TROISIÈME PARTIE
<c Dès longtemps les observateurs éclairés pouvaieut apercevoir quelques symptômes de la révolution actuelle : tons les événements importants y tendaient ; les causes mêmes des particuliers susceptibles de quelque éclat s'attachaient à une intrigue politique ; les hommes de lettres renomanés, en vertu de leur influence sur l'opinion, commençaient à en obtenir quelqu'une dans les affaires; les plus ambitieux avaient formé dès lors une espèce de coalition qui augmentait leur importance ; ils semblaient s'être partagés en deux sectes , dont l'une défendait bêtement le clergé et le despotisme: la plus puissante et la plus illustre était celle qui fut connue sous le nom d'ENCYCLOPKDisTES. Elle renfermait quelques hommes esiimaMes et un plus grand nombre de charlatans ambiti^x^ pljisieurs de ses chefs étaient devenus des personn^^^oasidérables dans 1 État : quiconque igBorenùt son influence et sa politique n'aurait pa^ une idée complète de la préface de notre révoiotioo. Cette secte en matière de politique resta toujours au dessous des droits du peuple ; en matière de morale, elle alla beaucoup au-delà de la destruction des préjugés religieux : ses coryphées déclamaient quelque-
fois contre le despotisme, et ils étaient pensionnés par les despotes; ils faisaient tantôt des livres contre la cour, et tantôt des ilédicaces aux rois, tdes dUbcoors p«ur les oturiistfMS, et de» madrigaux •pevr les courtisanes; ils étaient fiers dans* leurs écrits et rampants dans les antichambres. Cette secte propagea avec beaucoup de zèle l'opinion du matérialisme, qui prévalut parmi les grands et parmi les beaux esprits ; on lui doit , en grande partie, cette espèce de philosophie pratique qui, réduisani Végoïsme eu syatetney regarde la société humaine comme une guerre de ruse, le succès comme la règle du juste et de Tinjuste, la probité comme une affaire de goût et de bienséance, le monde comme le patrimoine des fripons adroits. J'ai dit que les coryphées étaient ambitieux ; les agitations qui amBODçaient wi grand diangement dans Tordre politique des choses avaient pu étendre leurs vues : on a remarqué que plusieurs d'entre eux avaient des liaisoDS intimes avec la maison à' Orléans, et la constitution anglaise était, suivant eux, le chefd'œuvre de la politique et le maximum du bonheur social! »
Robespierre, Rapport au comité de salut public, 18 floréal an II.
— « Quel fat donc l'esprit de cette secte? La destruction. Détruire voilà leur but. C'était une rage contre les institutions de leur pays, qui, à la vérité, n'étaient pas excellentes, mais enfin quiconque renverse doit rétablir, et c'est la chose difficile, la chose qui doit nous mettre en garde contre les innovations. C'est un effet de notre faiblesse que les vérités négatives sont à la portée de tout le numdCf tandis que les raisons positives ne se découvrent qu'aux grands hommes. »
Chateaubriand, Essai hist., ch. xxiir,
— Commentons ces deux appréciations des encyclopédistes .
Robespierre, appréciateur sévère, ne voit jamais que les faits; d'une probité inflexible, pour lui, il n'y a Jamais de circonstances atténuantes; sous le fanatisme religieux, il eût été inquisiteur pour la foi ^ sous
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le fanatisme irréligieux, il se fait inquisiteur pour la vertu. 11 ne réfléchit pas : que, Tessence de rhômme est de raisonner; que, la liberté consiste dans la possibilité d'agir conformément à son raisonnement, malgré l'influence des passions; mais, que l'essence de la liberté consiste aussi : à ne pas être le maître de c(mdure, contre ses propres prémisses. Dès, que vous avez établi : que, un et un font deux ; et que, un, plus un, plus un, plus un, font quatre ; vous n'êtes pas le maître, de ne point conclure : que, deux et deux font quatre.
Dès, que l'examen devient incompressible ; la souveraineté de droit divin, basée sur une sanction hypothétique; succombe : plus ou moins promptement. Cela s'acconqplit : ùidépendamment de la volonté des individus.
Dès, que la souveraineté de droit divin ou la domination religieuse a succombé ; la tolérance religieuse : la liberté de conscience ; c'est-à-dire la souveraineté du peuple, n'ayant de sanction que la force; s'établit nécessairement. Et, cela s'accomplit ainsi : indépendamment de la volonté des individus.
Dès, que la souveraineté du peuple, négation nécessaire alors, de toute sanction religieuse, se trouve établie : la société, exclusivement basée sur la force, méconnaît, nécessairement, le droit des faibles; en matière de morale, elle va beaucoup au delà de la destruction des préjugés religieux ; ses coryphées aspirant au pouvoir, doivent : déclamer contre le despotisme ; et, se laisser pensionner par les despotes ; ils
doivent faire : tantôt des livres contre la cour ; et, tan tôt des dédicaces aux rois ; des discours pour les courtisans ; et, des madrigaux pour les courtisanes ; ils doivent être fiers dans leurs écrits et rampants dans les antichambres. Cette société, doit propager le matérialisme avec zèle; jusqu'à ce qu'elle s'aperçoive : qu'il est dangereux, pour les forts, que les faibles soient matérialistes. Alors, elle propage : l'hypocrisie chez les forts ; et, la superstition chez les faibles ; ou, chez ceux qu'elle veut maintenir faibles. La souveraineté du peuple, produit, nécessairement, cette espèce de philosophie pratique qui, réduisant l'égoïsme en système, regarde : la société comme une guerre de ruse; le succès comme la règle du juste et de l'injuste. Nous avons vu en effet, M. Cousin, depuis grand maître de l'instruction publique, inculquer ces maximes à la jeunesse. 11 est évident : que, la probité est alors une affaire de goût ou de bienséance ; et, que le monde est le patrimoine des fripons adroits. Mais, je le répète, tout cela, alors, est indépendant des individus; et, se fait aussi nécessairement : que, la conclusion : deux et deux font quatre. Voyez plutôt notre société : depuis Robespierre jusqu'à Chateaubriand, que nous allons commenter.
Chateaubriand accuse les encyclopédistes : d'avoir détruit. Chez eux, dit-il, la destruction était une rage. Et lui : s'imagine-t-il ne pas avoir détruit, en proclamant : qu'il ne croyait pas à la souveraineté de droit divin ? 11 est vrai, qu'il a ajouté ; et, cela lui fait honneur : qu'il ne croyait pas, non plus, à la souveraineté
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du peuple. Alors, à quoi croyait-il donc ? Et, s'il avait reconnu : que , croire est une sottise ; il devait : ou se déclarer ignorant ; ou exposer la souveraineté de la science.
— « C'est un effet de notre faiblesse , dit le poète ^ que les Térités négatÎTes sont à la portée de tout le inonde, tandis que les raisons positives ne se découvrent qu'aux grands hommes. »
-■ • La faiblesse de Thomme, est encore une expression d'encyclopédiste. Il est de toute évidence : qu'il est impossible de rien imaginer, an-dessus d'un être raisonnable. Et, si l'anthropomorphe, lui-même, pouvait exister ; encore ne serait-il qu'un homme. Ce qui est faible, c'est un ignorant; et surtout, un ignorant vaniteux. A cet égard, les encyclopédistes sont effectivement faibles. Mais, parce que l'humanité est actuellement ignorante ; est-ce une raison : pour, qu'elle le soit toujours ? A cet égard, il n'est permis qu'à la vanité, de répondre affirmativement.
Les vérités négatives, dit l'ancien premier ministre, sont à la portée de tout le monde. C'est vrai : parce que toutes sont des expressions d'ignorance ; et, qu'il n'y a que cela de possible en époque d'ignorance. Quand, l'ignorance sociale est évanouie, par la connaissance de la vérité positive ; la vérité, positive alors, est aussi à la portée de tout le monde. Quant aux grands hommes inventeurs, découvreurs^ de cette vérité ; ils sont, ou mieux, il est à naître, socialement. Car, si la vérité positive avait existé socialement , elle se fût trouvée à la portée de M. de Chateaubriand,
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comme de tout autre. Quant aux vérités, les négatives sont en nombre infini ; mais , la vérité positive est unique : comme l'unité mathématique ; et , une fois découverte : toutes les autres sont secondaires; et, n'en sont que les déductions.
C'est, du reste, une bien grande erreur , que, de s'imaginer : que, les encyclopédistes, les négateurs de droit divin, les affirmateurs de la souveraineté du peuple, soient une secte nouvelle. Tous les philosophes, et tous les protestants ; y appartiennent depuis l'origine du monde. Les croyants affirment : que, telle ou telle proposition hypothétique, est nécessaire à l'existence de l'ordre; est vérité réelle; les philosophes, les protestants, les encyclopédistes nient : que, l'hypothèse soit vérité démontrée. Le rôle des encyclopédistes est facile. Mais, il est destructeur de l'ordre. Aussi, sont-ils justement condamnés aux fers : tant, que l'examen reste socialement compressible. Quand, l'examen devient incompressible : la souveraineté de droit divin s'évanouit ; les croyances religieuses s'évanouissent; les encyclopédistes triomphent; la souveraineté du peuple existe ; et, l'ordre devient impossible : jusqu'à ce que les croyants religieux, et les croyants irréligieux : disparaissent devant la vérité ; comme les brouillards devant le soleil.
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« Le doc de SoIIy dit, dans ses Mémoiies, «* q«e si la sagesse descendait sur la terre, cHe ai- « meiait micnx se logfBr daas ana senk têia qa* « dans cdle d*ane compagnie. »
YoLTAïas, Eêsm 4Mr tes mmw9, ch, fil.
— En examinant Tépoque, dite des encyclopédistes, relativement à la souveraineté du peuple ; nous laisserons de côté d'Alembert et Diderot. Nous aurions trop beau jeu à vouloir prouver : que, ni l'un ni l'autre ne vilipendait la vérité immuable , au point de lui donner pour mère : la souveraineté variable du nombre. Il nous suffira d'examin er : Voltaire, Rousseau, Montesquieu ; et, quelques disciples secondaires de la même école.
Remarquez, je vous prie : que, cette même école, ayant pour but de renverser la souveraineté de droit divin, établit nécessairement, quant à la pratique, la souveraineté du peuple. Et cela, pour, aussi longtemps : que, cette dernière souveraineté n'est point reconnue : essentiellement antisociale; essentiellem«ttt anarchique. Ce , que les disciples de cette école diront, presque toujours sans le vouloir et sans le savoir, contre cette même souveraineté; aura d'autant plus de force : que , la vérité aura percé malgré eux.
Voltaire, est le père du bourgeoisisme ; du capital
Paris. — Typographie de Firmin Didot frères , fils et C*, rue Jacob , 56.
COLINS
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