CONCLUSION
« Wir kônnten durch unsere eigene verniinftige
Veranstaltung diesen, fiir unsere Nachkommeu so erfreulichen Zeitpuiikt schneller herbeifiihren.» Kant, Idée zu einer allgemeinen Geschichie..., éd.Hartenstein, t. IV, p. 153.
« Nous pourrions, par le sage emploi de notre propre raison, hâter un avènement si heureux pour nos descendants. »
A mesure qu'on avance dans l'étude de la solidarité morale (étude seulement ébauchée dans ce travail), on aperçoit à chaque pas des conséquences d'un vif intérêt, soit pratique, soit spéculatif, dont chacune appellerait à son tour une discussion. De ces conséquences, je relèverai les principales en résumant cette étude à grands traits.
Nous voyons maintenant avec une entière netteté en
quoi consiste la solidarité morale. Il suffit de rappeler
sous quels aspects multiples elle s'est oiferte à nous. T)e
même que mon corps est un tout organique, dont toutes
H. MARioN. Solidarité. 20
les parties se tiennent et agissent les unes sur les autres, de même ma personne mentale est un tout organique, dont tous les éléments (tendances sensibles et émotions, aptitudes intellectuelles et pensées, énergie volontaire et résolutions) se mêlent sans cesse et se déterminent mutuellement. Ce qu'est la vie pour le corps, la liberté Test pour la personnalité : je ne sais quoi d'insaisissable à la fois et de principal, qui est partout et n'est nulle part en particulier, qui en même temps préside au consensus des parties et en dépend.
Mais non seulement le sujet conscient est un tout comme le corps : les deux ensemble font encore un tout. Bossuet nous le dit lui-même : « L'â^me et le corps ne font ensemble qu'un tout naturel (1). » Or, la personne morale, c'est ce tout. La moralité plus ou moins élevée est la conformité plus ou moins parfaite, plus ou moins constante de tout mon être à l'idéal rationnel. Aussi comprend-elle à la fois la bonne conduite et la bonne intention. L'intention importe plus, il est vrai; elle est plus proprement morale. Mais le moral en nous est solidaire du physique, et réciproquement. « Tout ce qui se passe dans l'âme de César est représenté dans son corps, » dit Leibnitz (2); inversement, rien ne se passe dans le corps de César qui ne retentisse dans sa conscience et n'agisse sur son caractère. Si bien que, fît-on résider la moralité exclusivement dans les intentions, elle serait
(1) Connaissance de Dieu et de soi-même, chap. m, xx. Il ajoute : « Et il y a entre les ()arties une parfaite et nécessaire communication. » C'est aussi l'opinion de saint Thomas, qui n'admettait pas que l'âme fût dans le corps comme un pilote dans son navire. Cf. Leibnitz, Théodicée, Ire partie, g 59 : (( L'âme tl le corps composent un même suppôt, ou ce qu'on appelle une personne. >
(2) Et ailleurs : « Ce qui se passe dnns l'âme est représenté dans lesorganes » Uonadologie, 25. Ed. Enlmann, p. 707.
CONCLUSIOiN. — RÉSUMÉ ET CONSÉQUENCES PRATIQUES. 307
itoiijours liée à la vie physique et en d'étroits rapports avec elle. Car ce qui est libre au fond de nous est toujours solidaire de tout ce qui compose notre individualité ; et ce qui est libre dans nos intentions est solidaire (le tout ce que nous éprouvons en telle situation, à tel moment : or, parmi les éléments soit de notre constitution mentale générale, soit de notre état mental à un moment donné, une part revient toujours à la disposition permanente ou accidentelle des organes.
La liberté que nous avons est donc fort restreinte; «lie est engagée dans des liens. Mais elle n'est pas pour cela anéantie. Ses liens ne sont pas rigides et inextensibles : rien n'est tel dans le monde de la vie, qui est celui de la plasticité et du changement. Par la science, par des efforts répétés et bien combinés, nous pouvons jusqu'à un certain point nous déprendre. « La nécessité, du jour oii elle est comprise, commence à être vaincue, dit excellemment M. Fouillée : savoir comment les liens sont noués, c'est savoir aussi comment on peut les dénouer (1). » Notre caractère a beau être en grande partie donné, il suffit qu'il ne soit pas immodifiable. Or, rien ne l'est de ce qui le compose : ni nos sentiments, ni nos pensées, ni notre énergie volontaire ; et le tempérament physique, auquel il est lié, n'est pas non plus soustrait au changement. Le devoir reste donc possible et plus que jamais obligatoire; mais il ne consiste pas en volitions isolées, dont chacune serait absolument indépendante : il consiste dans l'effort persévérant de la volonté, pour modifier en mieux les facultés et dispositions de toutes sortes au milieu desquelles elle s'exerce, qui con-
(1) La liberté et le déterminisme, p. 435,
courent avec elle à nous faire ce que nous sommes, qui sont enfin comme ses organes.
Mais une telle modification de nous-mêmes suppose une solidarité d'un autre genre, car elle ne peut avoir lieu que selon des lois déterminées, présidant à l'enchaînement des états successifs dans une même vie. Tout se tient, en effet, dans le cours d'une vie, comme tout se tient dans un vivant, à quelque instant qu'on le considère. La solidarité n'est pas seulement statique , mais dynamique, si je puis dire ainsi. Pas plus au moral qu'au physique, ce que je fais aujourd'hui n'est sans lien avec ce que j'ai fait hier, sans influence sur ce que je ferai demain. Mon corps garde des traces de tout ce qu'il a fait et subi; soit par l'exercice, soit par l'inaction, il contracte des aptitudes durables, des dispositions persistantes. De même, mon caractère est en perpétuel devenir, surtout dans la jeunesse; chaque fois qu'il s'affirme, il se forme ; en montrant ce que l'a fait le passé, il prépare et détermine ce qu'il sera dans la suite. Loin qu'on puisse toujours en attendre tout indistinctement, il se lie de plus en plus par l'emploi qu'il fait de son initiative; et un moment vient où il n'a plus de liberté que ce qu'il a su en mettre dans les habitudes qu'il a prises.
L'habitude, voilà donc une nouvelle chaîne pour le libre arbitre, comme un nouvel obstacle à la spontanéité physique. Mais qu'importe, si l'on se donne à soi-même, au moins pour une part, les habitudes qu'on veut? Or, cela n'est point contestable. Je puis quelque chose, si peu que ce soit, pour fortifier mon corps par l'exercice, et le diriger dans son développement; je puis quelque chose aussi pour la culture de mon caractère. Si la li-
berté a prise quelque part en ce monde (et la morale veut qu'on Tadmette, quoique la science comprenne imparfaitement comment cela a lieu), ce doit être avant tout sur ce qui nous est le plus propre, sur les sentiments, les pensées et les tendances actives dont est faite notre moralité.
Dès lors le devoir, loin d'être sans objet, est aussi net qu'impérieux. Une consiste plus, il est vrai, à agir, par une sorte de miracle, dans Tabsolu, ou pour mieux dire dans le vide, indépendamment de notre nature empirique (ce qui est impossible) et en enfantant ex nihilo, sans limite, des résolutions entièremout quelconques (ce qui est une prétention chimérique) ; mais il consiste à veiller à tout instant sur nos sentiments, nos pensées et nos actes, afin de nous donner de bonnes habitudes, afin de réagir contre ce qui est mauvais en nous, à Taide et au profit de ce qui est meilleur. Créer notre caractère, amender notre nature en nous servant de ce qu'elle est pour la rapprocher de ce qu'elle doit être, voilà notre tâche, du jour où nous prenons conscience de notre activité spontanée et d'un idéal auquel elle doit se conformer. Il m'est impossible de concevoir autrement la moralité et le devoir; et je crois qu'on est dupe d'une abstraction quand on les transporte hors de la nature humaine telle qu'elle est donnée, hors du temps et de l'espace, dans je ne sais quelle sphère de l'inconditionné.
Ainsi, une même vie morale est un tout continu, ua poème. Les événements ne s'y succèdent pas au hasard, ils sont amenés. La fantaisie créatrice et l'improvisation y peuvent tenir une place, autant de place qu'on voudra; elles ne seront jamais sans devoir quelque chose au passé ni sans engager quelque peu l'avenir.
Mais ce n'est encore que par abstraction que Ton considère à part la vie individuelle. Je suis membre d'une société, en dehors de laquelle je ne subsisterais guère plus qu'une cellule de mon corps ne peut subsister isolément. Le groupement est si bien la loi de Fhomrae, que les petites sociétés se groupent d'elles-mêmes en sociétés plus vastes, lesquelles s'associent à leur tour.
C'est une des formes de notre besoin d'ordre et d'unité. Il y a en tout homme comme un sentiment confus de l'unité humaine, comme une obscure aspiration vers l'union complète de l'espèce, union qui semble être, en dépit des divergences et des conflits la fin que nous assigne notre communauté de nature et de destinée. Quand Pierre Leroux parle de la solidarité humaine, c'est uniquement en ce sens qu'il l'entend : de là la grandeur, mais aussi le vague de sa conception; de là le caractère singulier d'une doctrine à la fois économique et mystique (1). — Ce que nous avons étudié sous le nom de solidarité sociale, au contraire, c'est un ensemble de phénomènes bien déterminés : les i)hénomènes qui, dans la société, notre milieu naturel, dans toute société, petite
(1) p. Leroux, L'Hcmanité : De son ]>rincipe et de son avenir, où se trouve exposée la vraie définition de la relitjion et où l'on explique le srns, la suite et l' enchaînement du mosaï'une et du christianisme. Pans, 1840. Voir surtout le livre IV : Solidarité mutuelle des hommes, et le livre V, La solidarité des hommes est éternelle. L'auteur croit avoir trouvé la conciliaiion définitive dt! l'ét-'oïsme et de la charité. L'ouvrage a pour épigraphe ce mot de saint P.iul: « Quoiiiue nous soyons plusieurs, nous ne sonfimes tous néanmoins qu'un >eul corps. » lîomains, 12. — Un des livres les plus répandus de l'école pli.ilaot. rienne est intitulé Solidarité ; l'auteur est le colonel H. Renaud. Mais le sci 1 moyen de faire vraiment sentir et prendre à cœur la « solidarité humaine », comme on l'entend danS' \e& doctrines socialistes, serait de soumeltre à des analyses positives, du penre de celles que nous avons tentées, l'influence multiple et profonde qu'exercent nécessairement les uns sur les autres les hommes en société.
CONCLUSION. RÉSUMÉ ET CONSÉQUENCES PRATIQUES. 3l!l'
OU grande, bien organisée ou diffuse, nous font solidaires les uns des autres quant à la moi-alité.
Toutes les causes qui président à la formation des sociétés et en assurent la cohésion sont en même temps des causes de solidarité morale entre les personnes associées. C'est pourquoi la solidarité est plus étroite à mesure que Torganisation est plus parfaite. Les phénomènes de sj^mpathie, d'imitation, de contagion, se produisent avec plus de puissance, se propagent plus vite et pluS' loin, dans un groupe régulier dont toutes les parties' sont bien cohérentes et coordonnées. L'opinion aussi y a plus de force, soit qu'elle soutienne les vieilles coutumes et les fasse durer, soit qu'elle tende à les remplacer par de nouvelles. Entre les membres d'une tkmille, d'un état, d'une église, la solidarité dans le bien et dans le mal est frappante. Les bonnes volontés individuelles peuvent être comprimées, étouffées par la force d'inertie d'un milieu contraire; mais elles tendent à modifier ce milieu même, et, si elles sont nombreuses et fortes, elles peuvent avec le temps exercer sur lui une action salutaire. Inversement, les initiatives mauvaises tendent à corrompre toute la société en un point de laquelle elles se produisent; et, nombreuses, énergiques, souvent répétées, elles y parviendraient d'autant plus vite, que les bonnes coutumes antérieurement consoli* dées offriraient à leur action dissolvante moins de résistance. En un mot, dans un groupe social, il n'est pas un acte moral qui n'intéresse tout le monde, comme dans un vertébré supérieur pas un élément organique ne peut accomplir sa fonction bien ou mal, sans profit ou péril pour tout l'animal.
Ce grand fait général de la solidarité sociale offre, en
somme, deux aspects. Si l'on ne se contente pas de constater l'influence de l'individu sur l'individu (à laquelle tout se ramène, au demeurant, mais qui serait la même, au degré près, dans une société inorganique); si l'on prend la société au sens élevé du mot, la société comme un tout clos, comme un corps, on a, d'une part, l'influence du tout sur les parties, c'est-à-dire de la société sur l'individu, de l'autre, l'influence des parties sur le tout, de l'individu sur la société. Or, la première de ces influences serait par elle-même, par elle seule, essentiellement négative, la seconde essentiellement positive; la première est avant tout une force de conservation, la seconde une force d'innovation.
La société tend à façonner l'individu à son image, donc à limiter son initiative, en lui imposant, pour règle de ses jugements, l'opinion, pour règle de ses actes, la coutume : elle tend à le mettre et à le maintenir au niveau de la moralité moyenne, ne soufî'rant guère qu'il tombe au-dessous, empêchant souvent qu'il ne s'élève au-dessus. — Mais, cette action immobilisante de la société sur les consciences ne constitue pas pour l'individu une nécessité immuable.
L'opinion, le sentiment public, la coutume, en un mot la moralité moyenne du groupe, ne sont, à tout prendre, que le produit de jugements, de sentiments et de volitions individuelles, autrement dit, la résultante à un moment donné d'une multitude d'initiatives particulières. Or, la résultante n'est constante que si les composantes le sont. Qu'un changement d'énergie ou de direction survienne dans un nombre suflisant de volontés, la moralité moyenne changera. C'est donc en vain que le niveau général menace de s'imposer à tous,
si chacun peut quelque chose pour relever ce niveau ou l'abaisser.
La force d'inertie de la société pèse lourdement sur la liberté personnelle, mais non d'un poids mort. Si, dans l'individu, à côté de tout ce qui est déterminé quelque chose est libre (et sur ce point il est clair qu'il n'y a rien à tirer pour la négative des entraves créées par l'exercice même et le concours des activités individuelles), il ne tient qu'aux bonnes volontés de faire servir au triomphe du bien le mécanisme de la solidarité sociale. La puissance de la sympathie, la force de l'exemple et des entraînements ne font pas plus défaut aux bonnes actions qu'aux mauvaises. Nous avons même vu que l'opinion commune d'un groupe social vaut généralement mieux que la conduite des individus ; d'où il suit que, même dans un milieu médiocre, les bonnes initiatives sont en somme favorisées plutôt que contrariées par l'opinion, les mauvaises, plutôt contrariées que favorisées. Cela résulte d'abord de ce que le fonds rationnel qui nous est commun se trouve consolidé par l'union des consciences dans la vie sociale, de sorte que les passions égoïstes, en antagonisme entre elles, ne l'entament pas facilement. Mais de plus, l'intérêt commun agit ici dans le même sens que la commune raison. Les bonnes volontés étant en général, par elles-mêmes et par leurs effets, utiles au groupe où elles se manifestent, et favorables à la sécurité et au bonheur des individus dans le groupe, un sentiment plus ou moins confus de cette utilité nous disposé à les encourager chez les autres, même quand nous sommes le moins en état de les imiter.
Il suffit donc que l'individu ne soit pas entièrement immobilisé, ne se laisse pas absolument comprimer par
son milieu (et c'est de quoi l'aident à se préserver Tinstinct d'indépendance;, le besoin de changement, Tesprit de rivalité, toutes les forces de réaction que comporte notre nature); pour que la solidarité sociale, au lieu d'être oppressive de la moralité, lui vienne doublement en aide, en assure la conservation d'abord, et même l'expansion. La lutte pour le bonheur, sinon pour la vie même, entre les membres d'une même société , la lutte pour l'existence entre sociétés rivales, travaillent à ce résultat final : élimination des individus les plus mauvais au profit des meilleurs, élimination des sociétés corrompues, où la sélection précédente ne s'est pas faite, au profit des sociétés les plus saines.
Mais, avant d'insister sur les conséquences à tirer de ces faits, achevons de résumer notre description de la solidarité. Non seulement la solidarité est étroite entre la liberté et son contexte à chaque moment donné, plus étroite encore entre les actes successifs d'une même vie; non seulement elle est manifeste entre les individus d'un même groupe, et entre les groupes voisins dans un même temps; elle relie aussi entre elles les générations successives.
Je suis moralement solidaire de mes parents , qui l'étaient des leurs, et mes enfants le seront de moi. Je reçois avec la vie mon tempérament et le principal de mes facultés mentales ; je ne puis pas tout devenir indifféremment; la fermeté de ma raison, la tendresse ou la dureté de mon cœur, l'ardeur de mon imagination, ma puissance de réflexion, et jusqu'à ma force de caractère, presque tout ce qui fera ma valeur morale est en germe chez moi dès le berceau. Ce naturel héréditaire, je pour-
rai le modifier, soit, mais dans des limites restreintes, avec plus ou moins de peine ; et je le pourrai d'autant moins que cela deviendra plus urgent. J'hérite donc, non pas de vices déterminés, ni de vertus toutes faites, mais de dispositions profondes, matière première de ma, moralité future, dont ma liberté devra faire mes vices et mes vertus. « Mes ancêtres, sont, selon Texpression d'Emerson, comme les notes diverses dont sera fait ce morceau de musique, ma vie. » En même temps je trouve, préparée aussi par mes parents, une situation donnée, des conditions de vie dans lesquelles mon activité devra se déployer, desquelles du moins elle devra partir. Et quand, au milieu de ces conditions, je commence à manifester ma nature, à développer mes l'acultés, ce sont mes parents encore, eux de qui je tiens tout jusque-là, qui me font prendre mes premières habitudes, dirigent bien ou mal ma croissance.
C'est pourquoi une famille a, tant qu'elle dure, une sorte de personnalité, une existence continue. Les enfants portent le poids des fautes, ou bénéficient des mérites de leurs pères. « Les pères ont mangé des raisins verts, et les dents des enfants en sont agacées (1^ », disait un vieux proverbe juif. De même que chaque génération prépare l'avenir économique des suivantes, après avoir reçu le legs, riche ou pauvre, des précédentes, de même, moralement, chaque génération reçoit de ses ancêtres, lègue à ses descendants, une tâche plus ou moins facile, et, pour accomplir cette tâche, des dispositions plus ou moins heureuses.
Cette solidarité est surtout frappante dans les cas
(1) Jérémie, xxxi, 29. — cf. Ézéchiel, xviii, 2.
extrêmes. Le misérable né de parents criminels, qui ne reçoit d'eux que des tendances vicieuses ou des facultés incomplètes, pour faire face aux conditions d'existence les plus défavorables, n'est-il pas une proie désignée pour la prison et pour le bagne ? Au contraire, ce qu'il peut y avoir de vrai dans l'opinion qui attribue de confiance une certaine supériorité morale aux descendants d'une famille patricienne ; ce qui rendrait spécieuse et en partie légitime la prétention de l'aristocratie de naissance, si elle ne gâtait tous ses avantages par des défauts et des faiblesses propres, résultant notamment de l'oisiveté luxueuse et de l'esprit de caste, — c'est qu'en effet, toutes les présomptions sont en faveur d'hommes dont les ancêtres, depuis de nombreuses générations, ont été d'une part soustraits aux causes les plus ordinaires de vulgarité ou de grande déchéance morale, d'autre part, protégés par le sentiment de l'honneur, tenus en haleine par l'opinion, piqués d'émulation par leur orgueil même.
L'hérédité, d'ailleurs, n'est pas seule en jeu dans la formation et la transmission des traditions de famille. On ne saurait distinguer exactement son rôle i)ropre de la part qui revient à l'éducation. Mais il n'importe, puisque cette éducation est encore, directement ou indirectement, l'œuvre des parents.
Les mêmes raisons font l'unité morale d'un peuple à travers l'histoire. Le caractère national n'est pas immuable, mais il n'est pas non plus sans fixité. Chaque fois qu'il se manifeste il se perpétue. Nous sommes liés aujourd'hui (et chacun sait combien !) par les actes de nos pères. En arrivant à la vie, notre génération avait, comme on dit, dans le sang des dispositions dominantes.
en partie aussi vieilles que notre race, en partie d'acquisition récente, qu'elle avait reçues et non choisies. Puis l'éducation a commencé à modifier ou à fixer ces dispositions, de toute manière à les déterminer, bien avant que nous fussions aptes à les juger nous-mêmes, et à en prendre la direction. Enfin, lorsque, adultes à notre tour, nous avons pris conscience de nous comme nation, nous nous sommes trouvés dans une situation donnée, que nous n'avions plus à faire, dans des conditions politiques, tant extérieures quintérieures,d'une extrême complexité, créées par nos pères au cours des siècles, legs de toute l'histoire antérieure.
Les actions et réactions de toutes sortes que nous produisons et subissons tour à tour, dont nous profitons ou pâtissons selon les cas, mais par lesquelles se traduit, s'affermit ou se comproHiet notre moralité, résultent de tout ce déterminisme historique, autant et plus que d'un choix exprès de notre part. Si nous valons quelque chose, nous n'en avons pas tout le mérite ; si nous valons trop peu, la faute n'en est pas à nous seuls. L'historien ne peut porter un jugement équitable sur ses contemporains, qu'à condition de faire la part des nécessités historiques dont ils ont trouvé autour d'eux et en euxmêmes l'héritage. Le politique ne peut agir qu'en tenant compte de ces mêmes nécessités, et en les faisant servir à ses desseins. C'est pour cela que, parfaitement informé de l'état actuel d'un peuple et de ses rapports avec les autres (état et rapports qui résultent en grande partie de son histoire), on pourrait avec quelque certitude prévoir la conduite de ce peuple en un cas donné.
Le lien qui rattache ainsi le présent au passé étreint
à coup sûr la liberté individuelle, de façon à lui laisser peu de champ ; mais il n'importe : pourvu qu'il ne l'étoufFe pas et qu elle subsiste (or les raisons qu'il y a de l'admettre ne sauraient être détruites, je le répète, j)ar ce fait indéniable qu'elle s'applique à des conditions déterminées), elle peut s'affranchir progressivement de ce déterminisme une fois connu, se le subordonner tout entier et le faire servir au progrès moral (1).
En effet, remarquons d'abord que, si l'hérédité psychique nous fait dépendants de nos parents, cette dépendance n'est point nécessairement, ni exclusivement défavorable à la moralité. Non seulement ma moralité extérieure ou objective sera, toutes choses égales d'ailleurs, plus élevée s'ils me lèguent un naturel plus sain; mais ma liberté même, élément essentiel de ma moralité intime, sera plus entière si j'hérite d'eux une raison plus droite, moins de passions basses, un plus heureux équilibre mental. Ce que je leur dois dans ce cas, loin d'amoindrir ma responsabilité, l'accroît, car ma dépendance à leur égard assure précisément mon indépendance.
Si, pénétré de cette vérité, je considère ma situation 4'intermédiaire entre le passé et l'avenir, il m'est impossible de ne pas reconnaître que la responsabilité dont je puis être tenté de me décharger sur mes ancêtres, en tant que je suis ce qu'ils m'ont fait, je la retrouve tout entière envers mes descendants, en tant que je contribue à les faire ce qu'ils seront. Même dans le cas où je serais
(1) « En tiavaillaiit sur soi, il faut faire comme en travaillant sur autre chose : il faut connaître la constitution et les qualités de son objet et y accommoder ses opérations. Ce n'est donc nat en un moment, et par un simple acte (le volonté qu'on se corrige et qu on acquiert une meilleure volonté, n Leibnilz, Tkéodicée, 3» partie, | 328.
CONCLL'SION. — RÉSUMÉ ET CU>SKUL'1;NCES PRATIQUES. 310
le terme extrême de la série, je serais mal venu à me regarder exclusivement comme un produit fatal et inerte du passé : mon devoir serait encore, aussitôt averti, de discerner entre mes dons héréditaires, et d'employer tout ce que j'aurais d'énergie propre à en tirer le meilleur parti possible. Mais je suis tenu à une vigilance bien autrement active, comme anneau vivant dans la chaîne ininterrompue des générations. Si, d'une part, aboutit à moi toute l'histoire de mes ascendants, et si rien ne s'est perdu de leurs sentiments, de leurs pensées, de leurs œuvres bonnes ou mauvaises, mon histoire personnelle influera de même sur toute ma lignée, et, de ce que j'aurai inséré en bien ou en mal dans la série, rien ne sera perdu. Je travaille donc pour l'avenir, c'està-dire pour la future moralité et le bonheur futur de ma famille, de mon pays, de Thumanité, chaque fois que par mon initiative, toute restreinte qu'elle est, je développe et modifie en mieux, si peu que ce soit, ma nature. Toutes les fois, au contraire, que je déchois, je sème pour l'avenir des difficultés, des fautes et des misères. Quelle pensée pourrait être plus propre à me faire considérer la vie avec gravité ?
On. dira peut-être que peu de gens sont capables d'être vivement touchés par cette lointaine perspective de l'avenir moral de l'espèce. Mais d'abord, la question n'est pas de savoir combien d'hommes sont actuellement prêts à prendre pour guide la pure vérité morale. Toutes les grandes théories ont toujours assigné pour tin à l'activité individuelle la perfection universelle, le bien de l'humanité entière, la dignité et le bonheur de la personne, de toute personne. Teu importe que cet idéal dépasse infiniment la courte vue et Tégoïsme du grand
nombre : n'est-ce pas Tessence de tout idéal? La moralité ne consiste-t-elle pas avant tout, pour chaque volonté particulière, à se reconnaître un but en dehors d'elle-même, à se donner une tâche désintéressée?
Ensuite, il n'y a aucune raison de croire que la perfection et le bonheur de notre descendance doive être un idéal moins efficace que n'importe quel autre et de moins d'autorité sur les consciences. Il suffit qu'il s'offre à nous comme obligatoire dans la mesure de nos forces, pour que nul ne soit en droit de s'en désintéresser. Toute prétention égoïste de satisfaire à la loi morale en travaillant uniquement à notre bien personnel, sans souci de celui des autres, est évidemment vaine et non avenue, du moment que la solidarité est notre condition ; car je ne pui^ ni m'améliorer ni me corrompre sans profit ou dommage pour autrui, et tout ce que je fais importe à d'autres, puisque tout ce que je fais a des suites. Four être ainsi subordonnée à des fins très éloignées, la conduite individuelle reste-t-elle sans règle actuelle? Tout au contraire. Le devoir est le môme que dans toute autre hypothèse, et comporte pour l'individu toutes les mêmes sanctions. La forme n'en est ni moins catégorique, ni moins arrêtée, parce que la matière en est plus déterminée. Je dirais plutôt que, si quelque chose au monde est de nature à rehausser encore le prix de la vie et la majesté de l'obligation, c'est de voir qu'une vie n'est pas un épisode sans conséquence, mais que tout manquement à un devoir, toute violation d'un droit a des effets indéfinis, que tout bon vouloir, au contraire, produit un bien durable.
Et maintenant, on méconnaît, ce me semble, quelques-uns des traits les plus honorables de notre nature,
CONCLUSION. — nÉSUMÉ ET CONSÉQUENCES PRATIQUES. 321
si l'on croit que tout le monde verra seulement dans la solidarité l'excuse qu'elle apporte à nos misères momies, nullement le surcroît de vigilance qu'elle nous demande; seulement les responsabilités qu'elle nous enlève, nullement celles qu'elle nous impose. Ceux qui sont de mauvaise foi et ne cherchent que des sophisraes de justification, ne sont jamais en peine d'en trouver : la peur de leur en fournir serait une préoccupation puérile, dont la spéculation philosophique n'a pas à s'embarrasser. Nous avons montré déjà que les excuses sont suspectes dès qu'on se les applique à soi-même. Celles dont il s'agit ici sont, plus que toutes les autres, de cette catégorie d'excuses qui cessent d'être recevables par cela seul qu'on est assez éclairé pour les connaître. C'est aux sanctions sociales, aux sanctions positives, là où les autres font défaut, qu'il appartient de remettre dans l'ordre , au nom de la solidarité même , ceux qui allégueraient trop complaisamment la solidarité pour violer l'ordre (1). Quant aux autres, à ceux qui n'ont pas spéculé d'avance sur le bénéfice des circonstances atténuantes, quoiqu'ils y aient droit, quel mal y aurait-il à le leur accorder dans la mesure où le permet l'intérêt général? N'est-ce pas ce qu'on fait déjà, bien que sans critérium déterminé? On le ferait d'une façon plus réllcchie et plus sûre, une fois la solidarité bien comprise et ses lois bien établies : la société n'y perdrait rien, et la justice y gagnerait,
(1) Leibnitz faisait remarquer avec raison que la pénalité n'a de fondement solide et ne peut avoir d'efficacité (jue si la liberté est restreinie tt liée à des conditions Dans l'hypothèse d'une liberté absolue, inconditionnée, illimitée, les peines seraient au moins inutiles. Théodicée, I" partie, g 07; 3« partie, l 313, et ])a!^sim. Leibnitz cite Bayle coir.me ayant professé la n.vme opinion contre la ii'jcrlé d'indrffcrcnce.
H MARioN. Solidarité. 21
Et non seulement la force publique ne serait pas désarmée, pour être plus éclairée, on peut croire que, loin d'avoir à redoubler de rigueurs, elle aurait moins à intervenir, du jour 011 la solidarité morale serait univerïellement connue. Certainement, les natures décidément perverses seraient fort peu retenues dans le mal par la crainte de nuire à autrui ; mais combien de fautes, même graves, sont commises par des hommes plus légers que mauvais, qui manquent à s'observer surtout parce qu'ils se disent : Je ne fais de mal qu'à moi-même ! Si tout le système dé l'instruction et de l'éducation publiques était réglé de façon à apprendre à ceux-là qu'il n'est point de cas où l'on ne nuise vraiment qu'à soimême, que d'autres, avec nous ou sans nous, récolt-ent toujours ce que nous avons semé, que des lois inéluctables tendent à perpétuer et à amplifier les effets de notre conduite, que tout ce que nous fliisons, enfin, importe à tous et influe sur ce qu'on fera après nous, — il est à croire que cette pensée, profondément gravée dans les esprits, ne serait pas toujours sans efficacité pratique. N'empêchât-elle qu'un très petit nombre de fautes, le gain serait considérable, car les lois mêmes de la solidarité se chargeraient de le multiplier. Le moindre bon vouloir fructifierait de la même manière qu'un capital placé à intérêt composé.
Ce n'est pas, il est vrai, l'intérêt moral de l'humanité considérée comme un tout, qui exercerait d'abord sur les volontés une influence appréciable ; mais plus les groupes sont étroits et plus les sociétés sont organisées, plus grand est le nombre des individus capables d'embrasser de tels touts par la pensée et d'en prendre à cœur le bien commun. La patrie, quand elle n'est pas
trop étendue, la cité, surtout la cité libre, où le rôle du citoj^en n'est pas tout passif, inspirent parfois, même à des individus d'une culture morale médiocre, des sentiments désintéressés. Mais c'est principalement dans la famille, que la nature a prêté à la volonté, pour l'accomplissement des devoirs, le secours puissant des affections. Un père, une mère, peu sensibles peut-être au devoir abstrait, peu troublés par la pensée d'une chute purement personnelle, ne seraient pas toujours aussi indifférents aux suites de leurs fautes, s'ils voyaient nettement qu'elles ne peuvent manquer de retomber sur leurs enfants. Aucune pensée ne saurait être plus saine pour les parents, plus sûre gardienne de leur dignité, que la pensée de la solidarité morale, et notamment de Tliérédité. Pour peu qu'on vaille, on veut ses enfants meilleurs et plus heureux que soi, cela est de règle. Ce serait donc faire beaucoup pour l'amélioration de l'espèce humaine que de travailler à élucider, puis à répandre dans tous les esprits cette vérité : que nos fautes et nos vices compromettent nos enfants et sont pour eux semence de hontes et de maux, tandis qu'ils profiteront de nos mérites et vaudront mieux que nous avec moins de peine, si nous prenons la peine de valoir un peu.
La question du progrès moral, si débattue, prend maintenant pour nous un nouvel aspect.
Un progrès s'est-il accompli dans la moralité humaine durant les siècles passés ? Je l'ignore ; ou plutôt je le crois, mais je n'ai pas à l'établir ici; je n'alléguerai sur ce point que des présomptions. — Un progrès peut-il
s'accomplir à l'avenir ? Je l'affirme. Il s'accomplira si nous le voulons, si nous sommes assez nombreux et assez fermes à le vouloir.
Le débat historique sur ce point offre un vif intérêt: mais il est infiniment complexe, il demanderait d'immenses développements, supposerait l'érudition la plus vaste. Que l'on croie au progrès ou qu'on le nie, la première difficulté est de fixer le point de départ de notre espèce. Les uns (1) croient le trouver dans un état voisin de celui où l'on voit aujourd'hui les sauvages, mais plus bas encore, dans un état en somme tout animal, où manquaient à l'homme les éléments mêmes de la moralité. Les autres (2) soutiennent avec raison que l'état de nos sauvages est, comme le nôtre, un point d'arrivée, le produit de bien des siècles d'existence. Loin que cet état, disent-ils, soit le premier commencement de tout progrès, ce peut être aussi bien, c'est plus probablement le terme d'une longue décadence : terme vers lequel nous ne manquerions pas de nous acheminer nous-mêmes par la perversion graduelle de nos habitudes morales, l'oubli des méthodes scientifiques, la perte des arts, en un mot, par la déchéance générale qu'amènerait infailliblement une abdication prolongée de la raison et de la volonté.
Il est certain, en effet, que les lois de la solidarité individuelle, jointes à celles de la solidarité sociale, comportent et expliqueraient la chute définitive en sauvagerie, comme résultat et châtiment d'assez de fautes accumulées, tout aussi bien que le progrès moral indé-
(1) Darwin, la Descendance de l'homme, trad. franc., t. I, ch. ni, p. 75 à 116. — Sir John Lubl)Ock, les Origines de la civilisation', — eten générnl les moralistes anglais de l'école évolulionniste.
(2) Renouvier, Op. cit. — et Critique philosophique, 4« année, n» 38, etc.
fini, comme fruit et récompense des bonnes volontés accumulées. Mais il n y a aucune conclusion à tirer de là, sinon que le progrès moral n'est point évident, n'est point nécessaire et ne peut être posé en dogme. Ceux qui affirment ce progrès restent tenus d'établir qu'il a eu lieu dans le passé et qu'il continuera vraisemblablement dans l'avenir. Mais s'il a eu lieu, ce n'est point par la seule force des choses, sans le concours des volontés; s'il peut se continuer et s'accélérer, ce n'est qu'à condition que le plus grand nombre d'entre nous le veuille. Il semble impossible, après la critique de M. Renouvier, de soutenir encore la thèse du progrès fatal et continu, du Progrès quand même et quoi que ïon fasse.
En revanche, la question ainsi posée, il paraît dilficile de nier le progrès moral comme fait historique.
Sans doute, ce progrès ne s'est produit ni partout, ni toujours, ni uniformément. Il est très vrai que seuls quelques peuples privilégiés en ont donné le spectacle, et que, de ces peuples là même, pas un n'a échappé à la décadence. On noiïs montre avec raison les vieilles sociétés de l'Orient, immobiles depuis des siècles, emprisonnées dans leurs coutumes, vouées à des institutions mortelles pour la raison comme pour la liberté. Notre Occident lui-même a vu succéder à la civilisation des cités grecques et au droit romain le moyen-âge et la justice féodale. A Athènes, au temps des guerres médiques, la vie morale a été infiniment plus intense qu'en France au xii" siècle de notre ère. Il y a eu dans la plus humble république de l'antiquité plus de justice et de raison, une plus grande autonomie de la personne humaine, une plus forte aspiration vers l'idéal juridique, qu'en Espagne sous Philippe IL Accordons tout cela,
quelques restrictions qu'on puisse faire, par exemple touchant l'esclavage. Accordons aussi que rien ne justifie l'hypothèse naïvement optimiste, suivant laquelle même les longues éclipses du droit et de la liberté seraient nécessaires au progrès, et la civilisation ne pourrait éclore qu'après ces obscures périodes d'incubation. Bien que le rôle de l'historien soit de tout comprendre, une thèse qui ne va pas à moins qu'à Tapprobation de tout fait accompli nous est suspecte : une philosophie de l'histoire qui justifie indistinctement toutes choses et tout le monde nous semble par trop complaisante. — Mais de ce que le progrès moral n'était point nécessaire, il ne s'ensuit pas qu'il ne soit pas réel; de ce qu'il n'a eu lieu ni partout à la fois, ni sans interru[)tion, ce n'est pas à dire que, tout compte fait, il ne se soit pas accompli.
N'essayons pas de remonter aux origines: en tout, le premier commencement nous échappe. Kant avoue luimême qu'il fait une construction purement théorique, lorsqu'il essaie de retracer le commencement probable de l histnire de fhoinme {[). Avec lui toutefois et avec ses disciples français, nous croyons qu'il est d'une méthode prudente, dans la question qui nous occupe, de ne pi-endre l'homme que tout pourvu, au moral comme au physique, des traits essentiels de l'humanité, des caractères spécifiques actuellement universels et, semble-t-il, irréductibles. Peu importe de quelle manière l'homme est apparu sur la terre, qu'il ait été formé tout d'un coup de toutes pièces, ou que, par une longue suite de transformations, il se soit préalablement élevé de quel-
{\) Muthniasslicher Anfang der Mcnschemieschichte, 1786; Ed. Harlenstein, t. IV. p. 315.
que rang inférieur jusqu'à l'humanité ; nous n'avons pas à remonter au delà du jour où il possède, au moins en ébauche^ de quelque manière qu'il les ait reçus ou acquis, les attributs fondamentaux dont la réunion seule fait riiomme, au témoignage unanime des philosophes et des naturalistes.
Les fouilles géologiques ont fait découvrir jusque dans les couches profondes du terrain quaternaire, et même dans les gisements de l'époque tertiaire, des ossements que les savants s'accordent à reconnaître pour des débris humains, voilà un fait. La paléontologie a donc des signes différentiels auxquels, sur l'examen de quelques os, elle distingue sûrement le squelette de l'homme. C'est cet homme fossile qui doit être pour nous l'homme primitif, si nous voulons attacher à ce mot un sens déterminé et, autant que possible, scientifique (1). Or, à côté de ses ossements, on retrouve les outils et les armes dont il se servait, les ornements dont il se parait, les traces du feu qu'il allumait, jusqu'aux débris de ses repas. L'archéologie préhistorique, qui recueille, classe et interprète ces signes des premières civilisations, peut en déterminer l'ancienneté relative et Tordre de succession. Nous ignorons à combien de siècles avant nous peut remonter l'existence de cet ancêtre, qui luttait avec la hache de silex taillé contre Tours des cavernes; mais nous savons qu'il est antérieur à l'époque de la pierre polie, laquelle précède de beaucoup, du moins pour une même région, l'âge des métaux. Le progrès matériel et, si Ton peut dire, économique est donc certain.
(1) Voir les ouvrages spéciaux, qui sont en grand nombre; v. notamment L'espèce humaine, de M. de Quntrefa^'cs.
Le progrès moral, bien qu'on ne puisse le constater aussi directement, résulte dès lors d'une induction légitime, ou du moins de toutes les analoaies.
Ne peut-on, en eiFet, d'après les données que nous avons^ reconstituer approximativement Tétat mental de riiomme fossile? De même que certaines lois zooiogiques, particulièrement la loi de corrélation des organes, rendent possible la reconstitution du corps entier par l'examen de quelques parties, ne pourrait-on pas, quoique avec plus de difficultés et plus de chances d'erreur, restituer à peu près l'état moral de riiomme primitif, sur quelques traits saillants indiqués clairement par son genre de vie? N'y a-t-il pas aussi en psychologie une loi de corrélation des dispositions mentales et des facultés ? J'admettrais donc que cet homme fossile, puisqu'il avait un commencement d'industrie (l) et pratiquait déjà certains échanges (2), possédait à l'état rudimentaire l'essentiel de nos facultés: ui esprit inventif, le langage, quelque sociabilité, et au moins ce qu'il fallait de moralité j)our rendre possibles une certaine union, un certain échange de services.
Mais de toutes ces qualités, rien ne nous autorise à attribuer à nos ancêtres des cavernes plus que le strict nécessaire. Si leur misère profonde et l'insécurité de leur existence ne nous donnent pas le droit de conclure à la perversité de leur caractère, elles constituent encore moins une présomption en faveur de leur moralité. Ou
(1) V. Broca. Conférence faite à Bordeaux en 1872 (2* ses>ion de l'Association française pour l'avancement des sciences).
(2) Dans des grottes siluées tout à fait à l'intérieur des terres, on a trouvé, avec des ossements de la plus haute ancienneté, des parures de coqnilla^jes marins, provenant nécessairement de quelques rivages fort éloifznés. De Quatrefages, L'espace humaine, p. 241-242.
a peine à comprendre comment ils auraient pu être, en fait^ dans cet état de parfaite innocence d'où M. Renouvier semble faire partir notre espèce. Innocence quant aux intentions, soit; car de leurs intentions nous ne pouvons rien savoir, ignorant même celles de nos contemporains et de nos proches. En ce sens purement subjectif, il y a lieu de croire en effet qu'ils étaient trop pressés par le besoin, trop incultes et trop incapables de réflexion, pour être pervers à proprement parler: leur immoralité n'était sans doute le plus souvent qxCamoralité, si je puis dire. Mais cela môme est une ressemblance entre eux et les sauvages d'aujourd'hui, et non un signe de supériorité. Quant à leurs mœurs, à leurs usages pratiques, à leurs relations entre eux, toutes choses qui relèvent aussi de la moralité (et les seules choses dont il puisse être question, quand on parle de la moralité d'autrui), nous ne pouvons nous les figurer, selon toutes les analogies, que fort grossières et peu conformes à notre idéal rationnel. Bien des vertus sans doute étaient déjà compatibles avec ces rudes conditions d'existence : le courage, la patience, l'énergie à supporter les privations et les souffrances, le mépris de la mort; sans parler des vertus plus douces , comme le dévouement maternel, commandé par la nature avant de l'être par la raison. Mais, que de violences contre les personnes, que d'injustices, que d'actes cruellement égoïstes ne devait-on pas commettre sous l'empire du besoin ! Combien il est probable que la plupart des devoirs n'étaient pas même soupçonnés, que la plupart des droits n'étaient ni respectés, ni reconnus !
C'est en cet état que je ne puis m'empôcher de me figurer riiomme fossile, état plus voisin de celui où
nous voyons les sauvages que de tout autre <à nous connu. S'y était-il élevé de quelque degré plus infime encore, y était-il tombé de quelque degré supérieur? Je n'en sais rien. Je m'interdis de remonter par l'hypothèse au delà de cette sauvagerie préhistorique, dont je puis me faire une idée par l'induction. La question du progrès moral se ramène à savoir, si la moralité moyenne de l'humanité est, ou n'est pas, supérieure aujourd'hui à ce qu elle pouvait être au temps où l'Europe occidentale était habitée par l'homme des cavernes. Si elle est supérieure, on dira qu'elle s'est élevée, ou qu'elle s'est relevée, selon que l'on regardera cet homme fossile comme l'homme primitif, ou comme un être déjà déchu ; mais dans les deux cas il y aura eu progrès. — Or c'est ce qui semble incontestable.
«... Le rôle de Terreur et de la méchanceté décroît à proportion que Ton s'avance dans Thistoire du monde. Les sociétés deviennent de plus en plus policées , et j'oserai dire de plus en plus vertueuses (1). » Cette affirmation d'un savant serait, je crois, prouvée par les faits, si une question si vaste n'était pas nécessairement oiseuse, faute de données assez précises, et faute d accord sur les principes. Selon les principes posés dans la première partie de cette étude, il y a eu progrès moral de deux manières : progrès dans la conduite, car le devoir a été de mieux en mieux entendu, et un plus grand nombre d'actes sont aujourd'hui conformes à l'ordre que prescrit la raison ; progrès dans les consciences, car un plus grand nombre de volontés se préoccupent de l'ordre et de la règle, se soucient d'agir par devoir.
(1) IJeillielot, article de la Revue des Deux-Mondes, reprodiiil par Renan, Dialoijues philosophiques, p. 235.
CONCLUSION, LE PROGRÈS MORAL DANS LE PASSÉ. 3ol
Sur les deux points on ne peut prendre un meilleur critérium que les formules de Kant. Peut-être n'exprimeut-elles encore que d'une façon incomplète l'idéal où doit tendre Factivité de Fliomme; mais, si elles ne fixent pas le dernier terme de la perfection humaine, elles marquent à coup sûr la direction qu'il faut prendre pour en approcher. Le progrès ira peut-être au delà du but qu'elles nous assignent, mais elles indiquent au moins une étape de la route.
Or, lentement, irrégulièrement, tantôt d'instinct et comme à tâtons, tantôt guidée par quelques consciences supérieures, l'humanité en somme s est notablement avancée dans cette voie. En fait, les actes qu'on se permet communément sont aujourd'hui moins funestes que par le passé et moins grossiers. Les personnes sont plus généralement respectées; les usages sanglants sont moins nombreux, les attentats de tous genres contre le droit naturel plus réprouvés et plus rares. Les peuples qui se partagent aujourd'hui l'empire du globe ont tous dans leur législation, si imparfaite qu'elle soit encore, des lois qui mettent notre civilisation occidentale bien au-dessus de ce que furent le monde grec et le monde romain aux meilleures époques de leur histoire. Qu'on songe notamment aux lois réglant le sort des prisonniers de guerre, la condition des femmes et des enfants. Nous en avons même qui protègent l'animal contre notre propre brutalité, tant s'est étendu le respect de la vie. Bref, un nombre immense d'êtres humains ont aujourd'hui des idées et des sentiments qui faisaient défaut à nos lointains ancêtres, quoiqu'ils eussent les dispositions voulues pour y parvenir. Le niveau moyen de la moralité s'est donc élevé.
Et il ne s'est pas élevé seulement en ce sens, que les mœurs se sont adoucies. La forme du devoir est devenue plus nette, en même temps que la matière en devenait plus pure. Non seulement plus de personnes sont « traitées comme fins, » mais plus d'actions sont inspirées « par des maximes dignes d'être érigées en lois universelles. » A mesure que la vie a été mieux réglée, la pensée d'une règle de vie est devenue plus générale et plus précise ; à mesure que l'idéal a été mieux entendu, il a pris plus de place dans l'esprit de l'homme, plus d'empire sur sa volonté. Ce n'est pas, j'imagine, un paradoxe, de soutenir qu'il y a aujourd'hui dans la seule France un nombre infiniment plus grand que dans tout l'Empire romain, d'esprits qui s'interrogent sur la destinée humaine, le droit et le devoir, et que tourmente le souci du mieux. La question même du progrès, qui est récente, est déj;i un indice, et peut-être le plus sûr, d'un progrès accompli (1).
Comment s'est fait ce progrès moral, bien des philosophes ont tâciié de le dire (2). Ils n'ont pas signalé, que je sache, une seule cause probable du perfectionnement de notre espèce, qui ne se ramène, plus ou moins directement, aux actions et réactions qu'on a étudiées ici sous
(1) «C'est (léj;'i avoir fait un grand progrès que de souliaiter d'en faire. » Rollin, Traité des études, VI, ch. i, 1" parlic.
(2) Kant, Mutlimasslicher Anfang.... — Hticklc, History of civilisation in England. — Bageliot, Lois scientifiques du développement des nations. — Sumner Maine, Vancien droit considéré dans ses rapports avec l'histoire de la société primitive et avec les idées modernes — Tylor, La civilisation primitive. — Luhbock, Les origines de la civilisation; etc., etc. — V. dans Fr. BouWWar, Morale et Progrès, la hibliograiiliie de cette question. L'ouvrage le plus récent sur la^maiière esta ma connaissance celui de M.Slanilan Wake : The Evolution of Moralily, being an history of the Development of moral culture. '2 vol., Lond., 1878; c'est plutôt un immense recueil de faits qu'une étude théorique.
le nom de solidarité morale. La solidarité rend compte à la fois des avancements et des reculs; elle explique et les arrêts, partiels ou temporaires, et les grandes chutes de certains peuples, et les soudains élans de certains autres.
Evolution lente et révolutions subites, voiLà les deux formes que prend, à la fois ou tour à tour, tout le mouvement des choses humaines : deux modes de changement qui ne s'excluent pas, mais qui s'ajoutent, qui peuvent, combinés, aboutir aussi bien à Textrême dégradation qu'à une amélioration inespérée, mais qui en somme, et à voir tout l'ensemble du passé humain, autant que nous pouvons en juger, ont produit plus de bien que de mal. Or, évolution et révolutions, en mieux ou en pis, s'accomplissent précisément par les causes et selon les lois indiquées dans cette étude. Comme moteur, la spontanéité humaine, c'est-à-dire la liberté avec ses oriïanes essentiels : dans l'ordre intellectuel, la raison, dans Tordre émotionnel, le sentiment. Là est la source de toute invention et innovation morale. Puis, pour fixer et conserver les innovations, pour amplifier et accumuler les effets de la liberté, l'habitude, l'hérédité (l), l'éducation, la sympathie, l'imitation, la cou-
(1) L'héréilitt'; des modifications acquises, du moins quand ces modifications sont profondes et ont eu le temps de devenir orj^anique?, ne fait pas de doute pour les piiysiologistes. On connaît l'expérience célèbre par laquelle M. lirown- Sequard a montré que, chez le cochon d'Inde, l'épilepsie duc à une lésion artificielle est héréditaire. — Si les modifications organiques produites par le changement de climat n'étaient pas transmises et fixées par l'hérédité, l'acclimatation ne serait point possible. — Ci. Bernard, interrogé sur ce point, se prononçait nettement pour l'hérédité de certaines acquisitions : il citait notamment ce fait, (jue les chevaux sauvages ne trottent pas naturellement (les seules allures naturelles du cheval sont le pas, le galop et l'amble), mais (|u'on en trouve aujourd'hui en Amérique qui trottent en liberté : ce sont les descendants de chevaux domestiques amenés par les Espagnols, et qui ont fait retour à
tume. Toutes ces dernières causes tendraient à produire rimmobilité et l'uniformité ; mais la spontanéité est, au contraire, une cause perpétuelle de variation. De l'union ou du conflit de ces forces d'inertie avec cette force d'impulsion, résultent toutes nos acquisitions durables en fait de sentiments, de jugements et d'usages moraux.
C'est ce qui nous explique que le progrès ait été à la fois possible et si difficile. Car, d'une part, toute bonne volonté porte ses fruits, non seulement pour l'individu, mais pour son milieu et sa descendance, et l'effort moral n'est pas détruit aussitôt que produit, toujours aussi pénible, toujours à recommencer. Mais d'autre part, les fautes aussi tendent à prolonger leurs effets dans le temps et à les étendre dans l'espace : de là la difficulté croissante qu'il y a pour la liberté à triompher du mal qu'elle a fait ou laissé faire, quand il s'est une fois consolidé et généralisé (1).
Le progrès moral n'a donc pu avoir lieu que si les bonnes volontés l'ont emporté en nombre et en énergie sur les mauvaises. Toutefois, il semble que la nature ait dû favoriser ce résultat, quoiqu'elle n'eût pu l'atteindre
l'état sauvape. — Darwin prétend que, dans les cirques, les petits des animaux bien dressés sont notoirement d'une dociliio piiriiculière et d'un dressage plus facile que les autres; et il est certain enfin que toute domestication est un exemple de dispositions acquises devenues héréditaires.
(l) Rien ne fait aussi bien comprendre que l'étude de la solidarité l'importance morale des révolutions, les suites qu'elles ont et les empêchements (pfelies rencontrent. Elles ne manquent jamais d'avoir des effets graves et durables; mais ce ne sont ni toujours, ni tout à fait, ni exclusivemeni ceux que leurs auteurs en aliendeni. lilles ne foni ni tout le bien qu'(m espère d'abord, ni tout le mal que l'on craint. Dans leurs élans vers un meilleur état juridique, elles sont retardées par la coutume, par l'inertie des consciences; dans leurs violences destructives, elles se heurtent bientôt aux résistances combinées de la raison de l'habitude.
toute seule. Elle vient en effet par ses lois mêmes au secours du bon vouloir persistiint et du progrès commencé, et elle tend à éliminer comme d'elle-même l'extrême perversion.
Nous avions déjà eu l'occasion de le remarquer, toute amélio]'ation morale est, en dépit des apparences contraires, une supériorité même dans Tordre temporel. Dans la lutte pour l'existence, soit entre individus d'un même groupe, soit entre sociétés rivales, il ne se peut pas que la moralité ne constitue pas un avantage, au moins en certains cas. Comment la bonté, qui inspire si généralement la sympathie, comment la droiture, qui est une si grande sécurité pour les intérêts, quand elle n'imposerait ni respect ni admiration aux consciences, ne seraient-elles pas des forces pour ceux qui les possèdent? Principes d'union, elles facilitent et font durer tous les genres d'associations et d'alliances, et par là ne peuvent manquer d'être des puissances. Il y a donc à la longue une sélection naturelle des meilleurs (1). Au contraire, le vice est infailliblement une faiblesse, même quand il paraît d'abord être une force. D s'use en exerçant son action dissolvante. L'individu ou le groupe qu'il envahit complètement est condamné. Cela est vrai non seulement des vices positifs, ou emplois immoraux et funestes de l'activité, mais aussi de cette autre espèce
(1) « La préférence des femmes ajiissaiU résolument dans une direction donnée alTecteraii par la suite le o iractère de la tribu, » dit Darwin {Descendance, tome II, 1». 40ti). Or il ne suflit pas à la femme qne l'homme qui la recherche soit beau et fort; peu importerait qu'il fût capable de la protéger, s'il n'était pas à présumer qu'il le voulût. Elle doit donc porter sa préférence, au moins dans les cas où tous les autres avantages sont é^'aux, sur les meilleurs. Si donc la sélection sexuelle est vraisemblable, c'est surtout en faveur des qualités morales qu'elle a dû et doit encore se produire, quoique bien des causes viennent en altérer le résultat.
d'abaissement moral, qui consiste dans rimmobilité mentale et la perte de toute liberté.
Mais c'est trop insister sur les conditions probables qui ont rendu possible le progrès. Ce qui nous importe, ce n'est pas ce progrès passé, si capricieux, silent, qu'on a pu le nier ; c'est le progrès futur, auquel nous sommes tenus de travailler. Or, que l'on pense ce qu'on voudra de l'action exercée dans le passé par toutes les causes que je viens de rappeler, ce qui n'est pas douteux, c'est leur eflicacité possible dans l'avenir. N'importe comment on juge par rapport aux âges précédents l'état actuel de l'espèce humaine, il est certain qu'on peut l'améliorer, si on le veut, par l'emploi bien combiné des diverses forces en jeu dans la solidarité morale. « C'est à la science à prendre l'œuvre au point où la nature l'a laissée (l)., »
Imaginons un homme bien pénétré de son devoir, et le faisant consister à préparer, autant qu'il dépend de lui, l'avènement d'une humanité aussi bonne que possible, bonne et heureuse, cnr à la limite ce serait tout un . Si cet homme ne perdait jamais de vue la solidarité, et se comportait toujours en conséquence; s'il tâchait avant tout de s'amender lui-même, en se donnant de bonnes
(1) Renan, Dialogues philosophiques, !IIe dialogue, p. 115... «Une large application des découvertes de la physiologie et du principe de sélection pourrait amener la création d'une race supérieure, » dit encore M. Renan. A mes yeux, ce sont aussi et i)lulôt les lois de la psychologie, lesquelles sont dès maintenant applicahles; et le but est d'élever l'humanité tout entière à un niveau supérieur, non de créer une race supérieure dans l'humaïuté.
CONCLUSION. — LE PIIOGHÈS MORAL DANS l'aYENIU. 337
habitudes, mais en gardant aussi avec un soin jaloux sa liberté d'esprit (1) ; si, en toutes circonstances, surtout à chaque crise de sa vie, il songeait qu'il s'engage pour toute la suite (2), et qu'il y a toujours urgence pour lui à se corriger de ses défauts de peur qu'ils ne s'aggravent, à acquérir les qualités qui lui manquent de [)eur que plus tard ce ne soit impossible, — il est clair qu'un tel homme aurait, comme individu, toute la valeur morale que comporterait sa nature.
Il aurait du même coup la meilleure influence possible sur son milieu. Dans la famille, dans l'Etat, dans tous ses rapports avec quelque personne que ce soit, il ne donnerait et n'imiterait jamais que de bons exemples, n'éprouverait et n'inspirerait que des sympathies de bon aloi, tendrait toujours, de toutes les manières, à rectifier pour sa part l'opinion et la coutume, par conséquent à élever autour de lui le niveau général de la moralité. Et il ne serait pas obligé pour cela de rien abandonner de ses droits. Au contraire, c'est contribuer au bon ordre général que de faire respecter en soi la dignité humaine, et il est bon que les violents et les fourbes le soient le moins possible impunément.
Enfin, par hypothèse, il ne serait pas moins soucieux de l'avenir que du présent : il s'inspirerait donc en tous cas de la pensée de l'hérédité morale, car, y eût-il moins (le raisons d'y croire qu'il n'y en a, il faudrait encore, à tout hasard, la tenir pour vraie dans la pratique. Il
(0 « Le sage doit retirer son âme de la presse et la tenir en liberté et puissance de juger iii)rement des choses. » Montaigne, liv. 1, chap. xxii.
(2) BouÀauou TtoXXà Trpô Toîi Xe-^eiv ti t^ TrpaTTciv. Ou -foup e'çetç àSsiav àvaxaÀÉTeGOai Tot Xe/Ôevra r\ Ta Trpot/QevTa. Épictète, fragments, éd. Didot. u Délibère avec soin avant de piirler ou d'agir, car il ne sera pluf en ton pouvoir de ravoir tes paroles ni tes actes. ))
H. MAKioN. Solidarité. 22
se regarderait comme obligé envers ses enfants^, avant même qu'ils fussent au monde. Il voudrait fonder une famille, la façon même dont il entendrait la destinée humaine lui en ferait un devoir; mais il n'entreprendrait cette tâche qu'après s'en être rendu digne, bien . résolu à la prendre au sérieux. A tout ce qui, dans cette œuvre, dépend de son choix, il apporterait donc une prudence scrupuleuse (1). L'incertitude où Ton est touchant la part à faire à Thérédité et la part à faire à la première éducation dans le naturel des enfants, lui serait, non un prétexte à se désintéresser de Tune et de l'autre, mais une raison de songer à toutes deux. Il ne croirait pouvoir ni commencer trop tôt, ni conduire avec trop de vigilance l'éducation de ses enfants. Bien que l'éducation soit un art, où nulle règle générale ne peut tenir lieu du tact, de la finesse et de l'inspiration personnelle, il y procéderait pourtant par principes : il voudrait avant tout faire régner la règle et obtenir l'ordre ; mais il chercherait à l'obtenir, autant que possible, de la liberté même, n'oubliant pas que l'autonomie est l'essence de la moralité (2).
(1) C'est une remarque bien ancienne, que la plupart des hommes sont sur ce point d'une extrême insouciance morale, moins sévères dans leurs propres alliances que dans le recrutement de leurs troupeaux ou de leurs meutes, (c Imprudents que nous sommes, s'écrie déjà Phocylide, on nous voit courir toutes les maisons d'une ville pour nous procurer des coursiers de racet;énéreuse, des taureaux vigoureux et des chiens ardents à la chasse; mais nous ne prenons aucune peine i)our trouver une femme vertueuse. )) Sentences, LXXXVII. — Cf. Platon, République.
("2) Personne n'a exprimé comme Montaigne cette règle fondamentale de l'éducalion. a Je veux qu'il ne laisse à faire le mal ny à faulte de force, ny de «cience, mais â faulte de volonté.... » « Qu'il puisse faire toutes choses, et n'aime à faire que les bonnes.... » « liln tout et partout, il y a assez de mes yeulx à me tenir en ollice; il n'y en a point qui me veillent de si près, ny que je respecte plus. » Essais, liv.I, cliap. xxn.
CONCLUSION. LE l'UOGUÈS MORAL DANS l'aVENIR. 339
Supposons maintenant que cette conduite se généralise, que ce ne soit plus seulement un homme, mais cent, mais mille, qui se persuadent assez des lois de la solidarité pour s'en inspirer dans tous leurs actes; figuronsnous, je ne dis pas tous les individus d'un groupe, ni même une élite imaginaire, mais simplement les bonnes volontés aujourd'hui existantes parmi nous, désormais orientées vers cette fin commune, le perfectionnement moral de Tespèce, et éclairées sur les moyens d'y concourir le plus efficacement : qui peut douter que le résultat ne soit excellent, même avant beaucoup de générations? Le mieux se ferait d'abord sentir dans un cercle étroit; mais de proche en proche il s'étendrait des familles à la communauté civile, puis des états à la grande société humaine. Puis réciproquement, à mesure que la collectivité, petite ou grande, serait assainie et purifiée par la bonne initiative de quelques-uns, elle agirait à son tour sur les autres avec toutes les puissances dont elle dispose.
Ici se pose une question délicate : dans quelle mesure rÉtat, qui, parla législation et la pénalité, dispose en vers ses membres pris à part d'une force directement contraignante, devrait-il en faire usage contre eux au nom de la solidarité? L'expérience prouve qu'en général ceux qui détiennent le pouvoir ne sont que trop tentés d en user : que sera-ce s'ils peuvent alléguer, outre l'intérêt temporel de la communauté, son intérêt moral?
Il est certain que législateurs et magistrats auraient, plus que personne, des enseignements pratiques à tirer d'une théorie complète de la solidarité. De la simple esquisse qui précède, résultent déjà plus d'une indication utile. Le devoir de protection à l'égard des mi-
Z^lO DE LA SOLIDAUITÉ MORALE.
neurs, la nécessité de préserver les parties saines de la communauté de la contagion des parties corrompues, l'importance d'un bon système d'éducation et d'instruction publiques (1), etc^, apparaissent plus nettement et frappent davantage, dès qu'on se rend bien compte de Faction de chacun sur la destinée de tous.
A considérer en particulier la solidarité historique, on aura ce double avantage, de ne point s'en faire accroire sur l'efficacité des brusques ruptures avec le passé, et de comprendre d'autant mieux comment on doit, comment on peut, préparer de longue main l'avenir.
Sans doute aussi certaines améliorations sembleront désirables et s'accompliront peu à peu dans nos coutumes judiciaires, quand on songera plus à la délicatesse qu'il faut apporter dans le maniement des sanctions pénales. Car rien n'est si facile que de perpétuer, d'aggraver même, par l'emploi maladroit de ces armes défensives, le mal qu'elles ont pour but de combattre. La répression opportune et exemplaire des fautes graves peut amender le coupable en même temps que protéger la société; mais tant s'en faut qu'il y ait toujours avantage àpunir. Tous les ménagements compatibles avec la sécurité publique sont dus, par exemple, aux jeunes coupables. Avertis sévèrement, ils peuvent se relever d'une pre-
(1) V. Sujtra, If' partie, p. \22 et suivantes, l'influence de la culture intellectuelle sur la moralité. L'éducation a beau être fort distincte de l'instruction, on a beau exagérer piirfois le profit à attendre pour l'amélioration des hommes de la seule culture de l'esprit, rien ne justifie le paradoxe bien autrement dan-, gereux de ceux qui, comme Herbert Spencer {Introd.àla science sociale), \ont presque jusqu'à proclamer inutile la diffusion des lumières. L'instruction ne suffit pas, mais elle est nécessaire, pour que l'bomme vaille tout ce qu'il doit valoir. Toutes choses égales, les plus éclairés font plus de bien et se guident mieux. Comment le développement de l'intelligence ne serait-il pas une partie essentielle du développement total de l'homme?
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mière chute; flétris d'une peine infamante, ils ne le pourraient plus. On ne saurait trop prendre garde de les perdre irrévocablement, en leur fermant sans nécessité tout retour dans un milieu sain. Combien d'honnêtes gens il existe, dans le passé desquels il y a des fautes inconnues, des hontes, qui, divulguées, les eussent exclus pour toujours de lestime générale, tandis qu'ils les ont plus que réparées!
On ne peut pas, il est vrai, par crainte de soustraire les coupables à Tinfluence salutaire de la société, laisser la société exposée à leur influence délétère. Au moins faudrait-il faire en sorte qu'à l'expiration de leur peine, il ne fût pas impossible à ceux d'entre eux qui le voudraient de se réhabiliter. Trop souvent, au contraire, dans la situation matérielle et morale oii ils se trouvent en rentrant dans la société, ils n'ont pas d'autre ressource que de commettre de nouveaux délits, d'oser plus et mieux (1).
Il est donc bon que les pouvoirs législatif et judiciaire ne perdent pas de vue la solidarité : ils ne sauraient trop s'en inspirer. A une condition, toutefois : c'est de ne pas franchir les bornes du droit de légiférer et du droit de punir.
(l) Voir dans la Reiue des Deux- if ondes , 15 novembre 1878, une étude de M. Oïlieniri d'Ilau-sonville sur Les enfants pauvres en Angleterre, l'abandon et le ragabonJage, etc.. L'auleur met bien en lumière et la nécessité de protéger les COU) ables libérés, pour les empêrber de retomber, el la difficulté de le faire sans dépasser le but. C'est suriout aux femmes et aux enfanis des criminels que la solidarité fait une situation dijj;ne de toute la sollicitude sociale. — M. WjroubofT a émis celte idée originale : qu'on pourrait, sans diminuer la sécurité générale, atténuer quelques-uns des effets indirects par lesquels le cbàiiment des coupables atteint des innocents, en remplaçant dans beaucoup de cas la prison par un livret personnel fait en double, où tout serait noté, et don^ un exemplaire, à la disposition du public, pourrait être consulté en toute occasion.
La société civile étant essentiellement une association défensive, le droit des personnes, qu'elle a pour fin de protéger dans leur liberté et dans leurs biens, sera toujours une limite inviolable à la contrainte légale. Il nj' aura jamais de restrictions légitimes au droit d'un individu, que celles qu'exige le droit des autres. L'organisation civile et politique n'a pas pour but de faire régner toutes les vertus, mais de garantir toutes les libertés en les conciliant le mieux possible. De là cette règle générale, que la gravité des phénomènes de solidarité morale renforce, loin de l'altérer : La loi intervient toujours légitimement pour faire respecter les droits, jamais pour imposer la perfection. En d'autres termes, l'autorité civile peut me contraindre à ne pas faire de ma liberté un usage qui compromette celle d'autrui ; elle peut et doit m'empecher partons les moyens justes de corrompre la communauté dans le présent ou pour l'avenir; mais il ne lui appartient ni de me forcer à améliorer les autres, ni de m'interdira les chutes individuelles.
L'expérience et la théorie s'accordent d'ailleurs à faire voir que ce serait pure duperie, de prétendre obtenir le perfectionnement moral par une violence exercée sur les volontés. Tentative contradictoire, aussi longtemps que la bonne volonté sera l'élément principal de la valeur morale. Il est bien vrai qu'une manière d'agir d'abord involontaire peut devenir volontaire après coup, passer à la longue du domaine des faits dans celui des intentions : car, ainsi que nous l'avons vu, les pratiques qui ne procèdent pas de maximes morales auxquelles elles soient conformes, tendent à en engendrer de conformes à elles-mêmes. Mais, si c'est là une raison pour régler
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la conduite de la façon la plus sage possible toutes les fois qu'on a le droit de la régler, ce ne peut être une raison pour légiférer sans scrupules et sans bornes , au mépris du droit des personnes. Le perfectionnement graduel et indéfini de notre espèce est Fidéal sans doute; mais il ne peut être^ par définition, que l'œuvre des volontés bonnes concourant à cette fin, et l'emportant de plus en plus sur les mauvaises.
Est-ce à dire que Tautorité civile ne puisse rien pour favoriser l'évolution morale ? Au contraire, elle a deux moyens d'y travailler. Le premier, en quelque sorte négatif, serait la répression constante et vigoureuse de tout désordre moral tombant sous le coup des lois, particulièrement quand il y a lieu d'en craindre la contagion. Car, si la solidarité, en tant qu'elle atténue la culpabilité individuelle, commande un surcroît d'indulgence partout où l'indulgence est sans inconvénients, la même solidarité, en tant qu'elle menace de multiplier les effets de l'immoralité impunie, commande et justifie un surcroît de rigueur, dès que la rigueur est nécessaire (1). Le second moyen d'action delà puissance publique, moyen positif, à la fois plus efficace que le précédent et d'une application moins délicate, c'est l'éducation et surtout l'instruction de la jeunesse. Si grande qu'on fasse sur ce point la part de l'initiative privée et de la liberté, on ne peut nier que la direction, tout au moins le contrôle de l'éducation nationale, ne figure au premier chef parmi les grands intérêts de la
(1) (( Nec refcrt scflus unde ciidat, sceUis esi.e fatendum esl. » (c Hoc (luuqiie i'aluk' est, sic ipsum cxpendere fatiun. »
ilAMLlLS, iiv. IV.
C'est la réponse inérilée, bien (lu'un peu dure, qu'il faudrait faire aux coupables qui se donneraient eux-mêmes comme victimes de la solidaiilé.
communauté, donc parmi les attributions légitimes de l'Etat. Le principe du laisser-faire peut être le vrai en économie politique (encore ne va-t-il pas, là même, sans restrictions), parce qu'on peut s'en fier à l'ardeur et à la vigilance des intérêts; mais, en fait de culture spirituelle, plus le besoin est grand, moins il est senti; plus le mal est profond, moins le malade songe à appeler le remède. L'Etat ne peut donc se reposer sur les particuliers du soin de répandre les lumières indispensables au bien public. Il doit au moins veiller à ce qu'aucun membre de la société ne soit élevé dans l'ignorance, et à plus forte raison dans la méconnaissance du droit commun (1), Dès lors, régulateur suprême et dispensateur principal de l'instruction, l'Etat possède par là le plus puissant moyen d'action sur la moralité publique. Il peut faire mieux qu imposer le progrès moral par la force (entreprise, je le répète, contradictoire), il peut le préparer, il peut y contribuer à coup sûr, en formant des générations qui le prennent à cœur et qui en connaissent les conditions. Le mieux serait ainsi réalisé sans contrainte, ou par le seul emploi de la contrainte strictement nécessaire, strictement légitime; il serait l'œuvre des consciences libres. On l'obtiendrait en suscitant, puis en dirigeant par une culture méthodique, un nombre toujours croissant de bonnes volontés.
Ces bonnes volontés individuelles, une fois pénétrées du but à atteindre et éclairées sur les moyens généraux, rivaliseraient sans doute de zèle ingénieux dans la pratique, se montreraient inventives à l'envi. L'intluence des femmes serait particulièrement efficace, du jour où
(I) Voir sur ce point un admirable discours de Macaulay à la Chambre dea communes en 1847.
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leur concours serait acquis à l'œuvre de 1" mélioration commune. Non seulement la sélection des meilleurs, qu'elles ont opérée de tout temps d'une manière indirecte, confuse, tout instinctive, pourrait, accomplie sciemment, donner une meilleure direction à l'émulation qu'elles font naître : dans la ûmiille, qui est leur vrai domaine, par la première éducation, qui est leur œuvre exclusive, il ne tiendrait qu'à elles d'être les agents par excellence du progrès de la moralité.
Une création utile, entre toutes, dont elles pourraient prendre l'initiative, serait celle de registres de famille, où la vie de- chaque membre serait retracée à grands traits, où seraient soigneusement relatés les événements notables, les grandes crises physiques et morales et tous les incidents de quelque importance. Rien ne pourrait fournir des indications plus précieuses pour la direction des enfants. Cette science des caractères, dont j'ai parlé plus haut, et qui seule donnera une base certaine à l'éducation, ne pourra pas être constituée solidement, ne dépassera point la phase des remarques purement empiriques, tant que les psychologues n'auront pas de tels recueils de faits, pour servir de matière à leurs analyses et de contrôle à leurs hypothèses.
C'est surtout quand on considère les principaux desiderata de la moralité humaine dans l'état actuel des choses, qu'on sent l'impossibilité d'obtenir le progrès ultérieur par la force, et la nécessité de faire appel plutôt à la raison. En effet, le domaine de la morale sociale, le seul où la législation intervienne légitimement et utilement, est aussi celui où ont été accomplis les plus grands progrès, et où il reste le moins à faire (1).
(l)Les devoirs envers autrui, du moins dans un cercle borné, semblent avoir
Si grand que soit encore le nombre des fautes, et des crimes même, auxquels donnent lieu les relations civiles et domestiques, il est certain que la majorité des hommes, du moins dans les pays civilisés, ont acquis sur ce point un degré relativement élevé d'innocence. Les grandes et flagrantes violations du droit ne sont plus que l'exception dans les relations ostensibles des personnes entre elles : une place immense y est donnée à la bonté et à la bienfaisance. La répression de plus en plus assurée des attentats, une législation de moins en moins imparfaite, ouverte à toutes les améliorations, puisqu'elle permet à toutes les plaintes de se faire jour et à tous les intérêts de se faire entendre, voilà sans doute des moyens suffisants pour effacer, avec le temps, ce qu'il reste encore d'iniquités dans nos rapports domestiques et sociaux. Mais c'est dans la conduite individuelle, d'une part, et, de l'autre, dans les relations internationales, que la moralité générale est restée la plus défectueuse. Les devoirs de dignité personnelle sont souvent enfreints par ceux de nous qu'on croit les meilleurs. Les injustices les plus violentes, les pires explosions de barbarie, semblent naturelles et permises dans les conflits entre nations. Or la force des lois ne peut pénétrer dans le secret des consciences : elle ferait infiniment plus de mal que de bien, si, non contente
été compris et pratiqués avant les devoirs individuels; et, parmi les devoirs sociaux, les plus particuliers sont sentis avant les plus généraux. Le vol et le meurtre sont défendus comme crimes entre membres de la même tribu, bien avant d'être réprouvés comme universellement condamnables. La pudeur intime, le respect de soi, sont des vertus encore peu répandues. — Il est à croire que le conflit des intérêts, aussi âpres à se déi'endre qu'ardents à empiéter les uns sur les autres, a dij hâter la révélation des devoirs dans la vie civile, pendant (pic les aH'cctions naturelles favorisaient le progrès moral dans les relations de famille.
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d'exiger rinnociiité des individus, elle voulait leur imposer la pureté du cœur. De niûnie, il n'est pas, au-dessus des nations, une force capable de les maintenir dans l'ordre et dans le droit malgré elles. Ce n'est que de leur accord que peut venir un adoucissement de leurs relations.
Elles peuvent seules, dans leurs instants de sagesse et de paix, prendre des précautions contre elles-mêmes, substituer aux ruses et aux caprices de la diplomatie occulte les conventions publiques et les congrès, aux luttes sanglantes l'arbitrage. Mais elles n'en viendront là que si, dans le sein de chacune d'elles, ce progrès est souhaité passionnément, voulu fermement, proclamé possible et préparé de loin par un nombre croissant de consciences individuelles. Quand l'initiative en sera prise résolument, sans arrière-pensée, elle ne sera pas perdue, les lois mêmes de la solidarité nous en répondent; mais, pour qu'elle soit prise de la sorte, avec une juste mesure de décision et de prudence défensive, il faut que la majorité des intelligences dirigeantes, dans deux ou plusieurs nations éclairées, répudient ouvertement l'esprit de violence et l'esprit de conquête, appellent de leurs vœux l'ère des contrats.
L'exemple de la modération et de la justice doit venir des peuples que leur passé guerrier met au-dessus de tout soupçon de lâcheté, et leur puissance présente audessus de toute crainte. Tant que les peuples qui sont dans ce cas ne se résoudront pas à faire acte de raison, rhistoire tournera dans le même cercle : le mal s'éternisera par la faute et aux dépens de tous. Mais supposons qu'une nation connue pour ne manquer ni de fierté ni de foi en elle-même renonce résolument à tout esprit
de représailles ; que, respectueuse de tous les droits et seulement prête à faire respecter les siens, elle pratique au grand jour une politique toute défensive, conforme autant que possible aux lois de la morale, — les bons effets de cet exemple seraient bientôt incalculables. Dès que cette nation aurait assez fait voir que sa résolution est constante et désintéressée, il se trouverait que la politique la plus honnête est en même temps la plus habile. Une force immense serait la récompense de cette renonciation volontaire à l'abus de la force. Tout ce qu'il y a de raison latente dans les peuples, tout ce qu'il y a dans le monde de secrète aspiration vers la justice et Tordre, conspirerait bientôt contre les ruses de la politique vulgaire, avec ce peuple qui, en pleine puissance, dédaignerait de faire blanc de son épée, et soumettrait spontanément ses propres différends à l'arbitrage, disposé, au besoin, à relâcher quelque chose ('e ses droits, plutôt que de porter atteinte à ceux d'autriii. Ce n'est donc pas seulement une sécurité entière, c'est une véritable prépondérance, qui serait assurée à cette sage nation. Par la bonne résolution qu elle aurait prise une fois pour toutes, elle se serait mise en état, non seulement de s'épargner à elle-même beaucoup de fautes et de calamités, mais encore d'empêcher beaucoup de mal et de faire beaucoup de bien sans coup férir. La solidarité du mal rend une telle politique si difticile à inaugurer, qu'on la regarde encore comme une chimère; mais la solidarité du bien en assurerait le triomphe avec le temps (1).
(1) Ces considérations ont été l'objet de critiques assez vives, comme renouvelant d'une façon inutile et inalleiidue « le rêve de la paix perpétuelle », aujourd'hui si décrié. M. Lavisse surtout a écrit à ce sujet (loc. cit.) quelques
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Ainsi, on le voit, c'est uniquement aux bonnes volontés suscitées de toutes parts le plus possible, aux bonnes volontés de mieux en mieux informées et de plus en plus tenues en haleine, qu'il faut demander le progrès moral qui reste à accomplir.
De ce progrès ne cherchons pas à fixer le terme, qu'il nous suffise d'en avoirindiqué la direction. Mous n'avons pas non plus à en retracer par l'imagination les phases probables : c'est assez d'avoir établi qu'il se fera si nous voulons qu'il se fasse, et que les mêmes causes qui l'ont ébauché à notre insu, mais qui le font si précaire et si lent, sont de nature à l'assurer quand assez de volontés en seront éprises.
Il ne serait achevé (autant que nous pouvons conce-
pages brillantes, dans lesquelles il m'oppose, avec une verve singulière et une sorte de mauvaise humeur patriotique, les rudes enseignements de l'histoire. « S'il arrivait, dit-il, qu'une nation donnât, dans notre Occident, l'exemple de renoncer à tout esprit de représailles, je redouterais tort pour cette nation les entreprises de ses voisines. Si notre Occident tout entier se faisait pacifique, je commencerais à me préoccuper des prédictions qui annoncent la conquête future de l'Europe parla race jaune. Les Chinois ont à la fois beaucoup de canons et beaucoup de chair à canon : deux conditions de gloire militaire. Ne sont-ils pas déjà on coquetterie avec l'empire d'Allemagne. Les journau.x militaires allemands n'ont-ils pas fait des calculs sur l'aide qu'ils pourraient tirer de la Chine, en cas de guerre avec la Russie? N'est-ce pas ainsi qu'on a introduit les Barbares, jadis dans les affaires do l'Europe? » — Suivent des développements pleins de décision sur la nécessité de la guerre perpétuelle et sur ses mérites comme « moyen d'éducation nationale. » La prospérité économique de cerlaines nations provoquera toujours, nous dit-on, « la jalousie des nations moins riches, qui sont en même temps dos nations plus fortes. Rolléchissonsbien sur le phénomène de l'indemnité de guerre considérée comme châtiment du vaincu. Récemment apparu, il n'est point le dernier d'une série, on le verra reparaître. )) On ne saurait abréger la nuit des pôles, ni atténuer l'ardeur du soleil à l'équateur. On ne fera pas(( moins vigoureux le bras du Poméranien, qui arrache sa nourriture à la terre, moins mou celui de l'Indien, que la nature fait sobre et qu'en même temps elle accable de ses dons... Or tant qu'il y aura de telles différences, il y aura des did'érends. Tant qu'il y aura des différends, il y aura la guerre. » M. Lavisse s'en félicite, ou du moins s'en console sans peine. La guerre conserve les génies nationaux, ce qui est utile et désirable. « Plus ils sont ori-
voir comme réalisé un idéal) que le jour où la terre entière serait peuplée d'hommes parvenus individuellement à toute la perfection que comporte la nature humaine^ tous unis entre eux, tous disposés et habitués à se traiter mutuellement comme fins. On objecte parfois que cette « république des fins » ne pourrait embrasser le monde entier qu'après Textermi nation des races inférieures, c'est-à-dire aux prix d'une longue suite de violences, exercées par les forts contre les ftiibles au mépris de tous les droits. Mais il ne semble pas que la prise de possession du globe par les races civilisées suppose nécessairement une agression injuste de leur part. Leur triomphe graduel résulterait de leur seule supériorité, sans qu'elles aient besoin de se donner des torts. A leur contact, tout ce qui aurait assez de vitalité, assez de
ginaux, plus ils sont forts. Plus ils sont forts, plus ils servent... On travaille pour tous les hommes alors qu'on croit ne travailler que pour son pays. Moins on est cosmopolite, plus on aide au progrrès général du monde. » Et puis, «dans les temps heureux où nous vivons,... quand des commodités de toutes sortes facilitent et affaissent la vie, il est bon qu'il y ait dans l'existence de chacun ce moment où il couche sur la dure et rompt ses épaules an poids du sac et du fu>il... n est bon, quand à l'antique respect, sans conditions, a succédé un respect conditionnel, à échéances renouvelables,... que tout citoyen entende au moins pendant quelques mois de sa jeunesse la voix brève et dure d'un sergent. »
.le n'aurai garde assurément de m'inscrire en faux centime une philosophie de l'histoire, où tant d'idées justes et fortes sont cx[irin;iécs dans cette langue virile. M. Lavisse le fait remarquer lui-même, ces idées sont inspirées et justifiées précisément par la considération de la solidarité. H n'échappera à personne ([ue j'ai moi-même, soit dans ce qui précède, soit dans ce qui suit, énoncé formellement, indiqué tout au moins, des raisons analogues ou identiques à celles qu'on vient de lire, contre le cosmopolitisme, en faveur des nationalités distinctes et des guerres défensives. Si je n'ai pas cru pouvoir admettre, comme M. Lavisse, l'i'ternelle nécessité de la guerre et l'excellence de toute guerre, (luelle qu'elle soit, c'est que j'écrivais, comme il l'a très bien vu, non en historien, mais en moraliste, et que, ne pouvant dès lors perdre de vue l'idéal moral, j'avais à coeur de montrer (jue cet idéal n'est pas incompatible avec les lois de la solidarité. Je ne crois pas qu'on puisse me reprocher d'être en cela sorti de mon sujet ou tombé dans une contradiction.