DE LA ROYAUTÉ
{Nouv, mélanges,)
— Hélas 1 Monsieur. En époque d'incompressibilité d'examen; et, d'ignorance sociale sur la réalité du droit; il n'y a de souverain possible, que la force brutale. Vous concevez , alors : que, dès qu'un prétendu souverain cesse d'être fort, il cesse d'être souverain. La tribune, Monsieur, n'est point l'échafaud de la royauté; mais bien, de Tordre ; par cela seul : qu'elle est l'expression de l'ignorance sociale; mise en présence de l'incompressibilité de l'examen.
Nous avona déjà prouvé : que, démocratie et souveraineté du peuple sont des expressions de même valeur. Écoutons, M. de la Mennais, jugeant la démocratie l
— a Le caractère de la démocratie, dit M. de la Mennais, est une mobilité conlinuelie. Tout sans cesse y est en mouvement , tout y change Avec une rapidité effrayante au gré des passions et des opinions. Rien de stable dans les principes, dans les institutions^ dans les lois ; on n*y con- Btit la puissance du temps ni pour établir, ni pour détruire, ni pour mo- <lifier; une force irrésistible pousse et agite les hommes. Ce qui se trouve sor leur route, quel qu*il soit , est foulé aux pieds : il avancent, revicn- ^^iy avancent encore, et tout Tordre social devient pour eux comme un chemin de passage. Le pouvoir ne donne pas Timpulsion, il la reçoit. Je "6 siis quoi d'indéfinissable emporte le peuple et ses chefs. Il y a dans '<is esprits une certaine indocilité, dans les cœurs un certain mépris hai- ''coxet défiant pour V autorité, qui fait qu'on cède et qu'on n obéit pas.»
•— Ce passage est admirable : de style et de vérité. Mais, avec un peu de réflexion, M. de la Mennais aufait pu reconnaître : que, la situation qu'il décrit, avec
^i tant de talent, est le résultat inévitable : de Tignorance
Sociale sur la réalité du droit ; mise en présence de l'incompressibilité de l'examen. Alors, il n'y a plus ni pouvoir, ni autorité ; il n'y a plus : que force brutale. Or , devant la force brutale , l'on cMe ; mais , l'on n' obéit pas.
— (( Comparer , continue M. de la Mennais , est le besoin de tous ; c'est un soulagement pour l'orgueil, et aussi line vengeance. Nulle £uite n*est pardonnée à ceux qui gouTernenl, parce que nul n'étant par les lois obligé de gouverner, quiconque se charge du gouvernement se rend garant du succès même. »
— N'est-ce pas juste? En époque d'ignorance et d'incompressibilité de l'examen , il ne faut toucher au gouvernail : que la corde au cou.
— - ce La médiocrité, continue M. de la Mennais, réussit mieux dans les démocraties que le vrai talent^ surtout lorsqu'il s'allie à un noble caractère. La flatterie, la servilité, la bassesse, une fausse habileté souple et patiente, conduisent plus sûrement aux emplois que le génie et la vertu, chez les peuples qu^on appelle libres. »
[De la religion considérée dans ses rapports axec l'ordre politique et ctvil.)
— C'est qu'en présence, de l'ignorance sociale et de l'incompressibilité de l'examen ; les hommes de génie et de vertu se reconnaissent ignorants; et, ne prétendent point aux emplois. Alors, il n'y a de possible ' que , des fripons ou des vaniteux ; par conséquent : médiocrité , flatterie , servilité , fausse habileté , souplesse et patience.
— « La destruction de toute hiérarchie sociale ne laissant subsister, dit M« de la Mennais, dVutres distinctions que celles de la foutuns, pi^'
DBT LA SOOVËHAmETÉ. â83
doitvn^. copîdUé «xtrémet une soif insatiable de Ter';, ear, qnoi qu'on fasse, les hommes veulent s'éloYer, c*e8t-4-dire se classer : et comme la richesse participe el!e-mème de la mobilité du gouvernement et de la société entière^ die devient corruptrice au plus hmtt degré. Les désirs, sans bornes et sans règle, se précipitent vers tout ce qui promet cet or, seule niiblesse diSsormais, seul honneur, seule considération ; et dans ce meufeut npide^ k» teMp», manquant à son tour pour apprendre k posséder, tous se j.ettent dans les jouissances avec une sorte de fureur^ Nulle prévoyance pour les siens, nulle pensée d*aTenir; le présent est liiâit pour rhofilme coneeatré dans l'abjection des sentimentii persomtele, et les lois et les mœurs tendent de concert à l'anéantissement de la famille. »
(De la religion considérée dans ses rapports avec
l'ordre politiqm et cimL)
— C'est iQagtii%ue de description ; il ^t, cependant, été pitra utile de remarquer : qu'en présence de l'ignorance sociale sur la réalité du droit; et, de l'incompressibilité de l'examen ; il n'y a de possible : que, démoccatie ou souveraineté du peuple, sous n'importe quelle livrée elle paraisse, fût-ce même d'aristocratie ou de monarchie. Or, en présence de la souveraineté négation du droit, il ne doit y avoir : nulle prévoyance pour les siens ; nulle pensée d'avenir ^ le présent doit être tout pour l'homme concentré dans l'abjection des sentiments personnels ; les lois et les mœurs doivent tendre : à l'anéantissement de la famille.
La première chose, pour un médecin, est de rechercher la cause du mal. Sinon : ce n'est qu'un maladrcHt , frappant au hasard : sur le malade et sur la maladie.
^ « Ia déaocraCîe, dit H. de la Meonaisy détcnii la notioa de tonte «ipèee de dMÎt^ soit diYi»y soit humain*. 9
(im.)
— C'est vrai. Mais, il n'y a point là de quoi s'étonner : puisque, démocratie ou souveraineté du peuple impliquent, nécessairement, négation de tout droit, hors celui de la force. Il eût été mieux : de reconnaître, que la souveraineté du peuple est la conséquence nécessaire de l'ignorance sociale, mise en présence de l'incompressibilité de l'examen ; et de montrer, comment il est possible : d'anéantir cette ignorance.
— « La souveraineté du peuple, dit M. de la Mennais, renferme le principe de Tathéisme, puisque, en vertu de cette souverainté, le peuple, ou le parlement qui le représente , a le droit de changer et de modifier, quand il lui plaît et comme il lui plait^ la religion du pajs. »
(De la religion considérée dans ses rapports avec Vordre p6litiq%ie et civil.)
— Croyez-vous, Monsieur : que, la souveraineté du peuple puisse changer : deux et deux font quatre ; en deux et deux font sept ? Vous le niez complètement. Eh bien I une religion, qui peut être modifiée par la force ; ou, qui pis est, détruite par des vérités négatives; ne vaut pas mieux, en présence de l'incompressibilité de l'examen : que , la souveraineté du peuple. Il eût mieux valu chercher à démontrer la réalité du lien religieux, aussi clairement que deux et deux 'font quatre. Alors, la religion, loin d'avoir rien à craindre de la souveraineté du peuple, l'aurait anéantie par sa seule présence ; comme, le soleil dissipe les brouillards.
— « La démocratie « dit M. de la Mennais, qu'on nous représente comme le terme extrême de la liberté, n*est que le dernier excès du despotisme ; car, quelque absolu qu'on le suppose , le despotisme d'un senl a pourtant des limites; le despotisme de tous n'en a point : et voilà pour-
DE LA SOUVERâIICETÉ. 285
quoi les démocraties finissent toujours par un despote; après elles il n*cst rien qui ne paraisse tolérable au peuple, m
(Ibid,)
— C'est vrai, Monsieur. Mais, si les démocraties conduisent nécessairement au despotisme ; l'ignorance sociale sur la réalité du droit, en présence de l'incompressibilité de l'examen, conduit nécessairement aussi à la démocratie. Quand, vous aurez mis à nu ce cercle infernal^ avec toute l'éloquence qui vous caractérise ; les damnés en souffriront-ils moins ? La nécessité sociale actuelle n'est point de décrire ce cercle ; c'est : de le briser.
^ «( Il y aura dans ces temps , dit encore M. de la Mennais, un tel tiTeoglement (sous le gouvernement démocratique), que Ton ne comprendra plus aucun sentiment noble, et que la simple probité deyiendra presque incompatible avec tout ce que le pouvoir exigera de ses agents sui- YUit les moments et les circonstances. Ce sera, certes, une grande affliction pour les honnêtes gens qui aiment les places. Afin de sortir de cet embarras , ils sépareront ingénieusement Thomme public de l'homme priré; de sorte qu^en demeurant irréprochable comme homme privé, on pourra, comme homme public, être, en sûreté de conscience et d'iion-
osur, le dernier des misérables. »
{Ibid., p. 45.)
-" Toujours vrai, Monsieur. Mais, tel est l'inévita- We résultat de l'ignorance sociale sur la réalité du *^it, mise en présence de l'incompressibilité de » examen, conduisant inévitablement à la démocratie. Atcz-vous un reniède, pour anéantir la source du mal ? Vous-même êtes convenu depuis : que, la souveraineté ^6 droit divin était impuissante à cet égard.
'^ « Ces spéculations particulières, continue M. de la Mennais , se
286 IKE LA aOUVERAUlErt»
mêlant à celles de TÉtat et se maltipliAnt à riofiiii« il s'éUUm «ae circulation toujours plus active et toujours plus effirajante des lortniits réeU les et des fortunes fictives créées par le crédit. L'industrie épuisera toutes ses combinaisons pour entretenir ce mou?ement et pour l'accroître. Les sciences mêmes viendront au secours. On perfectionnera les procédés des métiers, des arts , on en inventera de nouvetin ; on tirera de la matière tout ce qu'elle peut dobner^ tout ce que les sens peuvent lui demander de jouissances ; et jusqu'au moment où cet édifice d'illusions et de folies disparaîtra dans le gouffre d'une mine onivenelle, on se réenera sur les progrès de la civilisation et de la prospérité publique. »
{De la religion considérée dans ses rapports, etc.}
— C'est aussi vrai que deux et deux font quatre. Et, cependant, il n'y a que tous et quelques personnes comme moi, qui reconnaissions la vérité de vos descriptions. Si, avec votre talent, vous aviez indiqué la cause du mal , au lieu de le décrire ; nous serions , maintenant, bien avancés vers la guérison.
— « Gooridérée particulièrement, dit M. de la Mennsis , sous le point de Tue politique (la société chrétienne), son action qui, nous le répétons, n*éCait que le déyeloppement de son existence , tendait à tout ramener à l'nnitéy à coordonner les nations , comme les membres d'une seule famille, dans un système de fraternité universelle par l'obéissance au père commun^ et d^établir la prééminence du droit sur les intérêts, eu substituant partout la justice à la force. »
{De la religion considérée dans ses rapports^ etc.)
— Raisonnons, Monsieur; et, surtout, soyons calmes.
Pour que la justice puisse être, socialement, substituée à la force, il faut :
1* Que la force ne puisse plus être base d'un ordre plus qu'éphémère.
C'est ce qui achève de se faire, par le développement de l'incompressibilité de l'examen.
2® Que l'anarchie, résultat de l'impuissance de la force en présence de l'incompressibilité de l'examen, fasse sentir , socialement , l'absolue nécessité de pouvoir démontrer la réalité de la justice, de la raison, du droit; afin^ que la justice, la raison, le droit puissent dominer la force.
Nous marchons vers ce but ; mais, nous n'y sommes pas arrivés. Et, M. delà Mennais s'en est depuis éloigné lui-même, en se dirigeant : vers la souveraineté du peuple, vers le panthéisme.
3** Que la réalité de la justice, de la raison, du droit soit démontrée : d'une manière rationnellement incontestable.
Or, l'état actuel de la science est la négation formelle : de la justice, de la raison, du droit. Voyons jus- II. 19
288 DE LA SOUTERAIREUf.
vous-même, bien à votre insu, j'en suis persuadé, êtes un des professeurs de cette fausse science, mère de la souveraineté du peuple.
— « Certe»^ dit encore M. de la Mennais , nous sommes descendus bien bas , si bas qu'à peine conçoit-on qu'il soit possible de descendre encore. Une nation peut se corrompre et même périr par l'excès de la corruption : cela s'est vu ; mais qu'un peuple rejette systématiquement de ses lois tout principe spirituel, toute Yérité religieuse, et par conséquent toute Yérité morale, il n'en existait aucun exemple (1] : c'est un phénomène nouveau sur la terre. »
— C'est vrai, Monsieur ; nouveau comme Tincompressibilité de l'examen. Et, ce qui devrait peut-être vous étonner plus encore : c'est, que l'incompressibilité de l'examen a fini par vous placer, vous-même, parmi les partisans de la souveraineté du peuple.
— « Cependant, continue M. de la Mennais, je m'étonne moins encore de celte prodigieuse dégradation, que de l'esprit d*orgueil qu'elle inspire à certains êtres qu'il faut bien appeler humains, puisqu'il leur reste U figure et le langage de l'homme. »
(Ibid.)
— Hélas ! Monsieur ; ayez pitié d'eux. En époque d'ignorance sociale sur la réalité du droit et d'incompressibilité de l'examen, il n'y a de possible : que, le cercle vicieux d'antbropomorpbisme et de panthéisme. Vous-même, Monsieur, y êtes tombé. Ayez pitié de l'ignorance vaniteuse !
Voyons, maintenant, ce que M. de la Mennais voulait substituer à la souveraineté du peuple.
(i) Ceci fut écrit après que M. Odilon Barrot eut fait déclarer, parte cour de cassation, toutes les chambres assemblées : que, la loi, en Frasot) était athée.
DE Lk SOUVERAINETÉ. 291
— « À la fin du pouvoir des papes, dit M. de la Mcnnnis> la politique se sépara toujours davantage de la religion, et Ton put de nouveau la définir : la force dirigée par V intérêt. On ne demand» plus : cela est-il juste? mais, cela est-il utile ? Les princes furent sans frein et les peu« pies sans protection. Nul n'étant lié par les traités, il n'eiistait que des trêves; et de là cette fureur des armes qui désola si longtemps l'Europe transformée en champ de bataille, oiî toutes les ambitions venaient tour à tour se mesurer. On réduisit en théorie le brigandage, la perfidie, la trahison , Tassassinat , et Machiavel fut le législateur de cette société de souverains qui se déclaraient indépendants de Dieu. Le livre du Prince , commenté par les passions , remplaça TËvangile interprété par les pontifes, y»
— C'est vrai, Monsieur ; mais, ce que vous dites, de la révélation chrétienne, est vrai de toutes les révélations possibles, en présence de l'incompressibilité de l'examen. La fin du pouvoir des papes de toutes les révélations, n'est point la cause première des maux que vous décrivez ; mais bien, l'effet inévitable de l'incompressibilité de l'examen, elle-même suite inévitable : des développements de l'intelligence.
— « On avait proclamé ^ continue M. de la Mennais , le règne de la force (après la chute du pouvoir des papes), on lui demanda des garanties contre elle-même ; et de là ce système de balance entre les États : balance chimérique^ qu'on crut fixer par le traité de Westphalie, et qui, dérangée toujours et toujours cherchée, fujt longtemps comme le grand œuTre des rose-croix de la politique. Jamais peut-être il n'y eut plus de guerres, ni de guerres plus sanglantes, ni d'usurpations plus iniques et plus audacieuses que depuis l'invention de ce système destiné à les préTeoir; et la loi suprême de l'intérêt, promulguée solennellement par quelques puissances qui veulent voir le fond de cette doctrine , ne semble pas promettre à l'Europe des destinées plus tranquilles pour Tavenir. >>
l^estvrai. Monsieur; mais, l'équilibre européen, ou plutôt universel, est l'utopie inévitable sous la souveraineté du peuple au sein des rois ; comme, la balance des pouvoirs est l'utopie inévitable sous la sou-
290 DE LA BOUVEUAINETÉ.
qu'à quel point l'anarchie doit pouvoir progresser, avant que la société puisse être convaincue, seulement de la nécessité du remède : hors laquelle conviction, la démonstration resterait elle-même inutile !
Du reste, M. de la Mennais a raison ; la société chrétienne tendait : à tout ramener à runité,à coordonner les nations , comme les membres d'une seule famille , dans un système de fraternité universelle, par Tobéissance au pire commun; etc. Mais, tel a toujours été le but de toutes les révélations; parce que, tel est le but du raisonnement.
Mais, dès que les révélations sont en contact, parles développements : des populations, de l'intelligence et de l'incompressibilité, de l'examen ; elles se trouvent n'avoir de juge entre elles : que, rte/fmarafioreg^wm^la force ; et, par le seul fait de leur contact, elles se trouvent soumises : à la souveraineté de la force, à la souveraineté du peuple : que, M. de la Mennais , aloW) avait en juste horreur.
Le père commun, figure, personnification de l'éternelle justice, ne peut plus servir de base à la fratettiité universelle, anéantissement des nationaUté, des autonomies. La mère commune, la matière, négation de l'éternelle justice , est la destruction de la flfatt** nité , établissant autant d'autonomies qu'il y a d'iadi* vidus.
M. de la Mennais commence-t*il à reconnattiré :q««j le cercle vicieux an thropomorpho - panthéiste ne pwrt embrasser la fraternité universelle ; et, que ce ^wd« doit être brisé, sous peine de mort sociale?
— a À la fin du pouvoir des papes, dit M. de k Mennais> ia politique se sépara toujours davantage de la religion, et l'on put de nouveau la définir l lu force dirigée par Vintérét, On ne demande plus : cela est-il juste? mais, cela est-il utile? Les princes furent sans frein et les peuples sans protection. Nui n'hélant lié par les traités, il n'^eiistait que des trêves; et de là cette fureur des armes qui désola si longtemps l'Europe transformée en champ de bataille, oiî toutes les ambitions venaient tour à tour se mesurer. On réduisit en théorie le brigandage, la perfidie, la trahison , ^assassinat , et Machiavel fut le législateur de cette société de souverains qui se déclaraient indépendants de Dieu. Le livre du Prince, commenté par les passions , remplaça TËvangile interprété par les pontifes, n
— f/est vrai, Monsieur ; mais, ce que vous dites, de la révélation chrétienne, est vrai de toutes les révélations possibles, en présence de rincompressibilité de Texamen. La fin du pouvoir des papes de toutes les révélations-, n'est point la cause première des maux que y(m décrivez ; mais bien, l'effet inévitable de l'incompressibilité de l'examen, elle-même suite iaévitatte : des développements de l'intelligence.
^ « On avait proclamé , continue M. de la Mennais , le règne de la force (après la chute du pouvoir des papes), on lui demanda des garaniKt contre elle-même ; et de là ce système de balance entre les États : tauice chimérique^ qu*on crut fixer par le traité de Westphalie, et qui, ^Dgée toujours et toujours cherchée, fu.t longtemps comme le grand «aire des rose-croix de la politique. Jamais peut-être il n'y eut plus ^ guerres, ni de guerres plus sanglantes , ni d'usurpations plus iniques ^ plus audacieuses que depuis Tinvention de ce système destiné à les ivifeinr; et la loi suprême de Tintérêt, promulguée solennellement par ^Beiqaes puissances qui veulent voir le fond de cette doctrine , ne semble pis promettre à l'Europe des destinées plus tranquilles pour Tavenir. »
— O^estvrai, Monsieur; mais, l'équilibre européen, <Hi plutôt universel, est l'utopie inévitable sous la sou- ^*wwieté du peuple au sein des rois ; comme, la bal^ce des pouvoirs est l'utopie inévitable sous la sou-
veraineté du peuple au sein de chaque nation. Les deux sont les inévitables transitions à Tanarchie universelle destinée, providentiellement, à faire sentir le besoin de vérité.
— « Du reste, continue M. de la Mennais , les mêmes causes qui détruisirent la grande société des peuples et arrêtèrent le progrès de la ciyilisation clirctieunc, agissant ainsi dans chaque État, y produisirent des effets semblables. Les rapports de justice furent ébranlés, et le droit sacrifié souvent à Tavarice et à Fambition. Il était difficile que les maiimes par lesquelles les souverains réglaient leur conduite au dehors ne pénétrassent pas plus ou moins dans le gouvernement intérieur, et cela sous des princes même religieux; parce que, distinguant deux personnes diverses dans le monarque, on se persuadait que la règle des devoirs était autre pour rhomme, autre pour le roi, a raison de la souveraineté qui légitime tout, n'ayant aucun juge ni aucun supérieur sur la terre : on en a dit datant du peuple, et par la même raison^ lorsqu'^on Va déclaré souverain, v
— Tout cela devient inévitable, absolument inévitable ; dès, que l'ignorance sociale, sur la réalité du droit, se trouve en présence : de l'incompressibilité de Texamen.
— « Ainsi donc, continue M. de la Mennais^ et ceci mérite qu'on f réfléchisse , en séparant, contre la nature essentielle des choses , iW^ politique de Tordre religieux, le monde aussitôt a été menacé d'une ana^ chie ou d'un despotisme universel; la sécurité des États estdemearée sans garantie, et on n*a eu pour garantie qu'une balance illusoire des forces. Chaque Etat soumis , dans son intérieur , à la même cause dette' sordre ^ a marché également vers le despotisme et Tanarchie. Et p0B' échapper à ces deux fléaux des sociétés humaines, qu^a-t-on ju^qu'i ^ jour imaginé? Encore une balance des forces, ou, en d'autres ternie^) des pouvoirs, voilà tout : on a fuit des traités de Westphalie.
(( Et, comme les nations, divisées par leurs intérêts, seule loi qu' reconnaissent en tant que nations, n'ont aucun lien commun, et^aa de former entre elles une société véritable , vivent à l'égard les flfi^ des autres dans un élat d'indépendance sauvage , ainsi là où plufieoiv pouvoirs indépendants sont établis, il n^existe non plus aucune vraie SO' ciétc : rÉtat est perpétuellement en proie à la lutte intestine desintér^l^
divers qui cherchent à prévaloir. Tous se défendent , tous attaquent ; la pensée de chacun, son désir étant son seul droit, nul n^est lié envers autrui dans l'ordre politique, et les troubles succèdent aux troubles, les révolutions aux révolutions, jusqu^à ce que cette démocratie de sauvages policés enfante avec douleur un despote. »
(De la religion considérée dans ses rapports ^ etc.)
— Il aurait fallu ajouter: un despote, qui cède bientôt sa place à un autre, sortant : d'une nouvelle anarchie.
Ce tableau est admirable. Mais, je ne puis que répéter : tout cela se trouve inévitable , absolument inévitable : dès, que Tignorance sociale, sur la réalité du droit, se trouve en présence : de Tincompressibilité de Vexamen.
— tt Point de pape^ dit M. de la Mennais, point d'Église; sans Église, point de christianisme ; sans christianisme, point de religion pour tout peuple qui fut chrétien, et par conséquent point de société : de sorte que Une des nations européennes a sa source, son unique source, dans le
pouvoir pontifical. y>
(Ibid,)
-— Tout cela est aussi vrai que possible : pour aussi longtemps, que l'ignorance sociale sur la réalité du droit, n'est point anéantie. Mais, depuis, vous-même avez répudié le pouvoir pontifical. Vous convenez donc : que, l'ignorance sur la réalité du droit, doit désormais se trouver anéantie : sous peine de mort sociale.
— « Qu*est-ce que la vraie morale? s'écrie M. de la.Mennais; qui le àM La même raison qui juge des dogmes, juge aussi des préceptes ; et ONiunent, n'étant pas obligé de croire, serait-on obligé d'agir comme si l'on croyait? Il faudra que chacun se fasse sa morale, comme chacun se fiiil ses croyances; et les devoirs à leur tour, devenus de simples opi- Bioni, n'offriront rien de plus certain ni de plus fixe que tout le reste. »
(Ihid.)
— C'est inévitable sous la souveraineté du peuple. Et, la souveraineté du peuple existe nécessairement : tant que Tignorance, sur la réalité du droit, se trouve en présence : de Tincompressibilité de Texamen.
•^ « Toute attaque contre le pouToir du louTerain poQ^e, dit encore M. de la Mennais, est un crime de lèse-religion pour le chrélieii de bonne foi et capable de lier deux idées ensemble... »
— Faut-il en conclure, Monsieur : que, vousétîez un chercheur de mauvaise foi ; puisque, vous avez porté la plus terrible des atteintes au pouvoir du souverain pontife ? Certainement non. Vous avez reconnu : que la souveraineté de droit divin était absurde ; et vous, vous avez osé protlamer : ce que vous saviez être la vérité, Mais , quitter la souveraineté de droit divin, pour se jeter sous la souveraineté du peuple, c'est se jeter : ÛS Charybde en Scylla.
— « Pour rbomme d*Ëtat^ ajoutei-Tous^ c'est un crime de lèse-civilisation, de ièse-société, d
[De la religion considérée dans ses rapporUf etc.)
— Maintenant, Monsieur, concevez-vous : à quelles inconséquences on s'expose : en n'exprims^t que des opiqions ?
•^ « En cherchant, dit M. de la Mennais , et afee trop da sneeèit ^ Réparer la politique de la religion ; en isolant , dès lors^ les unes des U' Iros les nations que le christianisme tendait à unir; en luttaet eoatn Tordre de civilisalion qu'il avait produit et que la paistanee pontifiotl* s'eirorç^iiit de défendre et de conduire à sa perfection, parce que (la ^ ordre dépendaient la peine et le bonheur des peuples et l'existence mèfM
du ekri^Hanisme f les princes effectuèrent une véritable révolution dans
la chrétienté. »
(Ihid,)
— C'est vrai, Monsieur ; et, les rois ont été : les premiers révolutionnaires. Mais, c'était inévitable. Dès, que les révélations sont en contact inévitable; elles s'examinent inévitablement. Dès, que les révélations s'examinent, la souveraineté du nombre s'établit entre les papes-rois ; de là, elle s'établit : entre les rois ; puis, entre les nobles, puis entre les bourgeois, puis entre teus. Alors, il n'y a que pleurs et grincements de dents : c'eat-à-dire enfer]; c'est-à-dire anarchie : jusqu'à ce (jue l'ignorance sociale, sur la réalité du droit, puisse se trouver aiiéantie.
— « Dès qu'on soustrait les rois au pouvoir de l'Église, s^écrie M. de la Mennais, on les soumet au pouvoir du peuple, et les trônes tombent ou s'élèvent au gré de ses passions. La monarchie spirituelle du pape est le fondement et la garantie des monarchies temporelles des rois. »
—C'est vrai, comme deux et deux font quatre. Mais, croyez-vous : qu'en présence de l'incompressibilité de l'examen, la monarchie spirituelle des papes soit encore possible ? La souveraineté du peuple, alors, ne peut s'évanouir : que, devant la vérité, anéantissant l'ignorance sociale : sur la réalité du droit.
— « Si la raison, si l'expérience, dit M. de la Mennais, ont quelque crapire sor cetie terre, et les rois et les peuples doivent être las de se disputer aq pouvoir sans règle et sans frein, un pouvoir impossible à établir, impossible à maintenir tel qu'ils le conçoivent, et qui finit infailli- "Wnient par conduire tôt ou tard les rois à l'échafaud , les peuples à "inarchie et à toutes les calamités. »
ilbid.)
— Toujours vrai, comme deux et deux font quatre. Mais, vouloir, en époque d*ineompressibilité de l'examen, se sauver de Tanarchie de la souveraineté du peuple, par le despotisme de droit divin, est aussi impossible : que, de se sauver de la mort par le néant.
— « La souveraineté, dit M. de la Mennais, affranchie du pouvoir spirituel , défenseur suprême de la justice et des droits de Thunianité, affranchie même de toute doctrine et de tout devoir, puisqu'elle seule créait les devoirs et déterminait les doctrines, n'a eu désormais et n*a pu avoir, au dedans comme au dehors, d*autre règle de conduite, d'autre principe de gouvernement que l'intérêt : c'est-à-dire que chaque peuple s'est trouvé , suivant l'expression de Rousseau^ dans un état naturel de guerre avec tous les autres, et le souverain, par la même raison^ dans un état naturel de guerre avec ses sujets : de sorte que , naturellement, il ne saurait exister que de courtes trêves entre les peuples, et des trêves non moins courtes entre les sujets et le souverain. La fatigue , le besoin de repos^ pour ranimer leurs forces et panser leurs blessures, sépare un moment les combattants, et bientôt après recommence une lutte interminable entre le despotisme et l'anarchie, d
(De la religion considérée dans ses rapports, etc.)
— Toujours vrai , comme deux et deux font quatre. Mais, je le répéterai mille fois, et probablement ce ne sera point assez : en présence de Tincompressibilité de l'examen, l'anarchie, résultat de la souveraineté du peuple, ne peut disparaître : que, devant la souveraineté de la vérité, rendue rationnellement incontestable : vis-à-vis de tous et de chacun.
Le tableau suivant est une admirable peinture de Lx société^ sous la souveraineté du peuple.
— (( Calculer, dit M. de la Mennais, voilà le devoir pour les hommes de ce temps. La conscience étonne et scandalise presque. Tel est le pro — grès de la corruption, que la servilité lasse déjà la puissance, et que &^^ vendre deviendra bientôt un privilège. Qu'attendre de la génération qi^ ^
prend racine dans cette fange? Enifrée d^eUe-même, de ses pensées, de
5a force, des désirs vagues qu^elle étend dans un vague avenir , tout ce qni est lui semble un obstacle à raccompUsscnient de ses destinées ; une ardente inquiétude remporte dans mille routes diverses : agitée , tourmentée, parce qu'elle n*a pas la vie en elle, les anciens l'auraient comparée à ces ombres qui cherchent un tombeau. 0
(Ibid.)
— C'est magnifique de style, de vérité et de poésie. Mais, à peine cet admirable tableau se trouvait-il verni ; que, déjà son auteur s'agenouillait, avec la même sincérité, devant la souveraineté du peuple ; pour, ensuite, la maudire encore, etc. , etc. Croyez donc : à la stabilité des poètes !
298 ra LA SOCTEBAOlETt.
« Le poaToîr est ronion de raotorité et de la
fiMCC»
M. DB LA MivvAM, De Za liberlé (1820).
— « C'est vrai. Mais en époque d'ignorance sociale sur la réalité du droit , sur la réalité de Tautorité ; et, en présence de Tincompressibilité de l'examen, dont l'expression est la souveraineté du peuple ; il y a antaconitiBe : entre la force et l'autorité. »
Colins, CommenttUre,
— •> Lliomme est libre qoand il obéit an pon- ▼oir, parce qa^il obéit à la raison. »
M. UB LA MftNNAIS, tèid,
— « Admirable ! Mais, sous la souveraineté du peuple, il n'y a plus de pouvoir, plus d'union entre la force et l'autorité; et, c'est seulement sous cette souveraineté que cette union peut être brisée. L'esclavage est donc exclusif à la souveraineté du peuple. «
CoLiifs, Commentaire,
— « Le pouvoir étant le fondement de la liberté, la liberté est d^aatant plus grande que le ponmr est le plus parfait. »
M. DK LA Mbitnais, t^d,
— « Toujours admirable 1 Donc , sous lasouveraineté du peuple, le pouvoir se troa— vaut anéanti, la liberté se trouve également anéantie. »
Colins, Commmtaire.
— « La perfection de raotorité dépend de 1^. religion qui éclaire et développe la raison sudale- "
M. DB LA MbHNAIS, tM.
— « Toujours admirable, et de pins «** plus. Puis , comme la souveraineté du po**' pie est la négation de toute religion co"***' mune et de toute raison sociale commasB.<? y
il faut en conclure ; que , l'exalUition de la souveraineté du peuple est Tanéantissement de toute autorité. »
Colins, CommenMre.
— «La raison d*aii seul substitoée à la raison sociale, voilà le despotisme. L'absence de toute aatorité et de toute raison, Toîlà Tanarckie. Elle commence premièrement dans la société religieuse, d'où elle passe dans la société politique. Alors il se trouve des hommes dont Tesprit est si aveuglé et le cœur si dégradé, qu'ils croient voir un gouvernement partout où ils aperçoivent la force. Ces gens-là ne laissent pas de parler de liberté; soit, il suffit de s'entendre. »
M. ns I.A MiifHAis, iàid,
-— ft Donc , la source de l'anarchie est la souveraineté du peuple. »
Colins, Commentaire,
' — K Pans l'état parfait de société, le pouvoir est utif parce que la raison générale est une; %i qui divise Tautorité divise la société. Par la nature des choses , cette division va toujours croissant ; car la raison ne montre point de milieu entre l'autorité égale de tous et l'autorité absolue d'un seul ; et de là une continuelle agitation , des troubles et des calamités sans fin. Tàtis veulent la liberté^ mais les uns, la plaçant dans l'autorité individuelle, cherchent à multiplier les pouvoirs à l'infini ; les autres, la voyant dans l'autorité gêné* raie, is'efforcent de remonter à |'i|nité de pouvoir. Malheur aux nations ainsi divisées ! C'est le temps s des grandes catastrpphes. » — « Les royaumes sont en proie à la désolation; les rois périssent, leurs races passent , d'autres leur succèdent et passent aussi ; les maisons tombent les unes sur les antres. Omne regnum in se ipsum <Uvbum iesolabitur, et domus supra domum cadet, »
M. DB LA Mb9«a»8, iàid,
— K Alors, malheur à l'humanité, dès que la souveraineté du peuple vient à dominer ; car, sa domination ne peut s'évanouir : que, devant la souveraineté de la science. »
Colins, Commentaire,
^ épigraphe» ci-dessus et les commentaires que
nous venons d'en faire, prouvent : que, M. de la Mennais est aussi ennemi de la souveraineté du peuple que doit rêtre le bon sens. Passons à d'autres autorités de cette époque.
— - « Le point de droit , dit J.-B. Say, est toujours plus on moins dans
le domaine de l*opinion. »
{Traité d'économie politique.)
— C'est la négation du droit, conclusion logique de la souveraineté du peuple. Cette négation est la destruction : de tout lien social.
— « Le point de droit, continue J.-B. Say, n^exerce presque aucune
influence sar le sort de l'homme... »
(Ibid.)
— Je ne m'arrêterai point à faire remarquer : la monstruosité d'une pareille proposition. Je dirai seulement, que : l'Académie des sciences morales et politiques , qui représente la prétendue science de l'époque au maximum possible, considère J.-B. Say : comme oracle.
Après avoir nié le droit, conclusion logique de la souveraineté du peuple, laquelle n'est autre que la souveraineté do l'opinion, vous croyez peut-être que J.-B. Say a beaucoup d'estime pour l'opinion ? Il n'en est rien.
— « Il ne 8*agit pas, dit-il» d^enseigner des opinions pour enseigner des vérités j car les opinions peuvent être fausses. Beaucoup d'opinions sont fondées, je le sais ; leur vérité peut s*appuyer sur des preuves f'ncotitest(ibles; mais alors ce ne sont plus seulement des opinions qu'on enseigne, ce sont des vérités. »
{Cours comp,, U II, p. 330.)
DE LA SOCIVËIUINKTÉ. 301
— Il est impossible de professer plus de mépris pour l'opinioD, par conséquent pour la souveraineté du peuple ; et, mépriser le droit, par cela seul que cette souveraineté le nie, est une inconséquence. Mais, ailleurs, J.-B. Say, prétend, qu'il est impossible d'exister: socialement, hors du droit. C'est, qu'une fois parvenu à nier l'influence du droit, expression de la raison, il est permis de déraisonner.
Dois-je prouver : que, J.-B. Say ne méprise pas le droit? Alors écoutez!
— « La force ne constitue pas un droit... autrement le voleur aurait légalement acquis la bourse du voyageur. Les droits du vainqueur sur le vaincu ne sont pas plus légitimes. La force est un fait auquel il faut bien se soumettre, mais auquel on ne doit point de soumission, et dont on est autorisé k s^affrauchir du moment qu*on le peut. Si un vainqueur... continue à violer un droit naturel, dès lors l'esclave qui se soustrait à la servitude ne fait qu^user de ses droits. »
(Ibid., 1. 1, p. 529.)
— Et, sous la souveraineté du peuple, qui juge le droit ? L'opinion de chacun. C'est, un éternel appel à l'insurrection. J.-B. Say a-t-il écrit ce passage pour prouver : que, le point de droit n'exerce presque aucune influence, sur le sort de l'homme?
Vous allez me dire : que, J.-B. Say respecte infiniment le droit, les lois, etc., etc., et, que bien certainement je l'interprète mal I Voyons.
"* « Les lois et l'administration, dit-il, ne peuvent être considérées *ltt6 comme les remèdes que nos maladies rendent nécessaires et dont il ^Qt savoir se passer le plus qu'il, est possible. La société subsisjerait