TROISIÈME PARTIE
« Dès longtemps les obsenrateurs éclairés pouvaieut aperceToir quelqaes symptômes de la révolation actuelle : tous les événements importants y tendaient ; les causes mêmes des particuliers susceptibles de quelque éclat s'attachaient à nne intrigue politique ; les hommes de lettres renomaiés, en vertu de leur influence sur l'opinion , commençaient à en obtenir quelqu'une dans les affaires; les plus ambitieux avaient formé dès lors une espèce de coalition qui augmentait leur importance ; ils semblaient s*étre partagés en deux sectes , dont l'une défendait bêtement le clergé et le despotisme: la plus puissante et la plus illustre était celle qui fut connue sous le nom d'ENCYCLOPKDisTEs. Elle renfermait quelques hommes estimables et an pins grand nombre de charlatans ambitieux ; plusieurs de ses chefs étaient devenus despersonnafii^CHisidérables dans l'État : quiconque ignomait aon influence et sa politique n'aurait pa^ une idée complète de la préface de notre révoliiiioo. Cette secte eu matière de politique resta toujours au dessoas des droits du peuple ; en matière de morale, elle alla beaucoup au-delà de la destmdion des préjugés religieux : ses coryphées déclamaient quelque-
10 DE LA SaUVERÀINETÉ.
— Vous croyez peut-être* : que, les non-canailles^ sont ceux qui ont de l'argent, qui ne sont point prolétaires. Du tout : le père du bourgeoisisme traite ses enfants comme des canailles. Pour lui, il n'y a de^souverains : que, les professeurs de panthéisme.
— « Paur Yos pédants de Paris,^ ditril, qui ont acheté un of&ce; pour ces insolents bourgeois moitié fanatiques, moitié imbéciles, ils ne peuvent faire que dn noal. »
(A d'Alembert, 1761.)
— Le gentilhomme Voltaire considérait : le peuple, comme canaille ; les bourgeois, comme fanatiques et imbéciles ; les prêtres, comme imposteurs ; fallait-il donc être roi : pour, faire partie de la souveraineté de son choix. Voyons :
— «A regard, dit-il, de Luc (le roi de Prusse], tantôt mordant, tantôt mordu, c*est un bien malheureux mortel, et ceux qui se font tuer pour ces Messieurs sont de terribles imbéciles. Gardez-moi Je secret ayec les rois et avec les prêtres. »
(A d'Alembert, 1757.)
— Et, Frédéric était, cependant, celui des rois : dont Fintelligence était le plus développée. Nous pourrions donner vingt preuves : qu'il avait infiniment plus de jugement que Voltaire. Ainsi, ni les rois, ni les nobles, ni les prêtres, ni les bourgeois, ni la canaille ne doivent faire partie du souverain. Qui donc sera souverain? Les philosophes sans doute. Voyons.
— <( Que dites-yous de la collection des ouvrages de Leibnitz? Ne
DE. LJL SODYnUlNBTÉ. il
trouTei-Yous pts qae cet hmniie était un charUlta et le gaicoa cU TAU lemagne? Mais Descartes était bien un autre charlatan ! )»
(A d'Albmbert, i768.)
— Alors, qui donc sera souverain? Sans doute le panthéisme selon saint Voltaire : la négation des individualités^ l'absence de liberté; l'automatisme; le néant. C'est la souveraineté de l'ignorance. Elle est digne : des sujets qui lui obéissent.
C'^st, en faveur de ceux qui méprisent le peujde, les bourgeois, les nobles, les rois, les philosophes et Jes prêtres ; en faveur de ceux qui reconnaissent : le messie de Ferney, comme seul interprète de la raison; que, Voltaire ajoute .
— « Nous aurons bientôt de nouveaux cieux et une nouvelle terre ; j'entends pour les honnêtes gens, car pour la canaille, le plus sot ciel et la plus sotte terre sont ce qu'il faut. »
(A d'Alembert, 1769.)
— Voltaire poursuit la souveraineté du peuple : partout, où il croit l'apercevoir.
— a On m*a parlé, dit-il, des maximes du droit public des Français. On m*a dit que cela est fort; mais cela est>il fort bon? et avons-nous un droit pobHc, nous autres Welehes ? Il me semble que la nation ne s'assemble qu'au parterre. Si elle jugeait aussi mai dans les états généraux que dans le tj^ipot de la comédie, on n'a pas mal fait d'abolir ces états. »
(A d'Albmbsrt, i772.)
— Si Voltaire, crachant sur la souveraineté de ce qu'il appeliait la canaille, pouvait se voir placé sur le fronton du palais de l'immortaUté , par cette même
12 DE Ul SOUVERAINETÉ.
souveraineté; c'est, alors, qu'il s'écrierait : ô sot peuple !
La souveraineté du peuple n'est autre : que, la souveraineté de l'opinion. Écoutez, ce qu'il dit : de cette souveraineté des sots.
— a Les opinions , dit-ii , ont causé plus de maux sur ce petit globe que la peste ou le tremblement de terre. »
— a Nous ne nous soucions pas , dit encore le messie du panthéisme , que nos laboureurs et nos manœuvres soient éclairés ; mais nous voulons que les gens du monde le soient, et ils le seront. »
(A Helyétius, 1762.)
— Et, éclairé signifie : panthéiste, automate, sous la souveraineté du néant, dont Voltaire est Tinterprêté .
<— « Qu'importe, encore une fois, dit-il en outre, que noire tailleur et notre sellier soient gouvernés par frère Kroust ou par frère Bertbier? Le grand point est que ceux avec lesquels vous vivez soient forcés de baisser les yeux devant le philosophe. C'est Tintérêt du roi , c'est l'intérêt de l'État, que les philosophes gouvernent la société. »
(A Helyétius, 1765.)
— Et, VOUS savez : que Leibnitz et Descartes ne ' sont que des charlatans ; et, qu'il n'y a de philosophes : que, les disciples du panthéisme. Les panthéistes, c'est-à-dire les philosophes sont, actuellement, à la tête de... de tout, pour avoir plus tôt fait. Trouvezvous : que, l'État en aille mieux ? Les savants sont panthéistes ; les ignorants sont panthéistes ; les gouvernants', les gouvernés , les nobles et la canaille, tous sont panthéistes; et, la souveraineté du peuple n'est que la souveraineté du panthéisme. Trouvez-vous que *
DE LÀ SOUYBRÂIIIETÉ. 13
les choses en aillent mieux? Elles vont mieux, en effet : parce qu'elles vont plus mal ; et, que l'excès du mal social est nécessaire, pour faire sentir la nécessité de renverser les souverainetés de la force, soit mas* quée^ soit brutale, par la souveraineté de la vérité.
— « Il y aura toujoars , dit l'apôtre du panthéisme, un grand penple de sots et une foule de fripons, i»
(A Helybtius, 1765.)
— Et, les sots, selon Voltaire, sont : les rois, les nobles, les bourgeois, le peuple, les philosophes et les prêtres. 11 n'y a de sages : que. Voltaire et les siens. S'il prouvait, au moins, qu'il y a une sagesse ! Mais, non ; il la nie formellement; et, ne reconnaît que la force. Alors, qui donc sont les fripons? Vous croyez que je calomnie votre messie ! Eh bien ! écoutez :
— « Il est^ dit le messie^ un peu fâcheux pour la nature humaine^ j'en conviens avec tous, que Tor fisse tout, et le mérite presque rien ; que les vrais travailleurs derrière la scène aient à peine une subsistance honnête, tandis que des personnages en titre fleurissent sur le théâtre ; que les sots
soient aux nues et les génies dans la fange On a quelque peine à
voir , je Tavoue encore , ceux qui labourent dans la disette , ceux qui ne produisent rien dans le luxe ; les grands propriétaires qui s'approprient jusqu à l'oiseau qui vole et au poisson qui nage ; des vassaux tremblants qui n'osent délivrer leurs moissons du sanglier qui les dévore ; des fanatiques qui voudraient brûler tous ceux qui ne prient pas Dieu comme eux : des violences dans le pouvoir qui enfantent d'autres violences dans le peuple; le droit du plus fort faisant la loi, non- seulement de peuple à peupky mais encore de citoyen à citoyen !
« Cette scène du monde , presque de tous les temps et de toutes les lois, vous voudriez la changer! Voilà votre folie, à vota autres moralistes. »
— Du^ temps de Voltaire, on nommait moralistes
ce que, maintenant, on appelle sociaiistes. Vis-à-vis de Voltaire et de ses adorateurs : les moralistes ou les socialistes sont des sots.
— « Montez en chaire ayec Bourdaloue , leur dit le messie , ou prenez la plume avec la Bruyère, temps perdu, le monde ira toujours comme il va, )>
(A M. Bastide, 1760.;
— Cela signifie : il n'y a de Dieu que la force; et, Voltaire est son prophète.
Et, Voltaire a raison : non pas d'une manière absolue ; mais, tant que Tanthropomorphisme ou la souveraineté de droit divin ; et, le panthéisme ou la souveraineté du peuple ; ne sont point anéantis : par l'intronisation sociale de la souveraineté de la vérité.
Nous avons vu : que, Leibnitz, Descartes, les rois, les prêtres, les bourgeois et les peuples sont tous plus pu moins de la canaille; et, qu'il n'y a d'honnêtes gens : que, les forts, assez forts, pour dominer cette même canaille. C'est, à ce sujet que Voltaire dit :
— « U n*y tara janaais qu*uB petit nombre de philosophes sur la terre. »
(A Dakilâyille, 1764.)
— -C'est, encore nrrai : tant , que la. souveraineté de droit divin et la souveraineté du peuple ne sont point également anéanties. Mais , quand, par l'anéantissement de rignosance sociale^ la vérité se trouve socia-
DE Là SOmmiAiNETâ. 15
lement intronisée ; alors, tons, sont forts; parce que tous sont réeUemeet philosophes.
Mais, le messie du panthéisme, se trouve mal placé au sein de l'humanité.
— « On ne saurait, dit- il, souffrir l'insolence de ceux qui yous disent : Je Teux que tous pensiez comme Tofre tailleur et Totre blanchisseuse. »
(An COMTE d^Argertal, 1765.)
— Cela signifie : que, si le tailleur et la blanchisseuse ont l'insolence d'affirmer : que, deux et deux font quatre ; il faut s'empresser de dire : qu'ils sont des sots ; et, que deux et deux font cinq. Est-ce que de pareilles gens peuvent avoir raison !
— « Quand, dit le messie du panthéisme, Tapôtre de la raison , selon M. de Lamartine; quand la populace se mêle de raisonner, tout est perdu. »
(A Damilayille , 1766.)
— C'est vrai : tout est perdu pour une société, où pour y avoir l'ordre, il est nécessaire de faire accepter : que deux et deux font cinq ; et, que la force brutale est seule juge de la réalité du droit. Ce, tout est perduy signifie précisément ; que, souveraineté de droit divin et souveraineté du peuple doivent disparaître devant la souveraineté de la science : sous peine de mort sociale .
Mais, où est-eUe la souveraineté de la science, disent les vaniteux, partisans des deux souverainetés actuellement BEnarchiques; lesquels, ne veulent point
reconnaître leur ignorance? J'ai l'honneur de faire observer à ces Messieurs : que, ce n'est point ainsi : que, la question doit être posée. Je vais la formuler : dans toute sa simplicité. La souveraineté de la science estelle DEVENUE, OUI OU NON, NÉCESSAIRE? Si, cllc u'cst
point devenue nécessaire; sachez-vous en passer. Si, elle est devenue nécessaire, chacun de vous a un cerveau, cherchez. Si, vous ne trouvez pas ; avouez votre ignorance ; et, faites proclamer l'ignorance sociale, par ceux qui vous représentent. Sinon : continuez à vous égorger.
Nous venons de voir; et, nous verrons plus loin encore ; que. Voltaire ne veut : ni de la souveraineté du peuple; ni de la souveraineté de droit divin. Nous allons voir, qu'il ne se doute même pas : que, la souveraineté de la science puisse être : nécessaire et possible.
— « Je Yois, dit- il, que sur tous les trônes du monde, on vit au jour la journée, comme le savetier de la Fontaine. Quoi ! point de système? Non. Ceux de Démocrite, de Pylhagore, de Platon, de Descartes, de Leibnitz, sont tombés. Peut-être faut-il dans votre métier, comme en- physique, s*en tenir à faire des expériences. »
(A UN MINISTRE D*ÉTÀT, 1767.)
— Prendre, en fait d'ordre moral, en fait de droit, l'expérience pour point de départ ; est aussi sage, qu'il le serait : de refuser de prendre l'expérience pour point de départ, en fait d'ordre physique. C'est, la négation de tout droit, autre que la force.
Voici, comment Voltaire entend pratiquer l'ordre :
DE Lk SOUVERAINETÉ. 17
en l'absence de la souveraineté de droit divin et de la souveraineté de la science.
— « n ne serait pas mal, dit-il, qu'on envoyât chaque jésuite dans le fond de la mer, avec un janséniste au cou. »
(A Chabanoh, 1767.)
— C'est là, quoi qu'en dise le patriarche : de la véritable souveraineté de force brutale ; de la véritable souveraineté du peuple. Celui, qui résiste au fort, est toujours qualifié : de jésuite ou de janséniste ; et, le fort reste seul philosophe. Mais, le jésuite et le janséniste deviennent forts à leur tour; et, alors ce sont les philosophes qui sont jetés à l'eau. Elle est jolie la société selon saint Voltaire ! !
— « Que tout le monde, dit-il, pense ainsi.... »
— C'est-à-dire : comme lui.
— a Et touf, ajoute-t-il, ira bien, iet à fin de compte , il n*y aura plusde sots que parmi la canaille, qui ne doit jamais être comptée, n
(A Saurin, 1769.)
— Ne doit jamais être comptée est bientôt dit. Mais, quand la canaille veut être comptée ; ce pourrait bien être les philosophes, qui seraient les sots. Ne vaudrait-il pas mieux s'avouer sots ; que, d'être jetés à Teau : comme jésuite ou janséniste ?
18 ut LK SOUVERAINETÉ.
« La raison se cachait dans un puits avec la Térité, sa fille. Personne ne savait où était ce paits; et si l'on s'en était clouté, on y serait descenda pour égorger la fille et la mère. »
Voltaire, Éloffe de la raistm.
— Au lieu de : si Von s'en était douté; Voltaire aurait dû mettre : si l'ignoranee s^en était douté. En effet : tant que Texcès de mal, causé par l'anarchie, n'a point fait reconnaître à Thumanité : que, le règne de la raison réelle, dont la vérité est la fille, est devenu nécessaire ; partout où l'ignorance rencontre la raison et la vérité, elle les égorge impitoyablement. Partout j où la vérité s'est présentée à Voltaire : sous forme de ^ nécessité religieuse, pour que l'ordre puisse exister ; sous forme de nécessité de religion unique, pour tous et pour chacun ; il s'est efforcé, sans le savoir, j'en suis persuadé ; de l'égorger, sous les poignards d'une anarchie, masquée de tolérance. Il n'a jamais eu assez de bon sens, pour remarquer : que, la vérité; ou, ce qui doit être tenu pour vérité; est nécessaire à l'existence sociale ; que, la vérité hypothétique se pintége nécessairement par le bourreau ; et, la vérité réelle, par la démonstration, rendue rationnellement" incontestable, de sa propre réalité.
Voltaire ne voulait : ni de souveraineté de droit divin ; ni de souveraineté du peuple ; ni de souveraineté de science. 11 ne voulait point des deux premières : parce que, ce sont les souverainetés de l'ignorance, n ne voulait pas de la dernière ; parce qu'il avait assez d'esprit pour savoir ; qu'il ne la connaissait pas ; et, trop de vanité pour avouer : que, ce qu'il ne connaissait pas, il fût possible à un autre de le connaître.
Et, qu'arrive -t-il de ces négations de souveraineté ; de ces négations de sanction, autre que la force?
Voltaire, malgré lui, va vous l'exposer.
— ce L'athée, » dit-il....
— Remarquez : que, le mot athée ^ signifie ici : viatérialiste ; négateur de rapports d'une vie à une autre.
— « L^alhée, dit- il, pauvre et violent, sûr de T impunité^ sera un sot 8*il ne vous assassine pas pour voler votre argent. »
— Il est impossible de rien énoncer de plus fort : contre la souveraineté du peuple. Vouloir baser l'ordre : sur la matière ; sur des bouts de chandelles ; ou ^or des billets de l)anque ; c'est une sottise à nulle autre pareille. Et, disons-le cependant, tel est le caractère de l'épidémie de notre siècle.
Nous, répétons : que, la souveraineté du peuple n'est autre, que, la souveraineté de l'opinion. Ecoutez
de nouveau, ce que pensait Voltaire, sur cette souveraineté des sots !
— « Il faut, dit-il, des siècles pour détruire une opinion populaire. »
— Remarquez : que, si par populaire^ Voltaire entend méprisable; toute opinion est populaire par essence : qu'elle existe dans une Académie ou dans un carrefour. Une vérité, non démontrée, n'est qu'une opinion ; et, une opinion, une fois démontrée, cesse d'être opinion, pour devenir vérité.
— « On la nomme la reine du monde , continue Voltaire. Elle Test si bien, que quand la raison vient la combattre, la raison est condamnée à mort. Il faut qu'elle renaisse vingt fois de ses cendres pour chasser enfin tout doucement Tusurpatrice. s>
(Dict. philos.)
-T- C'est vrai. Et, cette chute de l'usurpatrice, est encore : dans l'avenir. Elle est identique à la chute simultanée : de la souveraineté de droit divin ; et, de la souveraineté du peuple.
Voltaire était convaincu : que, l'homme livré à l'indépendance des passions ; à ce qu'on appelle liberté; est anarchique par essence.
— ((En général, dit-il, les hommes sont sots^ ingrats, jaloux, avides du bien d'autrui, abusant de leur supériorité quand ils sont forts, et fripons quand ils sont faibles. »
[Dieu et les hommes,)
C'est vrai : et, qui plus est, très-raisonnable ;
DE LA SOUVERAINETj£. 21
en dehors d'un joug religieux : vrai ou cru tel. Et, cette situation est celle d'une société, arrivée à subir la souveraineté du peuple : sous laquelle, l'argent représente la force et non la vertu. Aussi, Voltaire sachant que la société, déjà de son temps, était livrée à cette souveraineté, dont les rois formaient le peuple, dit-il :
— « n en est aujourd'hui dans Rome, dans Loudres, dans Paris, dans toutes les grandes villes^ en fait de religion , comme dans Alexandrie du temps de l'empereur Adrien. Vous connaissez sa lettre à Servianus^ écrite d'Alexandrie : « Tous n'ont qu'un Dieu : chrétiens, juifs et tous les autres l'adorent avec la même ardeur, c'est Fargent. »
[lettres à iiilord Comsbury,)
— Jugez de ce que la société doit être : quand tous sont peuples ; quand tous sont souverains.
Pour prouver : que, la souveraineté du peuple, afin que l'ordre social soit possible, doit absolument être anéantie par une souveraineté religieuse, soit hypothétique , soit démontrée ; Voltaire dit :
— « Les nations qu'on nomme civilisées, parce qu'elles furent méchantes et malheureuses dans des villes au lieu de l'être en plein air ou dans des cavernes, ne trouvèrent point de plus puissant antidote contre les poisons dont les cœurs étaient pour la plupart dévorés, que le recours à un Dieu rémunérateur et vengeur. »
— Très-bien. Voilà, l'anthropomorphisme établi. Voltaire avait déjà dit ailleurs : Si Dieu n'existait pas ^ il faudrait V inventer. Mais, quand l'examen vient renverser la personnification de la justice éternelle ; et, que la démonstration, de la réalité de cette justice n'existe pas encore ; que faut-il faire ?
— « Les magistrals d^une yille , continue Voltaire , avaient beau faire des lois contre le vol , contre l'adultère : on les volait eux-mêmes dans leur logis, tandis qu'ils promulguaient les lois sur la place publique , et leurs femmes prenaient ce temps-là même pour se moquer d*eui avec leurs amant3. »
— Il faut convenir : que, les voleurs, les femmes et les amants étaient de meilleurs logiciens ; que, les sots, qui voulaient rendre utiles des lois exclusivement basées sur le bourreau. Aussi, Voltaire ajoute :
•^ « Quel autre frein pouyait^on donc mettre à la cupidité^ aux transgressions SECRÈTES ET iHPUMiBS, quo l'idée d'un maître éternel qui nous voit et qui jugera jusqu'à nos plus secrètes pensées? Nous ne savons pas qui le premier enseigna aux hommes cette doctrine. Si je le connaissais , et si j'étais sûr qu'il n'allât point au delà , qu'il ne corrompît point la médecine, je lui dresserais un autel.
« . . . . Hobbes dit qu'il le ferait pendre. Sa raison, dit-il , est que cet apôtre de Dieu s'élève contre la puissance publique qu'il appelle le léviathan, en venant proposer aux hommes un maître supérieur au léviathan^ à la souveraineté législative. »
— C'est-à-dire : que, Hobbes veut faire pendre les partisans de la souveraineté de droit divin ; pour protéger la souveraineté du peuple ; selon Hobbes : la souveraineté des rois.
^- « Je ne vois point du tout de raison , continue Voltaire , de pendre un pareil homme. »
— Et, VOUS allez même voir : que, ce serait Hobbes, que Voltaire ferait pendre; tellement, chez lui, la souveraineté du peuple est en horreur.
— c< Quoique, dit-il, je me pique d'être très-tolérant, j'inclinerai»
DE LA 80UVBRA1NBTÉ. 23
plalôt à faire punir celui qui nous dirait aujourd'hui : Messieurs et Damef , il n'y a point de Dieu; calomnies, parjurez-yous, friponnes, voles, assassinez, empoisonnez, tout cela est égal^ pourvu que vous soyez les plus forts ou les plus habiles. »
{Dieu et les hommes.)
— C'est, cependant, ce que disent implicitement, et généralement sans le savoir : les partisans de la souveraineté du peuple.
Nous venons de voir Voltaire, voulant faire pendre Hobbes, parce qu'il prétendait placer la souveraineté du peuple au-dessus de la souveraineté religieuse. Vous allez voir Voltaire , faire précisément ce, pourquoi il voulait faire pendre Hobbes.
~^ « Voulez-vous^ dit-il, que votre nation soit puissante et paisible? Que la loi de l'État commande à la religion. »
[Axiomes.)
— C'est précisément le contraire, qui est la vérité. Dès, que l'Etat commande à la religion, l'Etat ne tarde point à mourir. Voyez Rome païenne ; et, tous les États qui ont jamais existé. Mais, Voltaire, ignorant et vaniteux, n'avait aucune pensée fixe. Quand il considérait la souveraineté religieuse hypothétique, il l'avait en horreur : parce qu'elle a, pour conséquence nécessaire, le despotisme; quand il considérait la souveraineté du ^peuple, il l'avait en horreur : parce qu'elle a l'anarchie pour conséquence inévitable ; et, quand il pensait à la souveraineté i*ehgieuse réelle, il l'avait aussi en horreur : parce qu'il sentait, qu'en
découvrir et en démontrer la réalité, était au-dessus de ses forces.
Dans tous les ouvrages de Voltaire, il n'est peut-être pas une page : où, il ne se prononce, plus ou moins ouvertement : contre la souveraineté du peuple.
— « Il ne doit pas, dit-il, y ayoir deux pouvoirs dans un État. »
(La voix du sage et du peuple,)
— Il n'est pas peut-être, de vérité pratique plus ancienne ; et, il n'en est point de plus méconnue de notre temps. La souveraineté du peuple, n'est autre : que, la proclamation d'autant de pouvoirs que d'individus. Il faut être archi-fou pour ne point s'apercevoir : qu'un pareil état social, constitue la plus effroyable anarchie : que, des maniaques puissent établir.
•— c( C'est une très-grande question, dit Voltaire, mais peu agitée^ de savoir jusqu^à quel degré le peuple, c*est-à-dire neuf parts du genre humain sur dix, doit être traité comme des singes. La partie trompante n'a jamais bien examiné ce problème délicat ; et, de peur de se méprendre au calcul, elle a accumulé le plus de visions qu'elle a pu dans les têtes de la partie trompée, d
{Jusqu'à quel point on doit tromper le peuple.)
— Bien. Mais, quand l'incompressibilité de l'examen, vient empêcher qu'une tromperie puisse être de longue durée; la partie, qui se croit trompante, ne se trompe-t-elle pas encore plus ; que, celle qu'elle croit trompée ?
•^ « Souveraineté et dépendance, dit encore Voltaire, sont contradictoires. Toute monarchie, toute république n'a que Dieu pour maître. y>
[Cri des nations»)
DE Lk SOUVBRAIKBTÉ. 25
— Très-bien ! tant qu'il est possible de laisser, dans le vague, l'expression Dieu ; et, d'en laissçr l'interprétation à la force. Mais, dès que l'incompressibilité de l'examen vient empêcher : que, rien d'absurde puisse conserver place dans la détermination de cette expression ; dès, que toute interprétation, par la force, devient incapable de servir de base à l'existence de l'ordre; quel est donc le Dieu réel, le souverain réel? Et, si la société se trouve encore incapable : de le dire ; et, de démontrer qu'elle dit la vérité ; où donc se trouve la souveraineté ; et, la société peut-elle se passer de souveraineté ?
— et Si le climat, dit Voltaire, fait les hommes blancs ou brnns, c'est le gouvernement qui fait les vicen et les vertus, »
[Commentaire sur TEsprit des lois.)
— C'est vrai : tant qu'un gouvernement stable est possible. Mais, dès que la souveraineté religieuse hypothétique n'a plus de force ; que, la souveraineté religieuse réelle ne peut encore en avoir, à cause de l'ignorance sociale non évanouie; tout gouvernement stable devient impossible. Alors, il n'y a de possible : que, des gouvernements provisoires ; et, tout gouvernement, provisoire, ne peut faire : que, des vices ; produisant des crimes.
Écoutez ce qui va suivre .
— «Nous avons déjà démontré, dit Voltaire, qu*il n'y a point de loi
fondamentale, et que s'il en existait une établie par des hommes, d'autres
hommes peuvent la détruire. Il n'y a rien de fondamental que les lois de
la nature posées par Dieu même. »
— Voltaire aurait dû se rappeler : qu'il avait dit
•^ a Ce mot nature est une eipression yague qui ne signifie rien. »
{Idées républicaines,)
— Voltaire aurait dû dire :
Il n'y a de fondamental, dans Tordre moral : que, les lois, expression de la raison réelle; expression, qui est encore à découvrir.
Dès lors , concluez et dites : Nous sommes sans lois ; nous sommes revenus à l'état de sauvagerie ; nous sommes en état d'anarchie.
— - (( La Térité est une, dit Voltaire ; tontes les lois diffèrent : donc It plupart des lois ne valent aien. n
{Des singularités de la nature y ch. xxxyiii.)
— Très-bien ! Et, comment distingue-t-on les bonnes lois des mauvaises ? Et, quand on ne le peut pas encore ; et, qu'il est devenu impossible d'en faire accepter de mauvaises pour bonnes ; comment faire ? S'égorger; mourir, au sein^de l'anarchie, causée par les lois faites au nom de la souveraineté du peuple, de la souveraineté des brutes; ou, découvrir la souveraineté de la vérité, et savoir s'y soumettre socialen>ent.
Voltaire, du reste, reconnaissait : la nécessité d'une démonstration, rationnellement incontestable, pour ce qui concernait l'ordre physique. Si^ sa vanité ne lui avait fait croire : que, cette démonstration était impossible, en fait d'ordre moral ; il l'aurait également déclarée nécessaire. Mais, je le répète ; méprisant la
DE LÀ SOUYEHÀINETÉ. 27
souYeraineté religieuse hypothétique ; méprisant plus encore la souveraineté du peuple ; et, ne pouvant croire à la souveraineté religieuse réelle ; il s'est fait, partisan de la souveraineté du néant, dont l'expression est