‹ De la souverainetéChapitre 24 sur 52 · II. a · texte numérisé non relu

II. a

DE LÀ SOUVERÂlNlTt* 371

— c( De ce dogme , continue Pacadéniicien, découlent sans doute les conséquences les plus importantes , puisque lui HiU peut servir à limiter le pouvoir et à régler les rapports des gouvernants aux goufemée* « v

— 11 faut convenir : qu'un pouvoir qui se laissera limiter, en pratique, par un dogme aussi absurde, en pratique, qu'une ligne mathématique ; sera un vrai pouvoir pour rire ; et, s'il n'est pas pouvoir pour rire ; les rapports des gouvernants aux gouvernés seront réglés : comme, les rapports du loup avec les moutons.

— « Une des causes principales, continue M. le baron , des collisions funestes dont la souveraineté au peuple a été la cause ou le prétexte, c'est qu'on a presque toujours confondu le droit des peuples avec leur pouvoir. »

— Si, M. le baron, et TAcadémie dont il est membre, avaient la bonté de nous les faire distinguer, d'une manière rationnellement incontestable ; ils rendraient un bien grand service !

— « Confusion pernicieuse , continue Tinterprète du sanctuaire ; car les hommes ne peuvent, isolés ou réunis , avoir aucun droit qui ne soit conforme à la raison et à leur intérêt bien entendu, rt

— Si, ces messieurs voulaient nous donner les moyens de distinguer : les droits réellement conformes à la raison, des droits qui ne lui sont conformes qu'illusoirement ; et, l'intérêt réellement bien entendu, de l'intérêt illusoirement bien entendu; ils rendraient un signalé service. Mais, s'ils ne le donnent pas, je Buis bien fâché de l'énoncer, ils auront alors parlé :

pour ne rien dire.

370 Dl LA BOUVBRAIMETÉ.

— a L'atlractioD, dit Fourier, c*est l*impulsiou donnée par la nature antérieurement à la réÛexion, et persistante malgré l'opposition de

LA RAISON, DU DEVOIR, StC. m

[Nouveau monde industriel, p. S7.)

— Je pourrais vous donner d'autres preuves; j'aime à croire : que, celle-ci vous suffira. Il y en a encore des milliers et des milliers. Mais, quoique réjouissantes, elles seraient ennuyeuses 5 et, je m'abstiens.

Maintenant, écoutons M. le baron de Morogues, membre de l'Académie des sciences morales et politiques. Attention I le sanctuaire va s'ouvrir.

— et II est, eu physi()tie comme en morale, dit M. le Wdn, des prinoipes abstraits , sans lesquels la vérité ne pourrait être aperçue ou du moins démontrée : telle est, en mathématiques, l'existence du point et de ]& ligne; telle est, en métaphysique, celle de ta souveraineté du peuple^... 1*

— Ainsi, la souveraineté du peuple, en pratique, est aussi naturelle ; que , le serait , en pratique , une ligne sans largeur ni profondeur. C'est bon à savoir.

— « ...dogme vrai en principe, )» continue M. le baron....

— Voilàj la souveraineté de droit divin répudiée. Ce n'est pas mal hardi, pour un académicien.

Voilà, aussi, la souveraineté du peuple nommée un dogme. Mais, un dogme n'est qu'une croyance ; et, le vrai, le vrai réel, le vrai démontré est une certitude. Comment se fait-il : que, le dogme de la souveraineté du peuple soit vrai, s'il n'est qu'une croyance? M. le baron oublie : qu^en renversant le droit divin, il a renversé : toute la force des croyances.

DE LÀ SOUVERAINBffi, 371

— (( De ce dogme , continue racadémicien, découlent sans doute les conséquences les plus importantes , puisque lui ietU peut servir à limiter le pouvoir et à régler les rapports des gouvernants aux goufeméSt « ^'

— 11 faut convenir : qu'un pouvoir qui se laissera limiter, en pratique, par un dogme aussi absurde, en pratique, qu'une ligne mathématique ; sera un vrai pouvoir pour rire; et, s'il n'est pas pouvoir pour rire; les rapports des gouvernants aux gouvernés seront réglés : comme, les rapports du loup avec les moutons.

— « Une des causes principales, continue M. le baron, des collisions funestes dont la souveraineté du peuple a été ta cause ou le prétexte, c'est qu'on a presque toujours confondu le droit des peuples avec leur pouvoir. »

— Si, M. le baron, et l'Académie dont il est membre, avaient la bonté de nous les faire distinguer, d'une manière rationnellement incontestable ; ils rendraient un bien grand service I

— a Confusion pernicieuse , continue rintei'pràte du sanctuaire ; car les hommes ne peuvent, isolés ou réunis , avoir aucun droit qui ne soit conforme à la raison et à leur intérêt bien entendu. »

— Si, ces messieurs voulaient nous donner les moyens de distinguer : les droits réellement conformes à la raison, des droits qui ne lui sont conformes qu'illusoirement ; et, l'intérêt réellement bien entendu, de l'intérêt illusoirement bien entendu; ils rendraient un signalé service. Mais, s'ils ne le donnent pas, je suis bien fâché de l'énoncer, ils auront alors parlé : pour ne rien dire.

370 Dl LA BOUVBRAUIETÉ.

— a L'atlractioD, dit Fourier, c'est l'impulsion donnée par la nature antérieurement à la réÛexion, et persistante malgré l'opposition de

LA raison, du devoir, otc. M

[Nouveau monde industriel , p. 57.)

— Je pourrais vous donner d^autres preuves; j'aime à croire : que, celle-ci vous suffira. Il y en a encore des milliers et des milliers. Mais, quoique réjouissantes, elles seraient ennuyeuses ; et, je m'abstiens.

Maintenant, écoutons M. le baron de Morogues, membre de l'Académie des sciences morales et politiques. Attention 1 le sanctuaire va s'ouvrir.

— <( Il est, en physi()tie comme en tnorale, dit M. le baron, des prlooipes abstraits , sans lesquels la térité ne pourrait être aperçue ou du moins démontrée : telle est, en mathématiques, l'existence du point et de ]& ligne; telle est, en métaphysique, celle de ta souveraineté du peuple^... 1*

— Ainsi, la souveraineté du peuple, en pratique, est aussi naturelle ; que , le serait , en pratique , une ligne sans largeur ni profondeur. C'est bon à savoir.

— « ...dogme vrai en principe, )» continue M. le baron....

— Voilà, la souveraineté de droit divin répudiée. Ce n'est pas mal hardi, pour un académicien.

Voilà, aussi, la souveraineté du peuple nommée un dogme. Mais^ un dogme n'est qu'une croyance; et, le vrai, le vrai réel, le vrai démontré est une certitude. Comment se fait-il : que, le dogme de la souveraineté du peuple soit vrai, s'il n'est qu'une oroyanoe? M. ie baron oublie : qu^en renversant le droit divin, il a renversé : toute la force des croyances.

DE LÀ SOUVERAINBTÉ. 371

— « De ce dogme , contiuue racadémicien, découlenl sans doute les conséquences les plus importantes, puisque lui seul peut servir à limiter le pouvoir et à régler les rapports des gouvernants aux gouvernés. »

— 11 faut convenir : qu'un pouvoir qui se laissera limiter, en pratique, par un dogme aussi absurde, en pratique, qu'une ligne mathématique ; sera un vrai pouvoir pour rire; et, s'il n'est pas pouvoir pour rire; les rapports des gouvernants aux gouvernés seront réglés : comme, les rapports du loup avec les moutons.

— a Une des causes principales, continue M. le baron , des collisions funestes dont la souveraineté du peuple a été ta cause ou le prétexte, c'est qu'on a presque toujours confondu le droit des peuples avec leur pouvoir. »

— Si, M. le baron, et l'Académie dont il est membre, avaient la bonté de nous les faire distinguer, d'une manière rationnellement incontestable ; ils rendraient un bien grand service !

— a Confusion pernicieuse , continue Tintei'prète du sanctuaire ; car les hommes ne peuvent, isolés ou réunis, avoir aucun droit qui ne soit conforme à la raison et à Unt intérêt bien entendu. »

— Si, ces messieurs voulaient nous donner les moyens de distinguer : les droits réellement conformes à la raison, des droits qui ne lui sont conformes qu'illusoirement ; et, l'intérêt réellement bien entendu, de rintérêt illusoirement bien entendu; ils rendraient un signalé service. Mais, s'ils ne le donnent pas, je suis bien fâché de l'énoncer, ils auront alors parlé : pour ne rien dire.

— « 11 est matcrieUement impossible , conljuue le héraut de T Académie, que le peuple en corps exerce la souveraineté, parce qu^il faut parler pour être souverain,... »

— Est-ce bien sûr, cela?

— « ...et qu^un peuple en corps ne peut ni raisonner ni se faire entendre,... D

— Alors, il paraît : que, le peuple souverain, n'est qu'une véritable machine.

— « ...non plus, ajoute Tacadémicien^ qu'il ne peut agir sans tout renverser. L*orateur qui se dit son organe en impose, parce que c'est lui qui dirige momentanément la précaire volonté du peuple, au lieu d'être dirige par elle. Le peuple, séduit, adopte, comme si elle était la sienne, la tolonté de Tambitieui qui se dit son organe. De là naissent tous les désordres des États populaires et les extravagances de leurs résolutions, qui démontrent assez que la souferainelé du peuple , même dans un petit État, n'est qu^un vain fantôme, que dirigent à leur gré quelques démagogues ambitieux, n

{La politique basée sur la morale et mise en rapport avec les progrès de la société^ p. 65.)

— Sainte Académie I retirez Thiérophante du trépied ; il compromettra le sanctuaire.

A dix pages plus loin, Thiérophante de l'Académie remonte sur son trépied.

— « Nous n'hésitons pas à le dire , s'écrie-t-il, la démocratie est , à nos yeux , le plus mauvais des gouvernements. Le despotisme lui-même peut être bon quelquefois, la démocratie jamais, m

— Pardon 1 Elle peut être bonne à faire du mal. Pour le reste, j'applaudis à l'hiérophante : de la voix; et du geste.

— « Les affaires publiques et d'intérêt généra), conlinue-t*il, ne peuvent étrc^ sans les plus graves désordres et les plus mauvais résultat»,^^ soumis aux délibérations d'une multitude dégradée par des besoins et des occupations qui la condamnent à l'ignorance et lui inspirent des pensées viles el basses, m

— Parfait, monsieur! Mais, croyez-vous : que, la politique basée sur la morale, et mise en rapport avec les progrès de la société, ne devrait pas faire en sorte : que, les masses ne fussent point dégradées, par des besoins et des occupations qui les condamnent à l'ignorance; et, lui inspirent des pensées viles et basses ? Il me paraît : qu'il y a là un danger, égal à celui résultant de l'application de la souveraineté du peuple ; surtout, en époque d'incompressibilité de l'examen; et, après avoir proclamé : que, la souveraineté du peuple est un dogme vrai. Cela, peut-être, mériterait quelques réflexions : de la part de votre Académie.

Vous croyez, peut-être : que, tout le livre de M. le baron est de la force des échantillons, que je viens d'avoir l'honneur de vous présenter. Voici un passage qui, bien certainement, n'a pas été soufflé par l'Aca» demie; et, l'honneur, tout entier, en revient à M. le baron.

— a On n'avait pas imaginé, dit-il, que l'élévation des salaires aurait dû suivre celle de la masse des valeurs mobiliaires , pour que le travailleur ne vit pas accroître sa détresse! On n'avait pas pensé que le travail d'un peuple doit être payé en raison de la masse de ses besoins^ et que cette masse de besoins s'élève en raison de son instruction et du développement de son intelligence, «

— Ce qui fait : que, plus un peuple a son instruction

374 J3B LA BOUVBRAlMBTi.

et son intelligence développées ; plus il est malheureux : si, les moyens, de satisfaire ses besoins, diminuent au lieu d'augmenter.

Eh bien, c'est précisément ce qui arrive : sous Tordre social protégé par TAcadémie des sciences morales et politiques. Le salaire y est toujours au minimum possible des circonstances ; et, le paupérisme des masses y croît : comme les richesses nationales.

Ce que vient de dire l'académicien, fait honneur à ses sentiments; mais, n'en fait point autant, à ses con- ^ naissances économiques. Aussi, l'Académie, plus instruite, ne le suivra-t-elle point sur ce terrain. Elle sait : qu'il ne suffît pas de dire : le travail d'un peuple doit être payé en raison de la masse de ses besoins; mais, que l'essentiel serait de dire : comment cela est possible ; et, elle sait, avec certitude : que, c'est absolument impossible , au sein de l'ordre social qu'elle s* obstine à considérer : comme seul possible,

««• « Plus un peuple est ignorant, f ontinue l'académieleii, |>hi8 il pent livrer à bas pU If 8 produit? du travail réel de f^% lu*»». »

— L'académicien aurait dû dire : plus un peuple est ignorant; ou, plus le paupérisme, chez un peuple, se trouve centralisé. Car, relativement au bon marché

du travail, c'est absolument la même chonei II est vrai,

qu'en présenee de l'incompressibilité de Texamen :

l'abrutissement des masses est à peu près impossible;

et, le paupérisme, à peu près incompatible, arec l'existence de l'ordre. C'est assez embarrassant, pour une académie.

DE LA SOUVBftÀîNETÉ. 375

— « Chei un peu]^le éclairé, continue M. de Morogues, quand le prix du tra¥ai( réel ett amoindri par la concurrence des produits étrangers,...»

— Est-ce que M. l'académicien s'imagine : que, la concurrence des bras, au sein d'un paupérisme croissant comme la richesse, n'équivaut pas : à la concur-^ rence des produits étrangers? Puis, croit-il que la douane empêche la contrebande?

— <(... cela ne favorise que les possesseurs des capitaux et le travail factice des machinas : tandis que les capitalistes s^nriehissent , les ouvriers se ruinent. »

— Bravo, bravissimo! monsieur Tacadéniicien. Mais, prenez-garde! vous trahissez le sçcret deTAcadémie, qui ne veut point le laisser transpirer : parce que, selon elle, le mal est sans remède. Avez-vous up remède à cela, monsieur l'académicien ? — Oui, dites-vous. — Bien ! voyons la recette.

— « Le sivL MOYEN, dit M. le baron , de remédier à cette cause émî* miKifi de désorgams«tiçn ftoeiAlci,..; )»

— Voua voye? : que^ raçadémiciei] connaît Iq (J^pgert

-p^ K ...c'est, ditvil^ Aê défendre les ouvriers (les pays éclairés contre

Ift coaçj4rren<îiî i&% opvriwn d^ puys i|nor«nis ,„, » , . ,

— Vous imaginez-vous, monsieur: que, rAne;lçterre et la Belgique soient plus ignorantes que la France? Alors, vous ouvrirez les portes : à l'Angleterre et à' îa Belgique; et, vous les fermerez : à TEspagne et à la Rus3ie. Et, comment défçndrçjî-vous les ouvriers, contre la concurrence du paupérisme ÎTitérieur?

376 DB LA SOUVBRAIMETi.

— - «... ety continue II. le baron, de fàToriser, par la loi» la classe ouf rière^ fût-ce même aux dâpbns de celle des capitalistes et des possesseurs des machines. »

— Prenez-garde ! monsieur le baron, vous frisez la démocratie, que vous dites spoliatrice. Faire le bien d'une classe, aux dépens d'une autre, ne remédie à rien. Pour anéantir le mal de classes qui s'exploitent, il n'y a qu'un remède : anéantir les classes.

— « Quand tous les hommes sont éclairés, » dit l'académicien...

— Et, comment distingue-t-on : la vraie lumière de la lumière trompeuse ? Est-on vraiment éclairé, quand, en présence de l'incompressibilité de l'examen, on affirme : que , la religion ne peut être scientifique ; qu'elle n'est pas nécessaire à l'existence sociale; que^ le droit se trouve toujours, plus ou moins, dans le domaine des opinions ; que, la société peut exister sans gouvernement ; que, les épargnes des riches se font aux dépens des pauvres ; que, même au sein de la nation la plus florissante, une partie de la population doit tous les ans mourir de besoin; etc., etc., etc.? Or, tout cela se professe : à l'Académie des sciences morales et politiques. Et, je le répète, en présence de l'incompressibilité de l'examen, tout cela me paraît passablement anarchique ; ou, si vous l'aimez mieux, passablement démocratique.

— « Quand, dit M. racadémicien , tous les hommes sont éclairés^ ce sont les intérêts des masses qui doitent dominer dans Tordre politique, dont le but est de maintenir Tordre moral. »

— En vérité, monsieur l'académicien, vous feriez perdre patience à un saint; et, même à l'Académie. Qui doivent dominer est bientôt dit. Mais, comment cela est-il possible ? Le devoir sans le pouvoir est une sottise. Je vous préviens : que, vous serez excommunié par vos confrères. Si, vous aviez le courage de vous en moquer; et, de sortir de ce tohu-bohu; je vous dirais : comment, il est possible d unir pouvoir et de* voir. Avec votre bon cœur, vous devez être fort mal à l'aise : dans cette glacière.

378 DB LA SOmrBRilNBTÉ.

« Aujourd'hui comme alors , i) est permis d'eq

appeler. de la souveraineté du peuple à une

autPQ «ouyemiilfté, Ai Hule gyt méritt ce nom, souveraineté supérieure an peuple conune au roi^ souveraineté immuable et immortelle comme son auteur y je veux dire la souvbraineté de là raison, seul législateur véritable de Thumanité. » RoYKR-CoLLARD, DiscouTs SUT la pairie.

Si, la raison a un auteur; c'est, cet auteur qui est souverain; et non elle. Alors, nous voilà ramenés au droit divin.

De plus, il y a bonne et mauvaise raison. Comment les distingue-t-on, socialement, lune de l'autre : tant, que la bonne n'est point incontestablement formulée, démontrée et sanctionnée? Par la force, sans doute. Serait-ce, la souveraineté de la raison du plus fort : que, lloyer-Collard a voulu introniser ? Est-ce, sans le savoir, qu'il a dit des sottises ; ou, avait-il pensé : qu'en parlant sur la pairie, il n'y avait rien de mieux à dire ?

Vouloir : que, la société se soumette à la souveraineté de la raison réelle ; avant, d'en avoir reconnu l'absolue nécessité ; est une utopie : à nulle autre pareille. Jusque-là, vous en démontreriez un million de fois la réalité ; que, ce million serait encore : égal à zéro.

Si, la souveraineté do droit divin n'est plus possible ;

DB LA SOUYERAIHBTÉ. 379

si, la souveraineté rationnelle ne Test pas encore; voyons ce que la société devient, sous la souveraineté du peuple : suivant un ancien préfet, un ancien conseiller d^état, un ancien représentant ; M. le baron jBouvier du Molart.

— « Peut-on, dit-il, songer sans frémir à ce que deyiendrait la société sous une démocratie qui livrerait le pouvoir à une multitude ignorante^ conduite par des brouillons passionnés , sans expérience, sans frein, enivrés de leur triomphe éphémère , étourdis de leur élévation subite, et dont les excès seraient d'autant plus redoutables, qu'ils auraient lieu de craiadrQ la réaction infaillible qui viendrait y metlm un i^rme! U s'élèverait de toutes parts une lutte violante, dans laquelle, l'impéritie com-* battant contre l'impéritie, la cupidité contre la cupidité, les passions honteuses imposeraient silence è la rtlson et à la vérité, que l'on ne peut découvrir^ a dit uu sage , qu'en tournant le dos h la multitude, |^es a^ semblées délibérantes seraient sous Tinfluence de la force matérielle, on n'y verrait que iectriatio per vim^ et les cris meniçanta des trieotcusea de tribune détermineraient encore qne fois les suffrages. Chacun ?e croirait digne de sMIever au-dessus de ses semblables, la politique envahirait tontea leg tètes^ les proférions utiles seraient négligées , abandonnées; l'ordre social se pervertirait de plus en plus sous le règne de l'anej^bie ;

ce serait la guebre de tous contre tous. »

[De» eausês (}ti malaise, elc.)

-^ C'e&t très-bien critiqué, sana aucun doute. Mais, dan3 tou$ les reniQdea, indiqués par M. le baron, coui seiller d'jËtat, il n'en estpaa uu seul ; qui vaille une prÎBe de tabac.

Voici, un des mille remèdes indiqués par M, le baron, pour se garantir de la véritable souveraineté du peuple, qui est celle : du vote universel.

--*• « On cloit ensuite, dit-^il, préaenter des hnU nonveauv k cette freo« tion de la jeunesse privée d'avenir, et qu'un cruel dé«appoioleinQntpoufi»e h sn faire fariieux pour être quelque chos^. La plupart de fe»i jpunes hopimes sont animés de bons scntimenis, et irèit^^\^po^&^l^ transiger 9

380 D8 LA SOUVBRAIMBTi.

comme ceux qui ont été leurs guides dans la carrière de Topposition pour des intérêts personnels, n

— Et, en note, M. le baron ajoute :

— « Depuis la révolution de juillet jusqu'au 51 octobre 1830^ quinze cent soixante et quinze avocats ont été nommés ministres^ préfets, souspréfets^ procureurs généraux, procureurs du roi, substituts y elc, qui ont naturellement été pris parmi les plus influents de l'opposition triomphante. Ils secondent aujourd'hui le gouvernement avec autant de dévouement que de talent. »

— Je suppose : que, M. le baron avait été avocat. Sous une opposition sacerdotale triomphante, un prêtre conseillerait : de porter au pouvoir quinze cent soixante-quinze tonsurés en cinq mois ; sous une opposition matérialiste triomphante, un docteur voudrait y porter : quinze cent soixante-quinze médecins; et, sous une opposition militaire triomphante, un général voudrait y porter : quinze cent soixante-quinze officiers. En 1848, les avocats ont- ils soutenu : le gouvernement de 1830?

Voici, maintenant, un passage qui va détruire complètement le remède proposé. C'est, que vouloir rendre la souveraineté du peuple, compatible avec Tordre, ne peut vous donner que des moyens : dont, le résultat égale zéro.

— « On se souvient, dit-il, de ces légions de fonctionnaires de toutes les administrations et d'employés de toutes les régies financières, directeurs, inspecteurs , reccTeurs, vérificateurs, contrôleurs, percepteurs, forestiers , douaniers , employés des postes , des contributions directes ou indirectes, procureurs du roi, juges de j»b\x , greffiers, notaires, avoués, huissiers, etc. , recevant circulairement sons la Restauration et exécutant avec ardeur la flétrissante injonction de se mettre en campagne pour

DC LA SOUVERAINETIS. 381

corrompre les électeurs. Malheur au gouvernement qui cherche sa force

dans de pareils moyens , et qui ne place point son point d'appui dans

l'intérêt général ! »

(Des catues du malaise^ etc.)

— Mais, monsieur, chaque gouvernement croit toujours : que, son point d'appui est l'intérêt général. Croyez-vous : que, cette démocratie, limitée ou illimitée, dont tout à rheure vous parliez avec tant de mépris, sache mieux que le gouvernement, où se trouve l'intérêt général ? Si, vous le savez mieux : que, la démocratie: et, que le gouvernement; pourquoi ne l'avoir point dit? et, surtout, pourquoi ne l'avoir point prouvé ; comme deux et deux font quatre?

Voici, un autre remède : pris, dans la pharmacie du docteur social.

— « Il faut, dit-il , un moyen de concentrer sa volonté et son action sur un point unique^ l'exécution de la loi. n

— Et la loi, s'il vous plaît ? Il ne faut donc pas s'en occuper; et, si le taureau de Phalaris s'y rencontre . le premier des devoirs est donc : de le protéger.

Je le répéterai un million dé fois : c'est, seulement la corde au cou, qu'il devrait être permis déparier: d'organisation sociale.

-— « Tout pouvoir, continue le conseiller d'État , est de sa nature envahissant, D

— C'est, que tout pouvoir, non absolu, est à l'agonie ; et, que tout pouvoir mortel, ne veut jamais mourir.

382 D£ hk SOUYBRAII«i£T£.

— « Malgré, dit le docteur, le décret de l'aMemblée constituante de 1791; malgré les constitutions et les chartes qui établissaient la division des pouvoirs et en fixaient les limites, toutes nos assembléos nationales ne se sont pas bornéts à n'être ^Ue législatives, toutes ont voulu être souveraines et constituantes;... »

— C*est, que le bon sens leur a dît : que, division de pouvoirs , constitutions et chartes sont des calembredaines ; et , que vouloir faire des lois , sans être souverain/ est digne d'une camisole.

-^ « ...de même, ajoute le docteur) que les dépOsitaireê du poutoir exécutif ont voulu le rendre despotique. »

— Parbleu ! c^est, qu'en présence de l'anarchie, résultant de l'ignorance, il n'est qu'un sauveur possible : le despotisme .

— « Voilà, continue le docteur, marchant droit devant lui, sans s'inquiéter s'il traverse des broussailles et se met en guenilles, voilà, dit-il, la cause première dé rinstabîltté de tous les gouvernements qui se sont succédé en France avec tant de rapidité, et des lois toujours transitoires et de circonstance quUls nous ont données ; instabilité déplorable qui a dté tout prestige à Pâutorité, et n*a laissé atix peuplée aucune règle de conduite, aucun point fixa de ralliement, aucune moralité politique.»

— Mais, homme du bon Dieu ! quelle stabilité voulez-vous donc qu'il y ait, sous la souveraineté du peuple, ce qu'il y a de plus variable au monde ? Comment voulez-vous : que, l'autorité de la force brutale ait un prestige ? Comment voulez-vous : qu'il y ait rien de fixe, sous la variabilité ? Et, comment voulez-vous : qu'il y ait de la moralité, sous la souveraineté du peuple, négation de toute morale ? En vérité^ vous impatienteriez un saint.

hB LA SOUVERAINETÉ. 383

— a 11 ne s'osi point agi seulement» continue le docteur, d*un changement de personnes et de formes; mais c*était la mutation fréquente et entière des principes et des croyances, dont il fallait souscrire le CredOy sous peine de mort et de spoliation , ou au moins de spoliation , ou au moins de pêrnéoatioâ 6t de répl^bâtiOtt* i»

— Et, quelle autre ôanction^ que la mort, vôulez- V0U8 : que la force puisse avoir ? Quand elle se contente de spoliation, de persécution et de t^éprobation, elle est bien près d'être occise : par une force moins sotte»

— - « Que n'avons-nous pas tu de nos jours? continue le nouveau Jérémie. Ou dirait que nous avons voulu montrer que l^esprit humain se laisse aller aux impulsions les plus folles et les plus contradictoires. Les partisans delà royauté ont été proscrits, dépouillés de leurs biens, traqués, fusillés, mitraillés comme des bêtes féroces; et un peu plus tard tous les honneurs, toutes les grâces, toutes les récompenses étaient pour eux. Les autels ont été renversés dans le sang de leurs ministres par le cruel démagogue qui fit, quelques mois après, décréter l'existence de Dieu et rimmortalité de Tàme; et la Restauration a mis tous les intérêts de la société sous l'influence des prêtres. Un signe de féodalité conduisnit à l'échafaud, et les plus fougueux républicains sOnt entrés dans le conseil d'un despote affublés de cordons et de titres nobiliaires. Et c'est toujours au nom de la loi que ces délirantes folies , ces contradictions brutales ont été commandées! Quel respect lés peuples peuvent-ils conserver pour elle ? »

— Saint Jérémie I comment doncvoulez-vous qu'il en soit autrement, sous la souveraineté du peuple ; et^ quel respect les peuples peuvent-ils, non point con^ server, mais avoir : pour des Ibis formulées, par la seule force brutale?

Voici trois autres recettes données par le même docteur, et qu'il recommande au gouvernement :

— (c La première, dit-il, de subjuguer par ta persuasion, ou de vaincre par la puissance de la loi, les factions qui le combattenli afin de faife

cesser tous les conilits, et de ne laisser aucune incerlitttde sur le pouvoir auquel Tobéissance est irréTocablement due. »

— Subjuguer, parla persuasion, est très-difficile : en présence de l'ignorance sociale, sur la réalité du droit; et, de l'incompressibilité de l'examen.

Vaincre, par la puissance des lois , sous la souveraineté du peuple; c'est, vaincre par la force. Le conseil est excellent : tant, qu'on est le plus fort.

Quant, à ne laisser aucune incertitude, sur le pouvoir auquel l'obéissance est irrévocablement due, il n'en existe jamais sous la souveraineté du peuple ; chacun sait qu'alors : l'obéissance est toujours due au plus fort.

— « La seconde , continue le médecin , d'ordonner la révision de la législation, pour opérer la réforme ou la correction de toutes les lois iniques, inutiles, insuffisantes, contradictoires ou obscures, d'après lesquelles rien n'est positivement bien , rien n'est mal , et qui ouvrent tant de voies à l'arbitraire dans leur application. «

— Et, qui révisera, réformera ou corrigera les lois ? Les majorités, l'ignorance ? Et, quel sera le critérium, pour déclarer : telle ou telle loi inique, inutile, insuffisante, contradictoire ou absolue ? Toujours les majorités ou l'ignorance? Et, qui les sanctionnera? La force : et, toujours la force.

— « La troisième, dit le docteur, de n'appeler aux fonctions publiques que les hommes les plus dignes de les occuper, par leur capacité, leur sagesse, leur indépendance et leur courage. »

— En époque d'ignorance, sur la réalité du droit ; et, d'incompressibilité de l'examen ; il n'y a de possible

que trois classes d'individus : ceux qui ue reconnaissent de souveraineté que celle de droit divin ; ceux qui ne reconnaissent que la souveraineté du peuple ; et ceux qui se moquent de toute souveraineté excepté la leur. Si, dans la souveraineté du peuple, vous appelez les premiers, c'est introduire Tennemi dans la place ; si, vous appelez les troisièmes, ils vendront la place au plus offrant ; et, si vous n'avez que les seconds, ils sont toujours à la disposition du plus fort. Et, il est trèsdifficile de rester longtemps le plus fort avec de pareils gens; ils croient toujours : que, le plus fort ne fait pas assez pour eux ; et , sont continuellement à la recherche, d'un autre plus fort, qui veuille faire davantage.

— a N'attendez pas , dit 'encore le médecin , que l'excès du mal devienne la source du bien : il faut fuir le danger de plus loin. »

— Allons, Docteur, donnez donc un remède qui soit efficace ; sinon , vos recettes feront concurrence : à celles des arracheurs de dents.

Le conseiller d'État, partisan d'une souveraineté du peuple à sa guise ; c'est-à-dire : de la souveraineté d'une opinion ; conçoit : que , toute souveraineté d'opinion ; toute souveraineté du peuple; doit être renversée.

— a La coutume , dit-il, a été jusqu^ici la reine du monde, comme l'appelle Pindare; mais nous marchons rapidement Yers l'époque où clic sera infailliblement détrônée par la raison éclairée des peuples. »

(Des causes du malaise j etc., et des moyens d^y remédier f p. 199.)

— Et, comment distingue-t-on : la raison bien éclai-

rée ; de la raison mal éclairée ? C'est , précisément , dans cette impossibilité actuelle que glt la cause du malaise ; et, le moyen d'y remédier; le seul moyen d'y remédier ; est d'en donner le critérium. Le docteur n'y a même pas pensé : un seul instant.

— • a Aujourd'hui , s'écrie le conseiller d'État partisan des inatitutions constitutionnelles, on place le contre-poids dans les institutions constitutionnelles, défendues par une assemblée populaire élective et une chambre soi-disant aristocratique , tantôt héréditaire , tantôt & vie. Quel bien en est- il résulté? Le peuple en porte-t-il un bât 'plus léger? Sommesnous plus heureux, plus aimés dans l'intérieur, plus respectés au dehors? iioin de là : jumuis les impôts n'ont été si lourds ; les citoyens sont en guerre ouverte entre eux et avec le gouvernement, nos troubles sont l'elTroi et le fléau de l'étranger ; une anxiété douloureuse serre tous les cœurs; nous vivons au jour le jour, sans savoir comment et si nous vivrons demain.

« Cette situation n'est pas teuable. »

[Des caisses du malaise, etc.^ p. 230.)

— Il aurait valu infiniment mieux de dire : comment, la situation peut devenir tenable. M. le conseiller d'État est comme beaucoup d'autres ; il sait fort bien ce qu'il ne veut pas ; mais, il ne sait pas ce qu'il veut.

Voici une nouvelle preuve de ce que nous venons 4'avancer.

— (( Une longue et triste expérience-^ dit le docteur , a suffisamment démontré que les assemblées nationales permanentes ou annuelles n'«ift jamais été qu^une arme contre le peuple^ une machine à impôts. La liberté a constamment été compromise au nom et par les formes mêmes des institutions qui devaient la défendre. Nos représentante n'ont représenté que leurs intérêts personnels^ ceux de leurs familles et ceux de leurs amis ; des ministres pervers ont toujours eu le tarif de leurs consciences. Assurément cette règle admet de nombreuses et honorables exceptions, mais ces exceptions mêmes confirment la règle. Avec cette morale des intérêts, si généralement suivie que l'on n'en rougit plus , que pourrtitH>n atten-

dre de rabaissement du cens et de facilités plus grandes de l'éligibilité? Les élus n^en auraient que moins d* indépendance, et n^en seraient que plus accessibles aux insinuations corruptrices. Cette vénalité a été partout et de tout temps l'opprobre des assemblées publiques. Philippe achetait les suffrages des Athéniens; Jugurtha, sortant de Rome, s^écriait : « 0 Tille vénale, qui ne demande qu^nn acheteur ! »

— ies Atbémema et les Romains avaient trop d'esprit pour ne point vendre leurs suffrages, quand ils en trouvaient un bon prix ; après, que Platon et Cicéron leur avaient enseigné : qu'après la mort il n'y a rien. Au lieu de blâmer des marchés, très-raisonnables dans les circonstances où ils ont été faits, il eût mieux valu démontrer, non point par des lieux communs, mais par des preuves incontestables ; que, le divin Platon et Cicéron se sont trompés ; et, que la justice éternelle existe. Je sais qu'il y a^de prétendus savants osant affirmer : que Platon et Cicéron sont admirablement religieux. J'aime à croire qu'ils le disent : sans , jamais les avoir lus.

Voici, un passage qui vaut infiniment niieux que ce qui précède : parce qu'il est éminemment vrai.

— - « Nous sommes, dit le conseille^: d'État, devenus par degrés si iadifiPérents à tout avenir^ que nous restons insensibles au mal qu'on nous prédit, pourvu que nous n'en ressentions pas immédiatement les effets. »

j^ — Cela vient : de ce que n'ayant aucun intérêt pour une autre vie, chacun se dit : Périsse le monde, pourvu que je jouisse ! Le seul excès de mal, résultant d'une anarchie ne pouvant plus assurer une heure de jouissance à qui que ce soit , peut remédier : à cette gangrène générale.

388 DE LA 800VBRAINETÉ.

« Les méthodes théologiqaes et métapbysiqaeS) qui, reUtÎTement à toosles autres geores de phé- Domèues , ue sont pins maiotenaDt employées par personne, soit comme moyen d'investigatioD , soit même seulement comme moyen d^argumentatikm , sont encore , au contraire, excInsÎTement usitées , sous Tun et l'autre rapport, pour tout ce qui conc^.neles phénomènes sociaux, quoique leur insoifisance à cet égard soit déjà pleinement .sentie par tous les bons esprits, lassés de ces vaines contestations interminables entre le droit divin et la

SOUVEKAIVETÉ DU PEUPLE. »

AUOUSTB COICTB.

Voilà Auguste Comte répudiant :

Explicitement, la souveraineté de droit divin et du peuple ;

Et, implicitement, la souveraineté de la raison, par cela même qu'il est matérialiste.

Que voulait donc Auguste Comte ? lîélas 1 le malheureux n'en savait rien. Monomane de sa propre papauté, il était excusable. Je voudrais pouvoir en dire autant : de quelques hommes de mérite , qui le prenaient pour chef, sans avoir la même excuse.

Passons à-un homme qui a fait une étude spéciale de la souveraineté ; et, voyons où il nous conduira.

. — A Ce fut, dit-il , une croyance unanime do la haute antiquité , que les constitutions politiques, les lois positives, ne peuvent assurer la dorée et la prospérité de TÉtat, si elles ne reposent sur l'esprit religieux, d

(M. SuDRE, Hist, de la Souveraineté»)

— C'est historique. Mais, en époque d'ignorance, sur la réalité du lien religieux , l'esprit religieux ne peut reposer : que, sur une révélation ; et, en présence de l'incompressibilité de l'examen, et de la même ignorance qui règne encore, les constitutions politiques et les lois positives ne peuvent plus reposer sur les révélations. Alors, que veut M. Sudre? S'il ne veut que nous exposer les hypothèses qui ont été faites sur la souveraineté , il était inutile de prendre la plume , pour écrire sur la souveraineté. A moins , qu'il ne veuille prendre parti pour son adversaire M. Proudhon; et, dire, comme lui : à bas, toute souveraineté.

— « La limite précise, dit encore M. Sudre, où en matière de croyances, d'opinions, de mœurs, la souveraineté de la société ...»

— La souveraineté de la société , c'est la souveraineté du peuple. Voilà, M. Sudre qui déserte la base religieuse. Voyons ce qu'il fera de sa souveraineté du peuple.

— a ... où^ continue M. Sudre, la souveraineté de la société doit s^arrêter devant la liberté de l'individu, est loin d'être nettement tracée ; et, de nos jours encore, les plus grands esprits s'épuisent à chercher un moyen terme entre la compression absolue, cause d'immobilité et de servitude, et la liberté illimitée, source de corruption et d'anarchie. »

— Ce qui signifie : que, la souveraineté du peuple est une mégère, se roulant nécessairement dans le cercle vicieux : du despotisme à l'anarchie ; et, de l'anarchie au despotisme. Si, M. Sudre ne l'a pas dit, aussi explicitement, ce n'est point la perspicacité qui lui a manqué.

300 DE La SOirVERAINETÉ.

»^ « Au fond , dit encore M. Sudre » et malgré Mf tergiversations , Socrate parait avoir été partisan de la souveraineté dé l'intelligence et des lumières; mais il s*égarait dans l'application de ce principe, et le nombre est grand de cenx qni m sont égarés avec lui. »

-*- C'est, que tant qu'on ne peut distinguer l'intelligence sage de l'intelligence folle , vouloir rendre Tintelligence souveraine , c'est introniser la souveraineté de la force. Aussi, parler de souveraineté, avant d'être capable de faire cette distinction, est une énorme sot^ tise.

•^ « Socrate, dit encore M. Sudre, dépassa les écrivains politiques qni l'avaient précédé, par le point de vue sous lequel il envisagea la question de souveraineté. Tandis que ceux-ci s'étaient bornés à rechercher quel gouvernement offrait le plus d^avantages, Socrate se demanda quel était le plus légitime, tl transporta la question du domaine de l'utilité dans celui du droit ; il entrevit les trois grandes solutions qui, dans les temps modernes, ont été proposées sur le point de savoir A qui appartient légitimement le suprême pouvoir. Il l'attribue tour à tour à la capticité , au wm^B^ à \a raison éternelle» Il ne sut, il est vrai , ni choisir entre ces trois loiutions, ni élever aucune d^elles A la hauteur d*une théorie ration^ nelle et complète,*, »

— Voilà , M. Sudre s'imaginant : qu'il est possible d'élever la souveraineté du nombre, à la hauteur d'um théorie rationnelle et complète. C'est, faire beaucoup d'honneur : à la souveraineté de la force brutale.

*■*- « Mais^ continue M. Siidre, ce n'est pa6 un filible mérite quô de les avoir indiquées^ môme confusément. »

— C'est-à-dire : très-inutilement.

— « Il aurait dû appartenir, continue M. Sudre, à ses disciples de les développer, de les contrôler par une analyse sévère. »

— Et, pourquoi M. Sudre n'a-t-il point exécuté, ce qu'il reproche aux autres de n'avoir point fait ? Écrire sur la souveraineté, sans la rendre incontestablement ratignûelle ; c'est, remuer une bouteille d'encre , pour la rendre diaphane.

•^ « On est en droit de dire^ continue M. Sudre, qu'Âristote ne ré* sont pas scientifiquement le problème de la souveraineté, considérée au point de Yue du droit , et qu'il tranche le nœud gordien plutôt qu^il ne le dénoue. • -

- — Cela signifie : que, du temps d'Aristote, on n'était pas moins sot , sur le problème de la souveraineté ^ qu'on ne l'est à présent^ et vice versa.

— « Brntus^ Gassius et les autres conjurés, €Êppliquèrent à César, dit M. Sudre, Tanlique doctrine du tyrannicide , qui , depuis Torigine du gouYernenfent républicain^ constituait Tun des éléments de ]a foipoli^ tiquey et Ton peut dire du droit public de l'antiquité» »

— Quelle foi politique 1 quel droit public 1 Voilà, où conduit nécessairement : toute souveraineté de la force.

— « On connaît, dit M. Sudre, ces vers par lesquels Lucain ^ voulant exprimer ce dévouement farouche, ce principe d'obéissance poussé dans ses extrêmes conséquences, fait dire à un soldat de César que si son général lui ordonnait de plonger son épée dans le sein de son frère, de son vieux père ou de sa femme prête à devenir mère , il gémirait ^ mais il obéirait (1). Tacite n'a pas un mot de blâme pour les ofiiciers^qui acceptent le rôle d'assassins. Sont-ce là les véritables conséquences du principe d'obéissance? Les ordres du chef doivent-ils être exécutés , même lorâ' qu'ils prescrivent la violation de la morale et des lois? Grandes questiôM qui sont du domaine de la théorie plutôt que de l'histoire, et qu'il suffit

(1) Pectora si fratris gladium, juguloque parentis

Gondere me jubeas, gravidœque in viscère partu Conjugis, invita peragam tamen omnia dextra.

Pharsale.

par conséquent 9'indiquer ici. Rappelons seulement q[iie11e progression suivit, dans Tempire romain, l'application du principe d'obéissance. »

— Tant , que les souverainetés de la force sont seules possibles; tant, que la souveraineté de la raison n'est pas encore possible ; Tobéissance passive des individus , est l'essence du despotisme ; et , l'examen individuel , la révolte des individus est l'essence de l'anarchie. Que M. Sudre consulte l'histoire, puisqu'il ne fait que de l'histoire ; et, il verra : que, partout et toujours^ le despotisme a été trouvé préférable à l'anarchie. Le despotisme, au moins, conserve la vie à la société ; une anarchie continue serait la mort de l'humanité.

— ft Sous César, continue M. Sudre, Tarmée renverse la constitution; sous Galigula et Néron, elle accomplit des martyres individuels; sous Garacalla et Théodose , elle massacre en masse les habitants sans défense d'Alexandrie et de Tbessalonique. N^est-il pas surprenant que dans au" cun État les lois n'aient pas essayé de préciser l'étendue du devoir de l'obéissance militaire? »

— SùïiPRENANT ! L'ignorance est toujours surprise de ce qui l'embarrasse.

M. Sudre paraît ignorer : que, sous la souveraineté de la force, les lois sont l'expression delà force; et, qu'alors, tout ce qui est fort est légal. M. Sudre veut que les lois essayent. Est-ce qu'il s'imagine : que les lois sont des individus ? Puis essayer quoi ? de préciser l'étendue des devoirs ; et cela : quand il n'y a de droits et de devoirs que ceux formulés , sanctionnés par la force!

— a Plus d*un boule?ersement politique, continue M. Sudre^ n'auraitil pas été é?ité, si dans les armées chacun avait clairement connu,., »

— Voilà, tous les individus d'une armée, condamnés à être avocats, jurisconsultes, publicistes, théologiens et nioralistes. Et encore : le clairement connu n'est possible, que sous la souveraineté rationnelle. Mais, qu'est-ce qui doit être clairement connu ?

— a ... les limites, continue M. Sudre, du droit de commander et du devoir d*obéir ? »

— Et' cela , à une époque : où, l'ignoranée existe encore : sur la réalité des droits et des devoirs 1

Si, M. Sudre, au lieu de s'être fait publîciste , s'était fait mathématicien ou mécanicien , il aurait présenté, à l'Institut, des mémoires sur la quadrature du cercle, ou sur lé mouvement perpétuel. Le système de la pondération des pouvoirs , utopie favorite de M. Sudre, est le digne pendant : de la quadrature du cercle; et, du mouvement perpétuel.

Si, M. Sudre, aspirant à l'Académie des sciences morales et politiques, avait étudié le secrétaire perpétuel de cette même Académie ; celui-ci, lui aurait dit :

— a II n*y a pas encore eu d'autre souverain que la force. »

(M. MifiNET^ Précis de la révol. franc.)

— Cette vérité , aussi évidente qu'une démonstration géométrique, lui aurait épargné la peine : de faire des élégies, sur les droits et les devoirs. Et cela : jusqu'à ce qu'il puisse exposer scientifiquemmi^ la réalité de la souveraineté rationnelle.

394 DE LA SOUYEBÂIKBTÉ.

Écoutons maiûtenant, un chrétien, homme de mérite, discourant sur la souveraineté.

•^ « La souTeraineté, dit M. Hoeti ne sa soutient pas mieux quand on lui ôte son fondement sur la terre pour ne s^appuyer qu'au ciel. U ne sert de rien de répéter que tout pouvoir vient de Dieu. Comme il n'eterca pas en personne la souveraineté, il restA savoir comment tt i qui il délègue le droit de faire ici-bas la police en son nom. Là est Técueil de la théocratie. De Dieu on retombe forcément dans Thomme. Le prétendu gouvernement de Dieu devient le gouvernement des prêtres , ou d'un bomme^ d'une famille que les prêtres choisissent. Sous le nom pompent de droit divin, la raison ne découvre que l'usurpation du sacerdoce, le privilège du sang et le despotisme des coutumes. »

{Règn9 social du chrUtianinne.)

— Un christianisme , répudiant le droit divin ; et , se réfugiant sous la souveraineté du peuple ; est un bien singulier christianisme I Avec une pareille doctrine , il y aurait bientôt : autant de christianismes différents ; qu'il y aurait d'individus.

— « M. Guizot, dit encore M. Huet, professe ouvertement qu'il n'existe sur la terre de souveraineté de droit véritable KOLLé pa^t. « iusqu^attt c temps modernes, ditrii, a régné cette croyance ^ presque toujours cou- « tredite par le fait, que le droit de donner la loi, que la souveraineté (( résidait naturellement en quelque part de la société. Soit qu^on recon- « nût ce droit à un seul, à plusieurs ou à tous..* »

— Ici, M. Guizot se trompe. Sous toute espèce de droit divin , la souveraineté appartient à Dieu , qui institue un interprète pour expliquer sa loi. C'est, seulement , lorsque le droit divin se trouve en décadence : que, la souveraineté est censée résider en quelque part de la société. C'est alors la souveraineté de la force; non plus masquée de sophisme; mais bien

H Là MtJWBftâlNETft. 39S

exchiÊiTftiiieiit bitotale. Do reste ^ faûwiis eontinoer M. iBnet, citant M. Guûot.

— « Le droit de rooeimaitre la rh^ et àt nmf^aer , c'est , Si «M. Gmiot, le de^iHi— n, U mmwmrûmBU et itoit a"«ff«<icat à y^ « Mnne, paice que U wmt pleine et cfMrtÎBieie , TexécatiMi âxe et ia* « pertailiable de U jeràce et de la nâsom ne sent pis de U faiblesse de « notre iiitÉre. m

{dmn £hUtoir€ moderme^ IS20-1^1.)

— Qa'il me soit permis, de dire mi mot sur ce passage ; avant, de rabandomier à M. Huet.

Voilà, M. Gnizot qui répudie : la ^oureraineté de droit divin, conmie despotique; la souveraineté du peuple, comme anarchique ; et, la souveraineté de la raison réelle , comme inaccessible à la connaissance de l'homme. Parce qce, M. Gnizot est ignorant, à cet égard, il affirme : que, cette ignorance est inhérente : non-seulement à lui seul ; mais à Thumanité tout entière ; et, pour tout le temps de son existence. C'est peu modeste. {laintenant, écoutons M. Huet.

— - « C'est ainsi , dit-il , que procède le scepticisme en philosophie. C*est en exagérant nos erreurs 6t notre iaihlesse qu'il s^efforce d'engendrer dans les cœurs U déseipoir do k Térité. Le but du scepticisme politique, en montrant la nature humaine si bible, ne serait-il pas de la dominer, de Texploiter plus sûrement? On a de tout temps cherché une organisation convenable des poaYOiri... »

— Sous quelle sanction, M. Huet? Sous celle de la force, n'est-ce pas? Puisque en dehors de la foi ^ devenue impuissante en présence de Texamen ; et , en dehors de la science^ ne pouvant exister, en présence de l'ignorance sociale ; il n*y a pas d*autre sanction possible.

— « ... une bonne division dn travail politique, continue M. Huet; il était réservé au doctrinarisme de vouloir diviser la souveraineté... •

— La souveraineté autre que la force, n'est-ce pas? Mais, Monsieur, tant que la souveraineté , autre que la force , n'est point démontrée exister en réalité ; cette souveraineté, autre que la force, est, en pratique, comme si elle n'existait pas. Alors, laissez M. Guizot moduler à sa guise ; vous et lui ferez des variations sur la souveraineté du peuple ; et, la force brutale : n'y perdra, ni n'y gagnera, quoi que ce soit.

— « ... de déchirer, continue M. Huet, le droit en lambeaux, absolument comme Téclectisme brise la vérité, pour n*en laisser subsister que des fragments. « La division de la souveraineté de fait , dit M. Guiiot, « est la conséquence nécessaire du principe : que la souveraineté de ô/nÀt « ne peut appartenir à personne. »

[piAvr^^ etc.)

— M. Guizot a parfaitement raison, pour le doctrinarisme; comme, M. Cousin a parfaitement raison, pour l'éclectisme ; dans l'hypothèse : que, la connaissance de la vérité soit inaccessible à l'humanité. Mais, que résulte-t-il des doctrines de MM. Guizot et Cousin; en présence de l'incompressibilité de l'examen ? l'anarchie; l'anarchie; et, toujours l'anarchie. Maintenant, écoutons M. Huet.

— « Le doctrinarisme , dit-il , de son propre aveu , a donc pour seul principe de nier tous les principes. i»

— C'est juste. L'hypothèse que la connaissance de la vérité est inaccessible à l'humanité ; n'est autre : que.

DE LA SOUVEHAlNfiTÉi 397

la n^adon de tout principe yrai. Et , les autres ne peuvent reposer : que sur la force.

— « Gela, continue M. Huet, ne l'empêche pas d^aYoir sans cesse i la bouche la souYeraineté de la raison. »

— C'est juste encore : la souveraineté de la raison du plus fort. Il est évident : qu'après avoir nié la compétence de Tbomme pour connaître la raison réelle, la vérité ; M. Guizot, par souveraineté de la raison^ ne peut comprendre : que , la souveraineté de la raison du plus fort.

— et La souYeraineté, continue M. Huet, n'est attachée ni au nombre, si grand qu'il puisse être^ ni au consentement même unanime du peuple ; elle découle essentiellement de la Yérité, de la justice. »

— Parfait ! Mais , en époque d'ignorance sociale : sur la réalité de la vérité ; sur la réalité de la justice ; qui, se trouve nécessairement le souverain? La force. Et, voilà MM. Guizot et Huet complètement d'accord.

— « La république, dit encore M. Huet, est l'application de la souveraineté du peuple. i»

— Alors, république et enfer social, sont deux expressions parfaitement synonymes .

Passons d'un chrétien , prétendu socialiste , à un déiste, aussi prétendu socialiste.

— « La tyrannie, dit M. Louis Blanc, est odieuse sous tdutes ses formes ; et en quoi donc celle d'un chiffre vaut-elle mieux que celle d'un coup de massue? »

{Hi9t. de ta révolution^ 5« volume.)

308 ra Lk souvEiiiNiETi,

-^Et, sous quelle souveraineté, M. Louis Blanc veut-il s'abriter : tant, que h souveraineté rationnelle n'est point démontrée exister en réalité? Voudrait-il, par hasard, se passer de souveraineté ?

Si, j'avais besoin de vous prouver : que, M. ïjouis Blanc ne veut pas plus de la souveraineté de droit divin ; que, de la souveraineté du peuple ; je vous citerais le passage suivant :

^ ft Ce qui, dit M, Lom^ Blapc, distingua le despotiim^ de la tjrap-

nie, c^est qu'il ne s^appuye pas seulement sur un moyen naturel , sur le fait de la force, accident qui n'a rien de stable , mais quMl ytk chercher hors de Thumanité, et pour agir contre elle^ un droit dont la source ne peut être en elle» G'e$t^ çn un mot^ par Ift «uperstitioa, par Thypoibèse de rinterveQtioo d'un pouvoir surnaturel admise comme article de foi, que le droit prétenda du despotisme se foode. Par cette fiction , la tyrannie, qui n'était que Tabus de la force, se métamorphose en despotisme. y>

{Hist. de larévol., t. II, p. 567.)

-^ C'est parfaitement exposé. Il n'en est pas moins vrai : que, M.^ Louis Blanc » doit des actions de grâce au despotisme. Sans le despotisme , Thumanité serait morte il y a des siècles et des siècles. Ce n'est donc point contre l'humanité , mais en faveur de l'humanité, que le despotisme a été établi. Maintenant, il est également vrai, le despotisme, fils du droit divin , ne peut plus conserver la vie à l'humanité ; mais, la souveraineté du peuple, source d'anarchie, en est la mort. Que veut M. Louis Blanc? Déterminément, il n'en sait rien. 11 a cela de commun : avec la génération actuelle.

Jusqu'à présent, nous avons vu les hommes émi^

DE u $ouvska)net£. 399

nents, de tous les temps et de tous les lieux, considérer la souveraineté du peuple, comme étant ce qu'il y a : déplus anti-rationnel; et, de plus anarchique. Mais, il vient une époque, et c'est la nôtre, où cette souveraineté eàt la seule possible. Dès lors, il ne suffit plus d'affirmer qu'elle e^t anarchique ; il faut le prouver ; il faut prouver : que, cette souveraineté conduit la société à la mort ; et , pour le prouver , il faut apprécier : les résultats théoriques et pratiques , dérivant nécessairement delà souveraineté du peuple, considérée comme base sociale. I^i, cette appréciation démontre d'une manière rationnellement incontestable : que, la souveraineté du peuple est devenue incompatible avec l'existance de Tordre, vie sociale ; et , que la souveraineté rationnelle peut seule conserver la vie à Fhumanité^ nous aurons rempli notre but.

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