CHAPITRE PREMIER
CONSTITUTION NATIVE ET COMPOSITION DU CARACTÈRE. Hérédité morale et innéité.
Un enfant vient de naître : rien de plus obscur^ assurément, que son avenir moral; qui pourrait prédire ce qu'il vaudra? Nul, cependant, ne s'imagine que cet entant puisse tout devenir indifféremment, j'entends avec une égale facilité. On ne trouverait personne pour soutenir que sa moralité future ne soit en rien prédéterminée par les aptitudes propres avec lesquelles il vient au monde. Car il s'en faut qu'il soit table rase. De même que, au physique, il ne naît pas seulement avec les caractères spécifiques de l'homme, mais avec un tempérament donné et une certaine constitution organique à lui propre; de même il apporte en germe, outre les facultés essentielles de Tesprit humain et les puissances fondamentales communes à toute l'espèce, une complexion intellectuelle et morale particulière, qui
fera son individualité (1). Si l'on en pouvait douter, il n'y aurait qu'à considérer combien Tidentité de milieu et d'éducation est impuissante à produire chez deux frères, voire même chez deux jumeaux, l'identité des caractères.
A quoi se ramènent ces traits individuels et d'où proviennent-ils? La plupart, sans nul doute, nous viennent de nos parents, nous sont transmis, comme on dit, avec le sang, plus exactement avec le système nerveux, principal support et instrument de l'activité psychique. A quelques débats que donne encore lieu cette question de l'hérédité, il est douteux qu'aujourd'hui, après les travaux dont elle a été l'objet, quelqu'un fasse difficulté de reconnaître que nous devons à ceux qui nous donnent la vie quelque chose de nos qualités d'esprit et de nos tendances morales. Savoir quoi, voilà le difficile. De leurs parents, les uns semblent tenir plus, les autres moins. Ici l'hérédité est directe et frappante ; là, elle est lointaine, ou contestable, ou même tout à fait insaisissable. Mais n'en est-il pas de même des traits et caractères physiques? Très peu nombreux sont, en dehors des carac-
(l) C'est ce qu'on pourrait appeler son idiosyncrasie morale , s'il était permis d'emprunter à la langue médicale un mot plus expressif qu'agréable, qu'on a d'ailleurs discrédité en le donnant trop souvent pour une explication, quand il n'est, au contraire, qu'un aveu d'ignorance. Il est à croire que toutes les coml)inaisons psychologiques imaginables ne sont pas également possibles, et qu'il existe certaines lois de composition des caractères. La (( science de la formation du caractère » ou (( éthologie » est dès aujourd'hui possible selon Stuai t Mill, vu les progrès de la psychologie scientifique et le grand nombre de lois empiritpjcs bien constatées. {Syst. de logiq., liv. IV,chap. v, l. II, p. 446 de latrad. Poisse.) Cette science aurait, ce me semble, à étudier les caractères à l'état slati(iue, c'est-à-dire dans leur composition, et à l'état dynamique, c'est-à-dire dans leurs manifestations et leurs changements. A ce double point de vue, l'élude de la solidarité morale est une partie essentielle de \'éthologie,si même elle n'embrasse pas cette science tout entière.
coNsriruTioN .naiivi-: : iii:!ii:i)iii-: morale. 59
tères dominunts et spécifiques, ceux dont hi transmission est constante et toujours manifeste. Ils suffisent néanmoins à faire admettre que cv l'hérédité est la loi, la nonhérédité V exception (1) ». Seulement, c'est un fait général encore mal analysé, un fait d'une complexcité incroyable, vu la multitude des ancêtres dont le sang coule dans les veines de chacun de nous. Or, Thérédité morale est moins connue encore, étant plus délicate à observer; mais comme loi empirique, elle n'est pas moins certaine. Les trop rares tentatives d'enquête patiente et méthodique qui ont été faites à ce sujet n'ont pas abouti jusqu'ici à un petit nombre de formules simples et précises; mais elles ne laissent aucun doute sur le fait général de la transmission, que chacun peut constater soi-même.
Assurément, il ne faut pas s'attendre à retrouver, dans chaque enfant, l'image exacte et comme la répétition pure et simple du père, de la mère ou d'un aïeul. Je suis le terme et le produit d'une longue suite de générations, par conséquent le point de rencontre d'une multitude d'influences, les unes plus fortes que les autres, mais toutes persistantes à l'état latent, et du mélange desquelles résulte précisément ma nature individuelle. Dans ces conditions, l'étrange serait que mon caractère fût de tout point identique à celui de tel ascendant, à l'exclusion de tous les autres. Quoiqu'il y ait des exemples de cette ressemblance trait pour trait qui frappe tout le monde, elle ne peut être qu'exceptionnelle et, à y bien regarder, elle n'est jamais que partielle. Souvent le mélange des influences héréditaires est si intime, que nous avons peine, inattentifs d'ail-
(l) Th. Ribot : L'hérédité, Ile partie, chap. i, p. 201 de la l'e édition.
leurs et mal informés comme nous le sommes, à reconnaître dans Tenfant aucun trait saillant d'une provenance assignable. De tels cas font-ils exception à la loi de riiérédité? Bien au contraire, ils en résultent. Elle ne s'applique jamais plus complètement que quand elle se dissimule de la sorte.
La vérité probablement est celle-ci :
A la somme entière de nos ancêtres nous devons nos dispositions les plus générales ; de nos ascendants les plus rapprochés nous tenons les plus particulières. Voilà pourquoi c'est avec nos proches que nous avons, en général, les ressemblances les plus étroites : les analogies doivent être plus nombreuses ou plus profondes, à mesure qu'on a plus d'ancêtres communs. A voir les choses d'ensemble et de haut, il est certain que deux Français de la même province se ressemblent plus (et cela au moral comme au physique) qu'un Français et un Allemand; qu'entre les membres d'une même famille il y a le plus souvent un air de parenté, et que les ressemblances de détail sont, en moyenne, plus nombreuses entre frères qu'entre cousins.
L'hérédité, je le sais, n'est pas la cause unique de ces faits : il faut faire la part de l'imitation instinctive, de l'éducation, de toutes les conditions communes d'existence. On verra plus loin que rien de tout cela n'a été perdu de vue dans cette étude ; mais si l'hérédité n'explique pas tout à elle seule, nulle autre explication ne dispense de reconnaître l'hérédité. Le bon sens public ne s'y trompe pas; et quoique l'attention des moralistes se soit trop peu arrêtée sur un point de cette importance, le proverbe : Bon chien chasse de race, est l'expression populaire d'une profonde vérité morale.
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N'exagérons rien, à notre tour. Ce n'est pas telle vertu ou tel vice déterminé que nous apportons en venant au monde, ni même une nature entièrement bonne ou vicieuse sans remède. Nul ne « trouve au berceau la vertu toute faite... (1) » et le vice non plus, Dieu merci. Autrement ces mots n'auraient plus tout leur sens, et la morale serait sans objet. Nous l'avons dit, et c'est le cas de nous le rappeler, il faut bon gré mal gré reconnaître en chacun de nous, qu'on l'explique si l'on peut et qu'on le conçoive comme on voudra, un certain pouvoir^ plus ou moins étendu, d'appliquer diversement ses dons naturels, mieux encore, de modifier spontanément sa nature même. Nos aptitudes et tendances héréditaires doivent donc être modifiables, sinon toutes, au moins quelques-unes, sinon indéfiniment, au moins dans certaines limites. Après tout, la variabilité, une plasticité admirable est le caractère général des vivants : comment ferait-elle défaut à l'activité consciente et morale, qui est le plus haut degré de la vie?
Mais il ne suffit pas que nos dons héréditaires puissent être changés, changés en leur nature ou en leur équilibre, il faut encore que nous puissions produire ces changements de nous-mêmes. Sans doute, il n'est pas besoin que nous le puissions toujours, sans conditions, sans lois, dans toutes les circonstances indifféremment ; mais il faut que ces changements, quand ils ont lieu, ne soient pas toujours et exclusivement subis par nous, déterminés par des rencontres fortuites ou nécessaires : il faut que nous en ayons, si peu et si rarement que ce soit, ^initiative. Or quelle peut être en
(1) Ed. Puilletori : Les Faux Ménages , acle II, scène xiv.
moi cette spontanéité pour ainsi dire créatrice? Ce qui est certain, c'est que rien n'est plus proprement mien, plus véritablement moi-même. Quelle que soit son essence métaphysique et de quelque nom qu'on lappelle, il faut admettre un tel pouvoir comme le fond dernier, comme la source vive et vraiment originale de notre personnalité.
Ce je ne sais quoi qui, plus que tout le reste, est mon fonds propre, ce moi pur, autour duquel viennent se grouper en quelque sorte tous les attributs, toutes les qualités héréditaires, nous ne savons ni ce qu'il est, ni d'où il vient. Quand et de quelle manière entre-t-il en scène? Emane-t-il lui-même des générateurs avec la vie? Autant de questions à écarter ici. Ne compliquons pas de difficultés insolubles une vérité déjà obscure, quoique moralement certaine. Ce principe d'initiative est impliqué dans la notion du devoir et nécessaire à l'interprétation des phénomènes moraux : admettons-le comme tel; mais reconnaissons de bonne grâce qu'il est hors de nos prises, que l'origine nous en échappe, que nous ne pouvons nous en représenter clairement ni la nature intime, ni les rapports avec le mécanisme physiologique et mental. C'est à lui qu'il faut rapporter sans doute ces soudaines résolutions, ces mouvements s[)ontanés de l'âme, véritables créations morales, déjouant toute prévision. Tout le monde sait, en effet, qu'il est des cas où, des profondeurs de notre être, par une sorte d'inspiration subite dont rien ne rend compte, surgissent des déterminations dune portée incalculable en bien ou en mal, improvisées en quelque sorte, irréfléchies au point de nous surprendre nous-mêmes, et si bien nôtres cependant, que Ton n'hésite point
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à y voir la révélation vraie de ce que nous sommes.
C'est là un fait positif, dont l'histoire même offre plus d'un exemple. Je n'en citerai qu'un, mais des plus remarquables, rapporté par un philosophe, que personne n'accusera de parti pris mystique. Voici ce qu'écrit M. Taine (1) au sujet d'un homme devenu, dit-il, un modèle de droiture, de magnanimité et d'abnégation, un de ces hommes qui font honneur à l'homme, Jeui,- Antoine, chevalier de Mirabeau, bailli de Malte. « Il était bien de sa race, race féconde et terrible, en qui le cœur, l'esprit, l'imagination, la passion, la volonté, tous les ingrédients de la nature humaine étaient trop forts, où la précocité et l'excès étaient de règle, où tout d'abord le pêle-mêle des instincts animaux et des facultés supérieures éclatait en foudres parmi des fumées et des éclairs. Engagé à douze ans dans la marine, pendant les trois ou quatre années qui suivirent, il ne passa pas, dit son frère, huit jours de l'année hors de la prison, et, sitôt qu'il voyait le jour, courait se perdre d'eau-de-vie et, de là, tomber sur le corps de tout ce qu'il trouvait sur son chemin, jusqu'à ce qu'on l'abattit et le portât en prison. Mais avec cela il l'avait de l'honneur à l'excès, et ses chefs, gens expérimentés, promettaient toujours à ma mère qu'il serait un jour excellent. Cependant personne ne pouvait l'arrêter, et il s arrêta tout à coup de lui-même. »
On a contesté, à vrai dire, qu'il fût nécessaire pour expliquer ces résolutions d'admettre un fond dHnnélté irréductible aux données héréditaires. Ce qu'elles ont d'imprévu pourrait tenir uniquement à la complexité
(1) Disc, de réeept. à l'Académie française.
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de notre nature, telle que la fait riiérédité même, à la multitude des puissances ignorées latentes en chacun de nous. — Mais cette hypothèse, bien qu'il soit impossible d'en démontrer la fausseté, ne parait nullement satisfaisante. Si elle a l'avantage de ne faire intervenir aucune cause hétérogène et inconnaissable, elle donne pour explication notre ignorance même; puis, elle a le défaut plus grave encore de ne laisser point de place à la liberté.
Nous avons sur ce point le témoignage de Stuart Mill, d'autant plus intéressant à recueillir qu'il est moins suspect. Ce déterministe, dont le grand sens pratique égale la sincérité, n'hésite pas à déclarer que « notre caractère est formé j;ar nous, aussi bien que pour nous; » que, s'il est, en effet, le produit de notre organisation particulière et des circonstances, « notre désir de le façonner dans tel ou tel sens est aussi une de ces circonstances, et non la moins influente »; que nous sommes, enfin, « exactement aussi capables de former notre propre caractère si nous le voulons, que les autres de le former pour nous. » Dira-t-on que ce désir de modifier notre caractère doit à son tour avoir une cause? — Oui certes, répond Stuart Mill, mais cette cause, « n'est pas notre organisation, ni même notre éducation seule, c'est ou notre expérience, l'expérience des conséquences fâcheuses du caractère que nous avions précédemment, ou quelquelque vif sentiment d'admiration, ou quelque aspiration soudaine. » Le sentiment de cette faculté que nous avons de modifier, si nous le voulons, notre propre caractère, est « celui même de la liberté morale; » et Mill proclame avec force la supériorité pratique de cette croyance sur la croyance contraire. « Il importe beau-
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coup, en effet, que ce désir (de changer notre caractère) ne soit pas étouffé par la pensée que le succès est impossible; il importe de savoir que, si nous avons ce désir, Tœuvre n'est pas si irrévocablement achevée qu'elle ne puisse plus être modifiée. »... « L'application d'un terme aussi impropre que celui de Nécessité à la doctrine de la causalité, quand il s'agit du caractère humain, me semble un des exemples les plus frappants en philosophie de l'abus des termes... La doctrine du libre arbitre, mettant en évidence précisément cette portion de la vérité que le mot Nécessité fait perdre de vue, c'est-àdire la faculté que possède l'homme de coopérer à la formation de son propre caractère, a donné à ses partisans un sentiment pratique beaucoup plus approchant de la vérité que ne l'a généralement été, je crois, celui des Nécessitariens. Ces derniers peuvent avoir plus fortement senti ce que les hommes peuvent faire pour se former mutuellement leur caractère; mais la doctrine du libre arbitre a, je pense, entretenu chez ses défenseurs un sentiment plus vif de l'éducation et de la culture personnelles » (1).
Voilà ce qui nous détermine à admettre chez l'enfant un facteur essentiellement personnel, centre originel et futur régulateur de toutes les qualités héréditaires. Qu'on nous accorde en revanche (on le peut maintenant sans scrupule) l'hérédité et sa part, sa grande part dans la vie morale. Voyons de plus près le rôle qu'elle y joue, et tâchons de nous en rendre compte.
L — En premier lieu, tout le monde avoue que les fous avérés sont irresponsables. L'enfant que nous con-
(l) Sijsl. de Logique, trad. L. Peisse, t. Il, pp. 123-26.
H. MARioN. Solidarité. 5
sidérons le serait donc aussi, et manquerait d'un attribut essentiel de l'agent moral, si, pour une raison ou pour une autre, soit qu'il eût des parents fous déjà, ou seulement épilectiques, ou ivrognes, il naissait décidément idiot.
Mais ce qui est vrai absolument de la folie caractérisée l'est à divers degrés de la manie, de l'imbécillité, des mille dérangements de l'équilibre mental. De la lucidité parfaite (plus rare peut-être qu'on ne le croit) à la démence, les échelons sont innombrables, les transitions imperceptibles : si donc la moralité d'un homme dépend premièrement de sa santé intellectuelle, de son bon sens, de son jugement, comment ne pas avouer que ces dons, quoiqu'ils soient peut-être « les mieux partagés (I) », se montrent fort inégaux dès l'enfance ?
Si de la raison, qui n'est en ce sens que l'équilibre plus ou moins heureux de toutes les facultés, nous passons à l'examen des diverses facultés intellectuelles, nous trouvons que toutes celles qui ont une part notable dans la moralité, bien que susceptibles d'être cultivées et disciplinées ultérieurement, sont déjà, en puissance, inégalement réparties chez les enfants. De même qu'ils naissent avec des sens plus ou moins délicats, ils sont, en venant au monde, plus ou moins prédisposés à être attentifs ou distraits, inégalement aptes à réfléchir, à raisonner, à prévoir, inégalement doués de mémoire et d'imagination.
Le caractère héréditaire de ces différences originelles ne saurait être contesté, et cette transmission n'est pas plus inintelligible que celle des dispositions pliysiolo-
(1) Descaries : Disc, de la méthode, i, 1 .