibles entre elles, et non tous les vices » (1). La douceur, l'équité, la charité, ou plutôt la justice (car l'état de paix ne serait que le règne de la simple justice), pourraient se généraliser, sans préjudice pour la force d'âme et pour les vertus fières. Oublie-t-on donc ce qu'il faut de force d'âme pour être toujours juste, et que cette façon d'entendre sa propre dignité est la plus rare ? La véritable énergie morale n'est pas celle qui éclate en emportement; car cet emportement, malgré les actions d'éclat qu'il peut produire et les beaux noms qu'il prend, résulte souvent d'un défaut de contrôle sur soi-même, c'est-à-dire, au fond, d'une défaillance de la volonté. Ainsi les vertus brillantes et hardies ne témoignent pas
(\) Vinet, Pensées.
toujours d'une vraie santé morale, elles ressemblent parfois à ces explosions d'énergie nerveuse qu'on voit chez les malades. De même que la tranquillité des gestes ou l'immobilité marquent souvent plus de force physique que la fréquence et la violence des mouvements, de même, cette possession de soi et cette constante sagesse, nécessaires pour inaugurer, puis pour maintenir l'état de paix, ne sauraient être interprétées de plein droit comme des signes de décadence morale. Au fond de ces vertus paisibles se trouverait encore la force, la vraie force morale, celle de l'âme saine, laquelle seule a du prix.
Il est vrai que, grâce à l'habitude, plus on aurait déployé ce genre de force, moins il en coûterait de se montrer fort; si bien que, la nature venant en quelque sorte au secours de la volonté, la vertu que suppose l'état de paix deviendrait de plus en plus facile ;ï mesure qu'il serait mieux établi. Mais craint-on qu'un moment vienne où il n'y ait plus aucun mérite à être parfaitement honnête? Et, à supposer que le jour fiit à prévoir où il n'y aurait plus besoin d'effort pour se conduire en tout point selon les seules règles de la morale, quelle contradiction n'y aurait-il pas à nous représenter ce jour-là même comme dangereux pour la moralité ? La force n'est qu'un moyen, et on la prend pour la fin principale. Parce qu'elle est nécessaire, on oublie qu'elle ne vaut que selon l'emploi qu'elle fait d'elle-même. En réalité, elle doit aspirer à se rendre inutile, en préparant le règne de la seule vertu qui suffise par elle-même, la bonté.
S'identifier à la bonté, voilà le triomphe de la force. C'est à cette condition qu'elle mérite qu'on l'admire;
c'est alors seulement qu'elle fait des miracles. Si Ion pouvait faire le compte des actions d'éclat vraiment excellentes accomplies dans le passée celles qui ont été l'œuvre des pacifiques ne seraient pas, sans doute, les moins nombreuses. En tout cas, les hommes pourraient cesser d'exercer leurs vertus actives au détriment les uns des autres, sans manquer pour cela d'occasions de les déployer. Il y aura toujours place pour l'abnégation, le dévouement, le sacrifice, parce qu'il y aura toujours assez de fléaux à combattre, sans ceux qu'enfante notre folie. La nature à explorer, « la planète» àconquérir (1), l'erreur et l'ignorance à combattre, la misère à soulager, la maladie et la mort à affronter, n'est-ce pas de quoi susciter toutes les bonnes émulations et éprouver les caractères? Il y a, et il y a toujours eu, des braves ailleurs que sur les champs de bataille. Les théâtres ne manquent pas, où les vertus des forts (patience, ténacité, oubli de soi) peuvent s'employer sans bruit à des oeuvres de paix. Sans parler des contrées lointaines, qui auront toujours de quoi solliciter l'esprit d'entreprise et attirer les audaces généreuses, nos hôpitaux, nos écoles, nos familles ne cesseront jamais de réclamer de nous autant de vrai et pur dévouement que nous pourrons en avoir à offrir.
Ainsi, il n'est pas vrai que l'adoucissement des caractères en doive nécessairement être la perversion : il est faux que la raison, l'équité, l'esprit de paix ne puissent tendre à prédominer dans les rapports internationaux, sans amener à leur suite l'égoïsme universel et la détente
(1) C'est l'expression des saint-simoniens, qui ont eu au plus haut point le sentiment de l'unité humaine, et du devoir qae nous avons d'améliorer notre destinée présente [lar l'union dans le travail.
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de tout ressort moral. La paix née de la peur a sans doute cette action dissolvante, mais non la paix née de la justice. La paix n'engendre la lâcheté, Toubli de l'honneur et du devoir, que lorsqu'elle est déjà ellemême le produit de ces causes inavouables; mais si la source au contraire en est pure, les elFets en seront bons. Qu'elle soit le fruit d'une résolution raisonnable, elle récompensera en les fortifiant ces mêmes qualités morales d'où elle sera née : empire de soi, sentiment plus juste du devoir et de l'honneur, aspiration vers un ordre de choses plus parfait.
Nous pouvons donc être rassurés : si nous avons constaté une fois de plus la solidarité qui lie toute l'espèce humaine, une fois de plus aussi nous voyons que cette solidarité n'est point undés avantage sans compensation. Par le progrès général de la civilisation matérielle et de la culture intellectuelle, cette solidarité devient de plus en plus étroite entre les nations ; mais nous ne devons pas nous en plaindre, cela même est un bien plus encore qu'un danger. Si, en eiFet, cette solidarité universelle tead à répercuter indéfiniment et à aggraver toujours, dans les rapports des peuples, les mauvais exemples une fois donnés, elle tend aussi, et non moins sûrement, à prolonger et à amplifier les effets de toute bonne initiative. Il ne tient qu'à chaque nation de semer la paix au lieu de la guerre, et la justice au lieu de la violence. Dans les relations de peuple à peuple comme dans les relations d'homme à homme, rien ne se perd, pas plus et moins encore le bien que le mal.
Pour achever l'étude de la solidarité sociale, il nous
reste à la considérer dans le temps (1) ; mais ce n'est pas en réalité une besogne nouvelle. Déjà, dans ce qui précède, il a été impossible de n'avoir égard qu'à des événements simultanés, abstraction faite de la durée. Comment aurions-nous pu séparer deux choses qui incessamment se mêlent et se complètent, la solidarité entre nations voisines à chaque époque, et, dans toute nation, la solidarité des générations successives ? Les actions et les réactions, de quelque ordre qu'elles soient, mettent toujours un temps à s'accomplir: les effets de la solidarité dans un cercle donné, si étroit fût-il, ne sluraient donc être immédiats. Toute semence subit un travail latent de quelque durée avant de donner ses fruits. Toute maladie offre une période d'incubation. Qu'il
(1) Un des critiques qui ont parlé de cet ouvrage avec le plus de bienveillance ii la fois et le plus d'autorité, M. E. Lavisse, aurait souhaité que l'ordre fût ici interverti entre la solidarité historique, « qui se fait sentir dans l'État, » et la solidarité internationale, qui régit lesrapports des Étals entre eux. Nous n'avons pas cru devoir nous rendre à ce vœu, parce que la solidarité historique ne se fait pas seulement sentir dans la vie intérieure de chaque état, mais aussi dans les relations internationales, et qu'elle est ainsi l'expression dernière de la solidarité humaine en général. Cela ne nous empêchera pas de tenir dans tout ce qui va suivre le plus grand compte des critiques et des conseils de M. Lavisse. 11 est de notre avis, dit-il, plus que nous-niéme. Le grand reproche qu'il nous fait est de n'avoir pas cité, à l'appui «du déterminisme historique et géographique, » un assez grand nombre de faits précis. Ces faits, son érudition nous les fournit si nets, si frappants et sous une forme si vive, que nous ne saurions faire mieux que de les lui emprunter.
Nous croyons comme lui que « les historiens et les philosophes de ce temps-ci sont faits pour s'entendre et s'entr'aider, » quoique leur tâche demeure distincte, et qu'il ne faille pas tout à fait demander aux uns la même besogne qu'aux autres. Que nos vues théoriques et nos analyses psychologiques aient mérité l'approbation des plus savants historiens et suscité en foule leurs souvenirs, c'est en vérité de quoi combler nos vœux, et non de quoi nous faire regretter d'avoir usé nous-méme avec discrétion de l'histoire. C'est un terrain sur lequel il n'est plus permis aujourd'hui de s'aventurer à la légère. — Lire l'article de M. E. Lavisse dans la Revue 'philosophique, juillet 1880. — Plus loin encore, nous aurons à répondre à des crili(iues d'un autre ordre élevées par cet historien contre une partie de nos conclusions.
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s'agisse d'un individu, ou d'une famille^ ou d'un état, ou d'un groupe d'états, ce n'est qu'avec le tenips que la solidarité se fait sentir. C'est même parce qu'elle opère le plus souvent à long terme qu'elle passe facilement inaperçue, pareille à ces lois physiologiques longtemps ignorées, qu'on subit et qu'on ne soupçonne point^ parce qu'un long intervalle sépare les effets et les causes. La propagation du bien ou du mal dans l'organisme social est de tous points assimilable à l'action d'un virus ou d'un médicament dans un corps vivant : elle chemine plus ou moins lentement; et le rapport a beau être constant entre l'ingestion de telle substance en tel point de l'organisme et ses effets toxiques ou curatifs en telle autre région, ce rapport caché peut rester longtemps inconnu, si les phénomènes qu'il lie sont trop éloignés les uns des autres.
Il faut insister sur ce facteur, le temps, plus que je n'ai pu le faire jusqu'à présent. On a vu son rôle dans la solidarité individuelle : il intervient de même dans la solidarité sociale, pour en dérouler, pour en compliquer et en amplifier les effets. « Tous les âges, dit Turgot, sont enchaînés par une suite de causes et d'effets, qui lie l'état du monde à tous ceux qui l'ont précédé (1) ».
La même illusion qui est si funeste aux individus égare plus encore et bien plus gravement les sociétés : c'est de compter sur le temps pour effacer leurs fautes. On mésuse de ce qu'on a de liberté, sans penser que par là on l'aliène. On se permet tout dans le présent, comme s'il devait être toujours facile de faire mieux dans la suite. Au moment même où l'on engage l'avenir,
(1) Deuxième discours sur les progrès de l'esprit humain.
Tiivenir appiirait comme un vaste indéterminé, où le devoir, trop pénible aujourd'hui, s'accomplira sans qu'il en coûte. Loin de se dire que le temps ne fera que conserver et nous rendre avec usure ce que nous lui aurons confié, on voit en lui un auxiliaire à qui l'on peut s'en fier pour réparer nos faiblesses et nous amender. Ce sophisme instinctif, tout dangereux qu'il est, a du moins quelque raison d'être, appliqué à la vie individuelle, parce que l'individu apprend et se corrige en vieillissant, et que les passions vont s'éteignant, la raison s'affermissant avec le temps. La fatalité des habitudes prises peut être jusqu'à un certain point compensée par cette action naturelle de l'âge en faveur de la liberté. Mais quand il s'agit d'une personne collective, l'illusion est presque absolue et l'erreur de plus de conséquence.
On pourrait croire le contraire au premier abord. Il semble qu'il doive être relativement facile à chacune des générations dont la suite compose la vie d'un peuple, de se montrer indépendante des précédentes, d'affirmer sa propre liberté. Le grand nombre des volontés composantes, du concours et du conflit desquelles résultent les résolutions collectives, semble faire si grande la part de l'indéterminé dans l'avenir moral de tout groupe social, qu on est tenté de regarder le libre arbitre d'une société, surtout si elle est vaste, comme plus inaliénable que celui d'un homme. Il n'en est pourtant pas ainsi. Les sociétés plus encore que les individus se lient par chaque acte de leur histoire et engagent leur lendemain.
D'abord, peu importe que la communauté se renouvelle de génération en génération : ce n'est point là une cause de variation aussi puissante qu'on pourrait le croire. La génération nouvelle grandit sous l'aile de la
précédente : déjà prédisposée par Thérédité et le milieu physique à lui ressembler, elle suce à la mamelle ses préjugés, ses passions, ses rancunes ; elle est bercée de ses récits, façonnée par ses exemples. Les esprits cultivés, plus mobiles, ne savent pas assez combien les masses populaires sont lentes à se modifier. Elles apprennent peu, oublient moins encore. N'ayant qu'un très petit nombre d'idées, ellesy tiennent; les sentiments dont elles se sont une fois pénétrées peuvent sommeiller, mais ne disparaissent qu'à grand'peine : on est étonné de les retrouver tout vivaces quand on les croyait éteints (1).
Les grands faits historiques, capables de frapper l'imagination et de remuer les passions du peuple, impriment donc une direction durable à l'esprit public. Qu'ils soient le legs dupasse, comme la Révolution française, ou que, dusàFintervention d'acteurs nouveaux, ils aient, comme l'invasion des Barbares, un caractère accidentel, toujours ils sont gros de l'avenir. Ceux qui mènent les événements, à chaque époque, déterminent donc en partie
(1) La persistance des souvenirs et des habitudes monarchiques dans un État républicain, comme la France contemporaine, est peut-être l'exemple le plus remarquable de ce phénomène de solidarité historique. Selon M. Lavissc (ioc. cit.), l'empire romain a offert un exemple analogue, quoique inverse, de la persistance des souvenirs républicains dans un État monarchique. A rencontre de l'ancienne monarchie française, née d'une nécessité entrevue au premier jour de la dynastie capétienne, et qui avait une raison d'être positive, « la monarchie impériale romaine est née après que les autres formes de gouvernement ont été successivement usées par le peuple romain. Aussi n'a-t-elle eu aucun des mérites de l'ancienne monarchie française; elle ne s'est jamais senti une existence assurée; elle a gardé une parodie des institutions républicaines : César a refusé le bandeau royal et ses successeurs n'ont point osé faire la monarchie héréditaire. Ils ont mis en eux-mêmes la république avec toutes ses magistratures : ils ne s'y sont point substitués. De là ces révolutions périodiques; la monarchie romaine n'a jamais eu cette vertu qu'on estime être un des attributs de la monarchie, la stabilité. » De même et inversement, « on peut imaginer un gouvernement |iO|iulaire oii les traces de la monarchie soient si profondesque la liberté y soitdiflicile à pratiquer... »
du même coup l'histoire des époques suivantes. Non seulement ils restreignent pour l'avenir le nombre des possibles, en préparant les situations avec lesquelles les générations futures auront à compter et les alternatives entre lesquelles elles auront le choix; mais ils contribuent à former leurs jugements même et leurs impulsions intérieures : ils limitent de toute manière leur liberté.
Sans doute, l'avenir est toujours indéterminé en quelque mesure; les volontés, je l'ai admis, gardent un certain pouvoir d'innover. Mais ce serait une erreur de se figurer que l'indétermination est plus grande à mesure que croît le nombre des volontés concurrentes. Le contraire a lieu. Les statistiques permettent des prévisions d'autant plus certaines qu'elles portent sur de plus grands nombres. Chaque cas particulier est plus douteux, chaque volonté individuelle plus insaisissable au calcul, parce que, dans un groupe plus vaste, l'individu subissant des influences plus diverses a plus de jeu, pour ainsi dire, et trouve plus de voies ouvertes devant lui. Mais les événements généraux sont plus certains, et moins de données seraient requises pour prévoir les résolutions collectives, parce que, étant donnée une multitude de caractères formés par les mômes causes générales et placés dans les mêmes circonstances, les résolutions qu'ils pourront prendre en commun sont en nombre nécessairement restreint. Pour quelques-uns çà et là dont l'originalité éclatera en mouvements imprévus, on peut compter que la grande majorité seront « machines «, comme nous le sommes tous dans la plus grande partie de notre vie et dans le plus grand nombre de nos actes. Et si quelque personnalité puissante, pre-
nant quelque initiative inattendue, réussit à entraînera sa suite tout le reste des volontés, ce n'est jamais qu'en flattant, sciemment ou non, quelqu'une de leurs tendances dominantes, et en utilisant leur force d'inertie.
Ainsi, de même que les individus se lient à leur insu par les habitudes qu'ils se donnent, les collectivités s'enchaînent, et bien plus fortement, par les coutumes qu'elles contractent. Les coutumes, nous l'avons vu, sont aux sociétés ce que sont les habitudes aux individus ; et autant une société, somme d'individus, l'emporte en force et en durée sur ses membres pris séparément, autant la coutume, somme d'habitudes, est plus forte et plus durable que l'habitude individuelle. Cela est vrai des coutumes extérieures, c'est-à-dire des usages de tout ordre généralisés et invétérés dans une société donnée; mais peut-être est-ce plus vrai encore de la coutume proprement morale, c'est-à-dire des habitudes d'esprit et (le cœur, des traits de caractère, des dispositions éthiques devenues depuis longtemps générales. Or, d'où proviennent-elles? La racine en est sans doute dans la constitution intime et originelle de la race; mais on ne peut nier que le développement n'en soit dû ensuite à l'influence des événements historiques, des épreuves subies, des fautes commises, des exemples donnés ou reçus, de tout ce qu'on a fait, ou négligé de faire, ou laissé faire.
Selon M. Kenouvier, il y a des races éthiques, c'est-àdire, si je l'ai bien compris, des types moraux, dans l'espèce humaine, presque aussi tranchés et aussi fixes, que, peuvent l'être les types physiques reconnus comme autant de races par les anthropologistes. Au moral comme au physique, pense-t-il, ces différentes races ont un fond
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commun, les caractères essentiels et spécifiques; mais elles (lilTèrent profondément par leurs tendances natives et leurs aptitudes propres, et plus encore par les habitudes qu'elles ont contractées dans le cours de leur existence, par les coutumes qu'elles se sont données (1). Cette vue est-elle exacte, y a-t-il réellement des races éthiques 'às,&ïgniib\es et bien distinctes, c'est une question d'anthropologie morale qui demanderait un long examen. Mais sans se prononcer sur la question de fait, on ne peut pas ne point reconnaître dans cette opinion une part certaine de vérité à retenir. Abandonnons l'expression trop large et trop indéterminée de race, ne considérons que ces groupes organisés et plus homogènes, les nations : nous pouvons affirmera coup sûr que ce qu'on appelle le caractère national, à quelque moment qu'on le prenne, comprend toujours, avec les traits fondamentaux communs à toute l'espèce, avec d'autres traits, primitifs aussi mais plus particuliers, inhérents au tempérament indigène, quantité de dispositions acquises provenant du passé historique. Ces acquisitions successives, consolidées, ne peuvent plus être distinguées net- Ci) v. la Critique philosophique, IV' année, n° 38 (21 octol)re 1875): « Chacune de cesréalisalioiis liislinctes de la solidarité, séparée des autres, est ce que j'apjielle une race éthique, non dans ce sens qu'elle est morale ou possède la moralité, mais bien pour signifier qu'elle a des mœurs à elk',stius l'ensemlile desquelles je la considère pour la disliuguer de toutes les autres : des mœurs, des coutumes, des manières communes de penser, de juger et d'agiren
chaque cas déterminé» etc. — (p. 183). — Voy. aus^i le n" 4^2, (même
année, p. 242 et suiv.). — L'auteur oppose aux races éthiques, définilivemerit (( tonihées en discipline » et sous le « règne de la coutume, » celles dont l'histoire presque entière est une «ère de discussion, de recherches et de changements. «C'est à ces dernières que furent dues la culture classique et la civilisation libre dans l'antiquité. La Renaissance a consisté essentiellement pour les (leuples modernes en « une rupture de discipline, en un changement de coutumes, » en un retour aux idées classiques, après <t une interru|itiun de douze ou quinze siècles dans le développement libre de l'esprit. »
tement du fond originel auquel elles se sont superposées (1).
L'histoire a pour objet d'expliquer les événements par leurs causes, c'est-à-dire par leurs antécédents, ce qui serait impossible si les faits successifs étaient sans lien ; mais ils s'enchaînent entre eux et s'engendrent les uns les autres. Si grande qu'on doive faire, dans tel cas donné, la part des causes libres, c'est-à-dire des initiatives impossibles à prévoir, jamais un fait historique n'est à ce point le produit d'une génération spontanée, qu'on se croie dispensé d'en chercher, ou entièrement incapable d'en trouver l'origine dans les phénomènes antérieurs. Or on ne peut prétendre que ce déterminisme historique ne lie que les faits extérieurs, sans atteindre ni enchaîner en rien les consciences : sans enchaîner absolument telle ou telle conscience individuelle, il se peut; mais sans lier entre eux les états successifs et les mouvements de la conscience collective, je ne saurais en convenir.
De quels poids pèse le milieu historique sur les esprits d'ailleurs les plus droits et les plus fermes, c'est ce que montrent d'une façon bien frappante quelques exemples rappelés par M. E. Lavisse.
« Quand l'empire romain s'est retiré de l'Occident, dont les peuples barbares se sont partagé les provinces, un Romain gouverne le royaume d'Italie, ou règne Théodoric. C'est Cassiodore. Il a mis toute son intelligence dans ses lettres et dans ses traités, où il parle de omni re scibili. Tout ce que l'antiquité a su, il le suit, et tout lui
(1) M. r.ageliot définit une nation : « Un groupe cno|iéialif hérédilairc resserré par une cuutunie fixe > Lois scicnlifuiues du développement des nations, p. 237.
est prétexte pour le dire. Envoie-t-il l'ordre de réparer un monument? il fait une histoire de rarchitecture; de préparer un instrument de musique, ou bien une horloge, cadeau destiné à quelque roi barbare ? il écrit un traité sur la musique et Thorlogerie. Il connaît les philosophes et les poètes. Il est bon chrétien, avec cette immense érudition païenne. Il apporte dans le gouvernement un large et libéral esprit, et ce serait un grand ministre, s'il était dans une grande monarchie. Or cet homme divisera un traité en douze chapitres, parce que Dieu a créé douze constellations ; tel autre en trente-trois chapitres, parce que Jésus-Christ a vécu trente-trois ans. Dans le traité sur Torthographe, il célébrera la profession divine du copiste, qui réprime la ruse du diable avec le calamus, c'est-à-dire avec l'instrument dont le diable s'est servi pour frapper le Seigneur à la passion, et qui est écrit avec trois doigts, ce qui est le nombre des personnes dont se compose la divinité. D'où viennent ces bizarreries? Qui donc saisit cet esprit et l'emprisonne dans des formes vides? C'est l'influence théologique du milieu historique. Voilà un effet intellectuel de ce milieu.
« Grégoire de Tours est un saint homme dans une triste époque. Il est incapable de faire le mal, d'éviter par une mauvaise action une incommodité, une souffrance, même la mort. Grégoire de Tours, pourtant, jugé par nous, a le sens moral le moins assuré. Il ftiit au début de son livre sa profession de foi catholique. Etre catholique, voilà pour lui la principale vertu. Il pratique les autres, mais celle-là est la première qu'il réclame d'autrui. Là où il la trouve, il est comme incapable de trouver un crime. Clovis peut massacrer les rois ses pa-
rents, après les avoir dupés par les ruses d'une hypocrisie raffinée; le livre qui raconte ces assassinats se termine par la phrase célèbre : C'est ainsi que tout lui réussissait, parce qu'il marchait, les mains pures, dans les voies du Seigneur. Mais malheur au prince qui veut réformer le dogme de la Trinité, ou même toucher aux privilèges naissants de l'Eglise ; il a beau être un des plus intelligents des Mérovingiens, sans être plus méchant que les autres : l'indignation fait de Grégoire presque un écrivain, et son portrait de Chilpéric est un morceau de style. — Or si le saint évêque, un des meilleurs et des plus instruits des hommes de ce temps, ne connaît plus la marque distinctive du crime, comment ces princes et ces grands la connaîtraient-ils? Et pourquoi Grégoire ne voit-il plus clairement le bien et le mal? C'est parce qu'il obéit à l'influence théologique du milieu historique. Voilà un effet moral de ce milieu.
« Passons quelques siècles. Les fils de Philippe-le-Bel se succèdent sans laisser d'enfants mâles. La question de la capacité des femmes à hériter de la couronne se pose. Les partisans de l'exclusion des femmes cherchent et trouvent des raisons de toutes sortes. En voici une qui a beaucoup de succès : l'Ecriture a dit que les lis ne filent pas. Raisonnement : les lis, c'est le symbole de la royauté française; et qui est-ce qui file? Ce sont les femmes. Conséquence : la couronne ne peut appartenir aux femmes; elle ne peut « tomber en quenouille. » Qui donc permet et veut qu'on pense ainsi, qu'on torture un texte de l'Ecriture et qu'on en tire une maxime de droit politique? C'est l'esprit du temps. C est le milieu historique. Voilà un effet politique de ce milieu.
« Arrivons au temps moderne. Saint-Simon ne peut
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passer pour un admirateur de Louis XIV, ni de la monarchie comme elle a été comprise par ce prince, et Saint-Simon déclare, dans un des fragments récemment retrouvés, que l'on est plus libre en France qu'on ne Ta jamais été dans aucune république, attendu qu'il y a en France des lois qui ne peuvent être changées que par le prince dans Tintérêt de tous. Peut -on imaginer une plus singulière et plus puissante action de ce redoutable milieu historique? Quoi de plus propre à provoquer en nous un retour sur nous-mêmes ? Ne croyons-nous point, ne disons-nous point tous les jours, comme simples et naturelles, des choses qui seront trouvées étranges au XX* siècle, et ce siècle ne fera-t-il pas des mensonges de quelques-unes de nos vérités?.... Si nous avions vécu du temps de Caligula, dit le cardinal de Retz, le consulat du cheval nous aurait étonnés moins que nous ne rimaginons. »
Les faits historiques sont essentiellement la manifestation visible des sentiments, des pensées, des résolutions et habitudes morales dominant à tel moment, dans tel milieu : s'ils sont liés entre eux, d'une époque à l'autre, c'est avant tout parce que Létat moral général, dans une pha«e quelconque de Thistoire, est étroitement lié à l'état antérieur, dont il provient, et à l'état suivant, qu'il prépare. Mais quand il n'en serait pas ainsi, le déterminisme historique aurait toujours pour etfet, s'il ne l'avait pas pour cause, un certain déterminisme moral. Car les événements, aies considérer seulement comme faits accomplis, indépendamment de leui's causes morales plus ou moins faciles à démêler, contribuent certainement, et plus qu'on ne peut le dire, à engendrera leur tour les phénomènes moraux dans les consciences
De toutes manières, par conséquent^ les personnes, et les personnes collectives encore plus que les individus, se condamnent au mal en faisant mal, se préparent au mieux en faisant bien.
Cette loi générale de la continuité morale comme on pourrait l'appeler, n'exclut pas du reste les phénomènes de variation. Dans la vie morale d'une collectivité, comme dans la vie morale individuelle, comme partout où il y a vie, deux tendances opposées, mais non incompatibles, se manifestent, ensemble ou tour à tour, et se compensent : d'une part tout changement notable tend à durer et à prolonger ses effets, d'autre part surviennent sans cesse de nouveaux changements. Conservation et innovation, inertie et variabilité, telles sont les deux lois complémentaires qui régissent et l'individu, et la société, et l'espèce. De ces lois résultent tous les phénomènes, à la fois si divers et si constants, si mouvants et si réglés de la vie morale.
Par suite, nous ne serons pas embarrassés outre mesure d'une apparente contradiction entre cette loi générale, la solidarité historique, et certains faits de rhistoire des mœurs, dont la signification semble d'abord tout opposée. Un moraliste anglais contemporain, M. Lecky (1), retraçant l'histoire de l'Europe durant les huit premiers siècles de notre ère, arrive à cette conclusion fort juste, que l'opinion et les mœurs, c'est-àdire les conceptions et les pratiques générales d'ordre éthique, ne vont ni s' amendant ni se corrompant d'une manière continue, et ne se modifient nullement dans une direction constante. Selon M. Lecky, les vertus qui
(t) Historij of Enropean marais, from Augustus to Charlcmagne.
ont été dominantes, c'est-à-dire le plus généralement estimées et pratiquées, dans le monde civilisé durant une grande période de Thistoire, disparaissent souvent lans la période suivante en perdant la faveur publique, i^»endant que des vertus nouvelles, jusque-là dédaignées, entrent à leur tour en possession de Topinion et se généralisent. Ainsi, la résignation et l'humilité, sous 1 influence du christianisme, ont succédé au courage orgueilleux, volontiers offensif, de la grande période romaine.
Quand ce serait là vraiment une loi générale de l'histoire des mœurs, je dis qu'elle ne prouverait rien contre la loi plus générale encore de la solidarité historique. Elle la confirme, au contraire, et résulte précisément de cette loi fondamentale, combinée avec les faits de variation. En effet, ces vertus qui apparaissent, puis s'éclipsent, qui gagnent la faveur, puis la perdent, on avoue quelles se propagent graduellement, qu'elles sont en honneur dans un milieu donné durant des siècles, qu'elles ne font ni vite, ni aisément place à d'autres. Or, cela tient précisément à ce que, pour se propager, elles ont à vaincre la force d'inertie de la coutume antérieurement établie; puis à la longue, elles profitent à leur tour de cette même force qu'elles avaient d'abord contre elles. En un mot, c'est selon et par les lois mêmes de la solidarité, qu'elles se répandent et qu'elles durent.
Maintenant est-il bien vrai que, en ses jugements moraux, l'humanité soit aussi capricieuse et changeante qu'on le dit, aussi sujette à brûler ce qu'elle a adoré? — Chaque époque a ses modes en fait de vertus comme en fait de vêtements, soit ; mais il ne semble ni vraisemblable a prioîi, ni vrai en fait, que la fantaisie ébranle
et emporte si facilement ce qui est une bonne fois entré légitimement dans les consciences et passé dans les mœurs. L histoire même du vêtement ne nous montret-elle paS; à côté de ce qui change incessamment, quelque chose qui ne change plus, des usages qui, une fois acquis, se sont trouvés si décidément avantageux, qu'ils oiit bien pu varier superficiellement, mais non plus se perdre? Il y a de même des vertus que les hommes n'ont point cessé de goûter, du jour où ils les ont connues. Le courage a pu perdre de son importance relative, quand les circonstances Tout fait moins apprécier en le rendant moins nécessaire ; on a pu surtout en concevoir différemment Temploi, le vouloir plus réglé ou appliqué à d'autres fins; mais le courage n'a jamais manqué d'obtenir l'estime et l'admiration, aux époques mômes où les vertus d'un autre ordre ont été le plus en honneur. Le moyen âge, c'est-à-dire le temps où l'on a le plus prêché l'humilité et la douceur, n'est-il pas aussi le temps des vertus chevaleresques, parmi lesquelles était au premier rang le mépris des souffrances et des dangers ?
La vérité semble être celle-ci : de nouvelles vertus, peu honorées ou à peine soupçonnées des âges précédents, peuvent avec le temps devenir prépondérantes dans tel milieu, lorsque, prêchées avec autorité et propagées par l'exemple, elles se trouvent satisfiiire des besoins généraux, en même temps que répondre au vœu secret de la raison. Mais elles n'effacent pas pour cela les acquisitions morales antérieures, dignes de subsister. A moins qu'on ne soit dupe de certains phénomènes de transition, comme de l'ardeur des néophytes à déprécier outre mesure ce qu'ils viennent réformer ou amender.
on avouera que les vertus nouvelles se subordonnent les anciennes, mais ne les détruisent pas. Les humbles et les doux, au moyen âge, ne sont pas dis[)tMisés d'être courageux à leur manière; et le courage actif, militant même, n'est pas réprouvé, tant s'en faut; il est mis au service des faibles et des pacifiques.
Ainsi, nous sommes en droit de le dire, la solidarité historique tend à faire persister indéfiniment les effets moraux du passé. Ces effets, altérés peu à peu par de nouveaux événements, mais jamais annihilés, se retrouvent toujours comme éléments composants dans Tétat général des consciences, à n'importe quelle époque ultérieure, et quelques révolutions qui surviennent. Seulement, les vices, ne pouvant se répandre et durer sans compromettre gravement les sociétés qu'ils dévorent, sont éliminés, au moins en partie, par le fait seul de la concurrence vitale : car ils affaiblissent et dissolvent nécessairement Jes groupes sociaux où ils deviennent dominants. Les vertus, au contraire, toujours avantageuses, fortifient les sociétés qui les pratiquent : elles ne peuvent que tendre à entrer et à rester en possession de l'esprit public. A chaque époque celles-là tiendront le premier rang, qui répondront le mieux aux besoins particuliers du temps; mais une vertu vraie, après avoir été généralement goûtée, ne saurait jamais retomber tout à fait en oubli ou en discrédit. Elle est définitivement acquise, non pas, il est vrai, à la pratique universelle, mais à l'opinion morale de l'humanité. Car les groupes sociaux au sein desquels elle disparaîtrait deviendraient en cela inférieurs aux groupes rivaux dans lesquels elle aurait subsisté; et c'est à ceux-ci qu'appartiendrait bientôt la prédominance dans le tout.
Nous constatons ainsi une dernière fois que, si les lois inflexibles de la solidarité font durer et fructifier le mal comme le bien, il n'y a rien là qui doive décourager les bonnes volontés. Ces lois, indifférentes et sourdes, comme toutes celles qui régissent les phénomènes de quelque ordre qu'ils soient, ne sont pas pour cela en antagonisme avec la loi morale, ni oppressives de tout effort vers le mieux. Elles travaillent plutôt, en somme et à tout prendre, pour l'élimination du mal et le triomphe du bien. Toute bonne volonté les a pour auxiliaires non moins sûrement que tout mauvais vouloir pour complices.