PAR LA MAJORITÉ, OU MÂME PAR TOUS
{Cours âfhist. de la philos, mor,, xii« leçon.)
— J'ai toujours un désir, presque immodéré, de demander à M. Cousin : comment on distingue, socialement, la justice réelle de la justice illusoire. Mais, la crainte de me voir présenter la force, comme critérium de justice , me retient. Je saurai me taire. Néanmoins , je ne puis m'empêcher de dire : que, si même la souveraineté de la raison, de la justice est une magnifique chose en théorie ; elle deviendrait cependant fort inutile, en pratique : si, Ton n'avait une balance pour la peser. Alors, nous aurions la liberté en théorie ; et, le despotisme ou l'anarchie en pratique, le serais très-porté à croire : que , c'est cette même difficulté, qui a fait inventer les révélations surrationnelles.
Disons, maintenant, en l'honneur de M. Cousin : qu'il professe le plus profond mépris pour les majorités ; que, ce mépris implique la nécessité de pouvoir démontrer la vérité, d'une manière rationnellement incontestable, c'est-à-dire absolue ; et, que pour lui, IWnement de la vérité absolue n'est point considéré : comme impossible. Cela l'honore d'autant plus : que, la croyance, en l'impossibilité d'arriver à la connaissance de la vérité absolue, est endémique : à l'Académie des sciences morales et politiques. Prouvons ce ^^e nous venons d'avancer.
312 DE L\ SOUVERAIXETÉ.
— « L'école écossaise, comme je Tai déjà dit, est une proteâtation du bon sens permanent de riiuraanité contre les extravagances de la majorité nouvelle : car on rCest jamais majorité impunément, »
(Cousin, Histoire de la philos, au XVÎW siècle, t. H, p. 20.)
— Puis, à quelques pages de là, il ajoute :
— (t Le jour où dans le inonde paraîtra la vérité absolue, il n*y aura plus de contradiction et de lutte ; tout combat cessera, car cVst la vertu de la vérité do rallier à elle tous les esprits. »
— Et, désormais tout combat doit cesser, en effet- Car, en présence de l'ignorance sociale sur la réalité* du droit, et de l'incompressibilité de Texanlen : les^ révolutions se développent : en progression continuellement croissante, comme les graves tombant dans l'espace; et, celles-ci peuvent seulement cesser : soit par l'anéantissement de l'humanité ; soit par Tanéantissement de l'ignorance s'évanouissant : avant l'avénementde la vérité absolue.
^— « Le doute; dit de Gérando, engendre le doute ; lorsqu'une fois esprit humain, par une marche rétrograde, a commencé à remettre eu question une opinion qui lui semblait consacrée, bientôt tous les obj«(s de sa conTiclion s*ébranlent Tun après Tautre, il ne voit plus de terme auquel celle secousse doit s'arrêter, et il tremble à Taspect d'un scepti— cisme uuivcrsel. Il demande donc à la philosophie un critérimny c'est-à — dire un signe propre à distinguer A jamais la vérité de l'erreur, et quel— ^ quos principes immuables^ qui, placés hors du domaine de l' incertitude 9 peuvent engendrer ses croyances légitimes. »
(Histoire comp. des systèmes de philos,, t. I, p. 5.)
— Voilà, encore un académicien moraliste qui ne veut: ni de la souveraineté de droit divin; ni de lasoaveraineté du peuple. Il oublie seulement : qu'un crî-^
DE LA SOUTERAINETÉ. 313
térkim de vérité n'engendre point de croyances ; et, que l'expression croyance légitime^ est, vis-à-vis de la philosophie réelle , aussi absurde : que l'expression*, doute-certitude.
— « Les sciences morales et politiques, dit la Romiguière-, sont encore bien loin de leur perfection ; et malgré Tordre qui brille dans quelquesunes de leurs parties, elles attendent la main habile qui saura les disposer dans cet ordre qui les embrasse toutes et qui les montre toutes dans une idée fondamentale.
« Si la chose est difficile, elle n^est pas impossible. Quelques essais btnreux, quelques parties régularisées suivant les lois d*une bonne analyse, nous donnent de grandes espérances , et nous osons croire que le moment n^est pas loin où tous les bons esprits s'accordant sur une môme Uague dont ils sentent la nécessité , on yerra , par la réunion de tant d*elforts, l'ordre succéder enfin au chaos et la lumière aux ténèbres, illor^ le nom de science exacte ne conviendra plus exclusivement aux
mathématiques, »
^ {Paradoxes de CondillaCy p. 56.)
— Voilà encore, un académicien moraliste qui répudie : et, la souveraineté de droit divin ; et, la souvewineté du peuple. Est-ce que Finsurreclion contre la souveraineté de droit divin,- en permanence au sein ^ TAcadémie des sciences morales et politiques, tiendrait à se transformer en insurrection : contre la souveraineté du peuple ?
•* (i C'est à cette époque, dit Benjamin Constant, que les Romains, ^> se disaient religieux , voulaient qu*on brulâl les livres de Cicéron comme contraires à la religion de TÉtat (V. Àrnàb.j adv. Gentes), Arï>obe répond : « Intercipere scripta et publicalam velle submergere lec- *ïwiem, non est deos defendere , sed veritatis testifîcationem limere. » 8*IH?n»er les écrits et vouloir interdire la lecture, ce n*est pas défendre 1*8 dieux, mais, craindre la vérité. »
{De la religion considérée dans sa source ^ etc., t. I»note Vz.)
— Voilà, Benjamin Constant défendant l'examen. C'est, la négation de la souveraineté de droit divin.
— (( Les institutions , dit encore Benjamin Constant , sont de vaines
formules, lorsque nul ne veut se sacrifier pour les institutions. Quand
c*est Tégoîsme qui renverse la tyrannie, il ne sait que se partager les dé-
"pouilles des tyrans. »
{ïbid.y Préface, p. xxxvj.)
— Voilà, Benjamin Constant qui veut du dévouement rationnel, c'est-à-dire de la religion : qui puisse être examinée ; et, demeurer incontestable. C'est, en même temps, une protestation : et, contre la souveraineté de droit divin ; et, contre la souveraineté du peuple. En vérité, si l'Académie des sciences morales et politiques n'y prend garde, elle se trouvera bientôt infectée : de socialisme rationnel.
— « Les méthodes théologiques et métaphysiques , dit M. Auguste Comte, qui, relativement à tous les autres genres de phénomènes, ne sont plus maintenant employées par personne, soit comme moyen d'investigation, soit même seulement comme moyen d'argumentation, sont encore au contraire exclusivement usitées, sous Tun et l'autre rapport^ pour tout ce qui concerne les phénomènes sociaux, quoique leur insuffisance à cet égard soit déjà pleinement sentie par tous les bons esprits, lassés de ces vaines contestations interminables entre le droit divin et la souveraineté du peuple. »
(Philosophie positive j t. 1, p. 22.)
— M. Auguste Comte est le chef actuel de l'école matérialiste ; ou, de l'école qui nie le lien religieux, le rapport des actions de cette vie avec le bien-être ou le mal-être dans une autre vie. Je place ici cette dernière définition de son école : parce que M. Auguste Comte, avec lequel j'ai eu l'honneur de converser ua^
fois assez longuement, rejette, comme une injure : l'épithète de matérialiste. C'est assez singulier. Mais, je donne le fait, tel qu'il est. Il me suffit d'avoir fait remartjuer : que, M. Comte proteste également : et, contre la souveraineté de droit divin ; et , contre la souveraineté du peuple.
La nécessité de répudier l'absurde des deux seules souverainetés possibles en époque d'ignorance, celle de droit divin et celle du peuple ; jointe , à l'impossibilité d'en choisir une autre, toujours pendant la même époque; a fait formuler, à des personnages dont la réputation est néanmoins devenue européenne, les plus étranges galimatias. Je me contenterai d'en rapporter un exemple.
— • « Le droit proprement dit, dit Bentham, est la création de la loi proprement dite : les lois réelles donnent naissance au droit réel. »
— Et, qu'est-ce qui distingue : la loi proprement dite, de la loi improprement dite ; et, les lois réelles, des lois apparentes ou illusoires? Bentham, ici, est ^ aveugle frappant dans le vide, pour essayer de trouver'son chemin.
"** « Quand^ continue Bentham , on dit que la loi ne peut pas aller
j^Ë contre le droit naturel^ on emploie le mot droit dans un sens supérieur
1 1 «la loi; on reconnaît un droit qui attaque la loi, qui la renverse et Tan-
I ^'"'c* Bans ce sens antilégal, le mot droit est le plus grand ennemi de
. tt w U180H et le plus terrible destritcteur des gouvernements. »
I J [Traité de législat. civ, etpén.^ t. H, p. 128.)
-^ Ceci, est du véritable galimatias : nul ne peut le
ii^ u
ViQi^ zv^}iL$ 5l tàSeim : ^ik. 9 Fcidre moral '. fl -ïsc >8i33i&iim»T : rhotmonie entre la Ukr:^ ^ ii^Hxs «^t ji S^^aSÈé des évcncmcnts.
Tivjs diffis -Ec-ifitipe BoISiaciie : dire, b même dfc^ee : maïs. «MI «r^ ^^IEzb.
« Sw fimiawT ^tfv^n 4i£p âi-ti. cab i« A^i^j- ^*eilcs sMt en
^Wfiic j^Tvc JL «M^BayunKir Wk^^^^Tv «Se
— Si, Baflanelie anit dit : la conséqnenee nécessaire de DOS orlMms passées; fl se fut eoin|ms et eût été comjHÎâ: pour la siqipositioii qa'im ordre moral existe : ce qui est à rechercher: et, à démontrer.
AE Là SOUVERAINETE. 317
]*âm6 ?..• Ak I la torre cette iêU- ci ne sen pts Taincue par on baii»are affamé de carnage , elle ae se tiendra pas en silence devant un dominaienr superbe : elle seim «anqnite par Faltrait tout pacifique de la vérité. »
{lUd., p. iS.)
— Tant que vous ne savez point : en quoi consiste la vérité, qu'elle existe ou qu'elle n'existe pas, ce qui est à rechercher ensuite; le motteri7e est le plus impertinent : de tous les galimatias. Si, Ballanche avait dit : « Au sein de l'humanité, si des vérités existent, « elles sont étemelles, immatérielles, individuelles, « absolues^ susceptibles de raisonnement, de souf- « franco et de jouissances, par leur union à des ort ganismes. Ces vérités, incompatibles avec Tanthro- « pomorphisme et le matérialisme, avec la souverait Beté de droit divin et la souveraineté du peuple ; « ces vérités, hors lesquelles il n'y a que phénomènes, « apparences, illusions, néant, existent-elles ? » Alors, Ballanche se fût compris lui-même ; et, eût été compris. Mais, remarquez : que, c'est précisément ce que son génie voulait exprimer ! En voici la preuve :
— ji De quel droit, dit-il, sans la justice, une majorité imposerait- «Me des dr«iits à une minorité ?
« Le dogme de la souverainté du peuple a été inventé comme une fiction pour expliquer certaines choses de la société : maintenant il est bien Inconnu qu^il n'explique rien.
« Le droit divin n'est que ce qui n'est pas le dogme de la souveraineté <1q peuple. Faire dériver le droit divin d'une révélation immédiate , du Bioins dans les sociétés modernes, c'est le discréditer en pure perte. »
{L'Homme sans nom.)
~ Ce qui va suivre est plus explicite encore :
— et Le siècle y dit Balianche , se refuse à une doctrine imposée. Les croyances sociales, non-seulement sont toutes ébranlées^ mais ont péri. »
{Essai sttr les institutions sociales,)
— Nous avons dit ailleurs : que , si l'ordre moral existe, il est isécessaibemeist : rharmonie entre la liberté des actions et la fatalité des événements.
Vous allez entendre Balianche : dire, la même chose; mais, en style sibyllin.
-*- ft Nos destinées futures ont, dit-il , cela de fatal, qu'elles sont en quelque sorte la conséquence nécessaire de nos destinées passées. »
(TWd.)
— Si, Balianche avait dit: la conséquence nécessaire de nos actions passées; il se fût compris et eût été compris; pour la supposition qu'un ordre moral existe : ce qui est à rechercher; et, à démontrer.
ois sur des hypothèses ; la nécessité d'empêcher jumelles puissent être examinées ; l'impossibilité d'em- [)êcher cet examen, par suite des développements de 'intelligence ; et la confusion de langages résultant le Pexamen, rendant nécessaire la souveraineté du peuple, jusqu'à ce que l'ignorance sociale sur la réalité du droit soit définitivement anéantie.
C'est ainsi qu'en époque d'ignorance, plus un bomme a de génie, plus il fourmille de galimatias.
Ce qui va suivre est encore un véritable galimatias, tant que l'ignorance sociale n'est point anéantie.
— « Où nous conduit, dit Ballanche , le dogme insensé de la souveraineté du peuple? S'il était admis à la rigueur, on verrait bientôt le sabre s*emparer du droit d'élection. Les soldats nommaient les empereurs, et le peuple était obligé de les accepter. Les Francs aussi élevaient leurs empereurs sur le pavois^ mais la patrie de ce peuple était dans les camps, et le fer était l'interprète du jugement de Dieu. Les ancêtres de ces peuples adoraient jadis une lance. Les janissaires font et défont Touvrage de leur fureur. Lorsque le pouvoir se puise dans le champ des armes et que le scrutin est une insurrection , c*est bientôt arrangé ; une heure après oa n*y connaît plus rien : il reste une lance debout qu*il faut adorer. »
[Essai sur les institutions sociales.)
— Autant vaudrait se plaindre de la lumière du soleil, que de se plaindre de l'emploi de la force brutale : quand le masque de la raison n'a plus de pouvoir ; et que la raison elle-même n'en a pas encore. Cinq minutes de réflexion, sur la cause du mal, seraient plus utiles : que, des siècles de jérémiades sur le mal luimême.
— « En un mot, dit plus loin Ballanche, la liberté c'est la justice. »