RATIONNELLE
Ces quelques lignes, auraient épargné la longue discussion de Platon. Et, sa Républiqiiej tissu d'absurdités, travaillé par un génie ignorant et vaniteux, n'aurait pas été écrite.
Je reprends la phrase interrompue.
— « Puis donc que tu es convenu que la justice est un de ces biens excellents qu'on doit recherclier pour eux-mêmes, comme la santé, Pu* sage des sens et de la raison, et les autres' biens féconds de leur paturiOi indépendamment de Topinion des hommes, loue la justice par ce qu*elte a en soi d*aYantageux, et blâme Tinjustice par ce qu'elle a en soi <le auisible. Laisse à d'autres les éloges fondés sur les récomfpenses et sur (V pt'nton. »
— Il est évident : que, du moment que les peines et les récompenses sont laissées de côté : la justice, signifiant sacrifice de soi, signifiant ma/, est une sottise; et l'injustice, signifiant ma/ pour les autres, Qvmtage pour soi, se trouve seule rationnelle. Car, le raisonnement n'est autre, que la balance pour cboiair, e.9tre deux voies : celle, qui est la plus avantageuse à celui qui raisonne, à celui qui veut parcourir Tune ou l'aU" tre des deux. Dans le cas contraire, le raisonnement: serait la folie.
— « Je pourrais peut-être, continue Adimastd, totiffrir dans la boii*r che de tout autre cette manière de louer la ye^tu et 4® bl4B^r 1^ vice par leurs- effets extérieurs ; mais je Aè'^urrais te la pardonner, à moins que tu ne me l'ordonnasses, d'autant que la justice a été jusqm'à préseni Tunique objet de tes réflexions. Qu'il ne te suffise donc pas de nous montrer qu'elle est meilleure que l'injustice. Fais- nous voir et^ vertu de quoi
Tane est un bien, l'autre est un mal eu soi, que les bommes et les nwst eo aieut connaissance ou non. »
— C'est , comme s'il avait dit :
« Fais-nous voir, en vertu de quoi : les trois angles d'un triangle sont égaux à deux droits : quand bien même une ligne, tombant sur une autre, ne ferait PAS, deux angles égaux à deux droits. »»
C'est, véritablement, une discussion d'enfants gâtés. Il est clair comme le jour : que, se faire du mal, sans raison, est une sottise.
Maintenant, génération de jeunes journalistes, qui prétendez : que, la sanction religieuse n'est point exclusivement la base de l'ordre ; la base de la société; la base de l'humanité; écoutez encore : celui, que la sagesse des oracles, proclama le plus sage des hommes.
—X Je fus rayis, dit Socrate, des discours de Glaucon et d*Adimante. Je n'admirai jamais davantage la beauté de leur naturel qu'en cette rencontre, et je leur dis :
« Enfants d*un père illustre, c'est avec raison que l'ami de Glaucon a commencé ainsi l'élégie qu*il a composée pour vous, quand vous vous fûtes signalés à la journée de Még>irc : F%U d'Ariston, issus d'une race divine,,,., n
— Voyez-vous : comment, Platon commence par battre le chien devant le loup ; et, à préparer sa re-' traite, se connaissant battu ; ou plutôt : faisant voir qu'il a défendu sciemment une mauvaise cause par la bouche de Socrate?
— « Car, dit Socrate, il fatil qu'il y ait eu vous quelque cbosc de di-
Tin si, après ce que yous Yenes de dire en fayeur de TiDJustice, toos n'êtes pas persuadés qu'elle vaut infiniment mieux que la justice. Or, yous n'en êtes pas persuadés : yos mœurs et Totre conduite me le prouvent assez, quoique je puise en douter, si je m'arrêtais à ce que vous venex de dire.....'i»
— Eh bien ! Monsieur, pourquoi ne vous y arrêtezvous pas? Avez-vous une raison pour ne pas vous y arrêter? Si, vous en avez une, donnez-là; et, ne vous amusez point à la bagatelle de la porte I II paraît : que, vous n'en avez pas ; et, c'est ce que vous allez dire.
— « Mais, je n'en suis que plus embarrassé, continue Socrale, sur lo parti que je vais prendre. D'un côté, je ne sais comment défendre les intérêts de la justice. Gela passe mes foicbs. »
—Eh non ! Monsieur ; cela ne dépasse point vos forces ; cela, dépasse votre raison ; et, avec raison : parce qu'il n'y a rien de raisonnable à opposer , à ce qui a été dit par Adimante.
— (K D'un autre côté^ dites-vous, trahir la cause de la justice et souffrir qu'on l'attaque devant moi sans la défendre, tandis qu'il me reste un souffle de vie et assez de force pour parler, c'est ce que je ne puis faire sans crime; ainsi je ne vois rien de mieux à faire que de la défendre comme je potirrat. 9
— Quel galimatias! Celui qui attaque la justice, c'est Socrate : en voulant la défendre par où elle est absurde ; et, celui qui la défend, est Adimante : en l'attaquant par le côté qui la rend absurde.
Maintenant, écoutez la défense de Socrate ! C'est, ridicule et ennuyeux, vis-à-vis de l'attaque, si pleine d'esprit et de verve, faite par Adimante. Mais, elle
298 DB Là SOUVERAINETÉ.
est courte ; et, une pareille question, mérite bien cinq niinutes d'ennui.
— <c Aussitôt, dit Socrate, Glaucon et les autres me conjurèrent d'employer à sa défense tout ce que javais de force, et de ne pas laisser la discussion, mais de rechercher avec eux la nature de la justice et de l'injustice^ et ce qu'il y a de réel dans les avantages qu'on leur attribue. Je leur dis qu'il me semblait que la recherche où ils voulaient m*engager était très-épineuse et demandait un esprit très-clairvoyant. Mais, ajoutaîje, puisque nous ne nous piquons ni vous ni moi d'avoir assez dfi /«mières pow y réussir »
— C'est, cependant, assez clair par soi-même; et, nous sommes persuadé : que , même les membres de l'Académie des sciences morales et politiques, non complètement cataractes, parles préjugés d'une fausse instruction, nous comprendront facilement.
— a Voici, continue Socrate, de quelle manière il faut procéder à cette recherche. »
— Grands admirateurs du divin Platon ; écoutez at tentivçment ! et, dites-moi : si, ce qui va suivre, n'est point digne du Paillasse de la foire ?
— « Si, dit Socrate, Ton donnait à lire de loin à des personnes qui ont la vue basse des lettres écrites en petit caractère, et qu'elles apprissent que ces mêmes lettres se trouvent écrites ailleurs en gros caractère, il leur fierait sans doute avantageux d'aller lire d'abord les grandes lettres, et de les confronter ensuite avec les petites, pour voir si ce sont les mêmes. -— Cela est vrai, reprit Adimante. Mais, quel rapp(urt cel^ a^t-ril avec lu question présente? »
— Et, en effets il n'y a là de rapports possibles : que, ceux pouvant exister : entre Paillasse et son lïiftîtré.
Dt 1*4 SOCVBRAlJNllTi. %99
— « Je Vais te le dire, continue Socrtte, La justice ne se rencontret-elle pas dans un homme et dans une société d'hommes? — Oui. »
— Mais, malheureux que vous êtes tous les deux f YQus m savez même pa§ ; s'il y a une justice, autre que la force ; vous ne savez même pas : la distinguer de rinjustice ; et, vous ne savez pas davaptagç : si, Tune est meilleure que l'autre, ni laquelle. Et, vous voulez parler de justice ! Logomachie, galimatias I
-— <f Mais, continue Secrate^ la société est plus grande que le partioir* lier. — Sans doute. »
r^ Sanis plaisanter, ne croyez-vous pas assiste? à une conversation entre P$ûlla$se et son maître?
— « Par conséquent, continue SocratOi la justice pourrait hi^o §'j trouver en caractères plus grands et plus aisés à discerner. Ainsi nous chercherons d'abord, si tu le trouves bien, quelle est la nature de la justice dans la soeiété; nous Tétudierons ensuite en chaque particulier; etj comparant les deux espèces de justice, nous verrons la ressemblance de la petite à la grande. — G*esjt fort bien dit, »
— Il est certain : que , le maîte de Paillasse n'aurait pas mieux dit.
— « Mais, continue Socrate, si nous examinons par la pensée la manière dont se forme un état (1) , peut-être découvrirons-nous comment la justice et Tin justice y prennent naissance. — Cela pourrait être. — Nous aurions alors l^espérange de découvrir plus aisément ce que nous cherchons. — Assurément. »
(1) Le véritable titre, de ce qu'on appelle la république de Platon, est : l'État.
— Voilà des gens qui cherchent — Quoi? —
lis n'en savent pas le premier mot. Il y avait mille fois plus d'esprit chez Paillasse •
— a Eh bien ! continue Socrate, veui-tu que nous commencions? Ce n^est pas. une petite entreprise que celle que nous formons. Délibère. — < Notre parti est pris. Fais ce que tu viens de dire.
•—a Ce qui donne naissance à la société »
— Telle est l'entrée en matière de l'utopie de Platon, de V État de Platon, delà justice de Platon : le plus atroce des despotismes ; la plus dégoûtante des promiscuités qui soit jamais entrée : dans la tète d'un libertin despote, devenu fou.
Maintenant, jeune génération de journalistes 1 êtesvous convaincue : que, la société ne peut se passer de sanction religieuse ; que, le matérialisme, ayant la souveraineté du peuple pour expression, ne peut servir de base à l'existence de l'ordre ? Je ne l'espère pas. Les cataractes de la vanité n'ont de chirurgien : que, l'anarchie .
DE LA «OOTBRAlNBtt. 30i
(c Posons un priucîpe : c*es( que la violence est, en quelque sorte, le résultat nécessaire de la verta qui a des moyens ; que la victoire est le prix naturel des qualités brillantes et de la supériorité ; et qu^ainsi il ne peut y avoir de violence saus vertu. »
— Qui a écrit cette justification du droit de la force? Est-ce Hobbes ? Est-ce M. Cousin? Les deux ont également professé cette doctrine. Non; c'est un homme qui a régné, sur le monde, pendant vingt siècles. C'est un homme, contre les doctrines duquel, le parlement de Paris a défendu d'écrire : sous peine d'être pendu. C'est Aristote.
' Aristote était matérialiste ; Aristote était conséquent. Aristote plaçait le droit dans la raison. Et, tant que la raison n'a point trouvé une sanction éternelle, à ce qu'elle formule comme droit; le droit n'a d'expression : que, ce que la force donne comme tel. En époque : d'ignorance sociale, sur la réalité du droit ; et, d'impuissance d'une révélation , pour faire accepter , comme droit, ce qu'elle formule; il n'y a de droit social possible : que, celui imposé par la force, nommée souveraineté du peuple. Vous concevez : qu'en présence de l'incompressibilité sociale de l'examen ; il n'y
dos DE LA ftOirVttRAlMETÉ^
a moyen de sortir d'un pareil état; que, par une continuité progressive d'anarchie, conduisant : soit à la mort; soit à la nécessité socialement sentie, de reconnaître : et l'ignorance sociale ; et le besoin absolu : de chercher la vérité absolue.
Je viens de dire : qu'Aristote était matérialiste. Prouvons!
-^ « L'homale, dit-ll, a fait les diaux à son image ; il leur donne ses institutions. »
{Polit,, liv. I, ch. I.)
— Je dis qu'Aristote était matérialiste : parce qu'en ëpoque d'ignorance sociale, sur la réalité. dô la sanction éternelle du droit ; il n'y a de possible : quel'aiithropomorphisme ; et, le matérialisme; que, la souveraineté de droit divin ; ou, que la souveraineté du l^euple .
Aussi, Alexandre ) son élève, dans une letb-e conservée par Aulu-Gelle, disait en parlant de feon maître : il réi>e des èoptiismes. Que de rêveurs ont succédé à AHstote, sans en avoir le mérite I
Seloû AristotC) les faibles sont faits pour obéir. C'tBl, la conséquence nécessaire de la Souveraineté du peuple. Aussi, a^t-il soin de donner les moyens de maintenir Tobéissance.
— ^ « Il est bon, dit-il, qu'il y ait peu d'union parmi les hommes faits pour obéir. C'est uA moyen de prévenir les révolution^. »
(/M., Ht. Ilyek.ii.)
•^ Yuat Toyeit : ({ito, là maxime : divmr jpour ré-
DE LÀ SOUYERAINGTÉ. 303
gnerj, date de loin. Cette doctrine s'appuie, nécessairement , sur le matérialisme ; dont la base est : la serie continue des êtres. Aussi Aristote a bien soin de dire :
— « Quelle différence si sensible y a-t-il entre tels hommes et telles bêtes ? »
(Polit., liv. ni, ch. VII.)
— Il ne faut pas croire, cependant : que, le génie d' Aristote ne regimbât souvent, contre cette souveraineté de la force brutale. Mais, d'un autre côté , il regimbait aussi : contre la souveraineté de l'anthropomorphisme , qu'il reconnaissait absurde. De là, lés nombreux galimatias qui se trouvent dans ses œuvres ; résultats d'oscillations : entre la force, donnée comme droit; et, un droit, ne pouvant, en époque d'ignorance sociale, que se baser sur l'absurde, s'il ne se base sur la force. A cet égard, le passage suivant est remarquable.
— <( De bonnes lois, dit-il, doivent être le souverain... .. Mais à quel caractère reconnaître les bonnes lois ? Ce point si important n'est pas encore trouvé ; et la qiiestion reste dans son entier, »
— Voilà, l'aveu d'ignorance, hardiment proclamé. Maïs, il a peine à persévérer dans cette déclaration. Le précepteur d'Alexandre peut-il être un ignorant I Aussi, il a soin d'ajouter :
— « Seulement j'observerai, en général, que le^ lois sont constamment jsn rapport avec la constitution, et qu'elles sont juftté)! on itajtksles, bonnes
ott mauvaises, suivant le système du gouvernement. Par conséquent un bon gouvernement a de bonnes lois , un gouvernement corrompu en a de mauvaises, n
(Polit., liv. III, c}i. VII.)
— Et, quand un gouvernement est-il bon ? Quand il est le plus fort, n'est-il pas vrai ? Il est pitoyable : de voir un homme de mérite, jouer le rôle d'écureuil ; et, tourner ainsi : dans un cercle vicieux 1
Le malheureux Aristote, finit : par, jeter sa langue aux chiens.
— « Rien, dit-il^ n*est plus difficile que d'arriver à la vérité, lorsqu'il s'agit de droit et d'égalité; mais le soit est encore un meilleur juge que la conscience du plus fort. Égalité, justice sont le cri des faibus