‹ De la souverainetéChapitre 8 sur 52 · SEULE SOUVERAINE RÉELLE · texte numérisé non relu

SEULE SOUVERAINE RÉELLE

Le passage suivant est la condanmation, .la plus explicite et la plus rationnelle, de la souveraineté du peuple.

— « Le code civil , discuté, dit Bonald , au conseil d^lat avant de Tètre au corps législatif, commence par celte maxime :

« Art 1. Il existe un droit universel et immuable, source de toutes les lois positives. Il n'est que la raisou naturelle, en tant qu'elle gouverna tous les hommes. »

« Mais cette proposition abstraite et indéterminée : il existe un droit: ou une règlc^ donnée comme fondement de toute législation à an peaple Ik. qui l'oa apprend depuis cinquante ans qu'il n'existe point de régfÊkh^ teur, •• »

— Bonald est, ici, aussi indéterminé que le code civil. S'il existait un régulateur, la règle ne serait pa» immuable ; à moins : que, le régulateur ne fût, lofmême, sujet de Vimmuabilité. Il n'y a d'immuable : que, ce qui est éternel. Et, ce qui est étemel n'a besoin d'être personnifié : que, pour l'ignorance. C'est, pour cela, que les anthropomorpbistes disent un régur

DE LA SOCVERàlNETÉ. 175

lateur; au" lieu de dire : la règle éternelle^ le droit éternely la raison étemelle^ la justice éternelle.

— « ... . ne peut, continue Bonald, lui présenter aucun sons, ou ne lui présente qa*un sens incomplet. Lorsqu'on commence par dire aux hommes qu'tl ecâste une régle^ source de toutes les règles qu'on impose à leurs passions , ils doivent , quand ils sont éclairés , demander où est cette règle, d'oiî elle \ient , et qu^on la leur montre , pour comparer les règles que le législateur humain leur donne à la règle donnée an législateur lui-même ; voir si elles sont conformes , et s'il y a pour lui une raison suffisante de prescrire, et pour eux-mêmes une raison suffisante d'obéir.»

— Toute la situation de' notre époque, se trouve admirablement exposée dans ce passage. Du moment, que Texamen vient rendre impuissante toute souveraineté hypothétique relative à un révélateur, à un régulateur ; il faut : que, la règle éternelle, la souveraineté réelle puisse être découverte, démontrée à tous et à chacun d'une manière rationnellement incontestable; ou, que l'humanité périsse. La démonstration, de la réalité du droit est : la nécessité sociale de notre époque.

— « Après, continue fionald, une révolution de législateurs et de lois, M Ton a Ytt paraître et disparaître tant de lois très-positives , qu'il est Virement difficile d*attribuer au droit immuable et universel ^ n*est-OD fis fondé à conclure qu'il existe un droit contradictoire, variable ei loctl) et par conséquent qu'iL n'en bxiste aucun ? »

— Aussi, la souveraineté du peuple n'est autre : que, Texpression de cette négation de droit.

— « liais, continue Bonald, si ce droit immuable est la raison naiU' vvBi; et û cette raison n*est naturelle qu'autant ou en tant qu'elle gou- Teme tous les hommes (car il y a équivoque dans Texpression parce qu*Q

176 DE LA 80UYEBÂINETÉ.

y a obscarité dans Tidée) , les hommes qui ne peafent eotendre par ces mots raison naturelle que leur propre raison, ne sont-ils pas en droit de conclure qu*il n'existe point dans ce sens de raison naturelle, puisque certainement elle ne gouverne point tons les hommes, et par conséquent point de droit immuable et universel? »

-^ Aussi, chaque homme, dès que la foi devient impuissante ; et, que la science ne règne pas encore ; use-t-il de son droit : pour tirer cette même conclusion. Et, la souveraineté du peuple n'est autre : que, Texpresssion de cette conclusion générale, qui remet les hommes : non à l'état sauvage, car les sauvages ont des lois ; mais, à l'état de barbarie primitive, à l'état de guerje entre les familles ; tel qu'il existe encore entre les nations ; et, tel qu'il existe nécessairement : tant, qu'il y a des nations. Tant, que l'incontestabilité rationnelle n'existe point; et, tant qu'elle n'est point socialement exposée à chacun ; la raison naturelle, socialement considérée, n'est, que la raison des passions ; la raison de l'organisme ; la raison du diable, faisant de chaque homme un voleur et un assassin.

— « Et comment , continue Bonald , peut-on donner aux hommes » comme fondement unique de toute législation , cette raison naturelle quL nous prescrit à nous de recueillir Tenfant même abandonné, et qui per — mettait aux Romains, si raisonnables, d'exposer, etc. ? »

[Législat, primit., t. I, p. Ii6.)

— Et^ quelques pages plus loin, Bonald ajoute :

— « Le code civil est donc un code de facultés soufent tristes et D^" cheuses, et non un code de devoirs sacrés et indispensables. Il peut foi*" mer des juges, des avocats et des plaideurs, servir aux époux mécontenta»

DB LA SOUTEBàUTETÉ.

aux fils rebelles, aux Yoisins inquiets ; mais il ne saurait former des hom* mes Tertueux et des citoyens estimables : il donne les règles du combat entre les bommes et non les moyens de la paix. »

[Législat, primii., t. I, p. 153.)

— C'est vrai. Mais, la religion peut seule procurer la paix. Et, quand la religion hypothétique devient impuissante ; et, que la religion réelle ne peut encore être démontrée ; c'est, Texcès du mal, causé par la guerre, causé par l'anarchie; qui seul, peut porter les hommes à reconnaître : que, la souveraineté du peuple, négation religieuse, doit être anéantie.

178 n LA SOWEIAIHET*.

«t Ce qa'on croit vrai , îL hui le dire , •! le din

hardiment ; je Toudrais, m*en coùtât-il graud'cfaose,

découvrir une vérité faite poar dioquer toat le

geore humain, je la lui dirais à brûle-pourpoint. <i

De Maistre, Soirées de Saint-Pétersbourg,

Ce passage , contient une hérésie monstrueuse ; attentatoire à l'existence de l'humanité^ il fallait dire : ce que Ton sait vrai et utile, etc.

D'abord, il ne suffit pas de croire une chose vraie, pour la dire au genre humain. Il n'y a point de folie, quelque pernicieuse qu'elle puisse être à l'humanité, qui ne puisse être professée de bonne foi, à commencer par la souveraineté du peuple. Être de bonne foi ne suffit pas, pour être d'accord avec une conscience bien ordonnée.

11 y a plus : il ne suffît pas de savoir qu'une chose est vraie, pour se trouver autorisé à la professer socialement. Il faut encore savoir : si, dire cette vérité, sera utile à l'humanité. Depuis l'origine sociale, Tordre repose : non-seulement sur des hypothèses ; mais même sur des absurdités. Aurait-il été utile à l'hu-

DP LA SODTBHAINETÉ. 179

mahîté délai révéler ces absurdités, tant que l'examen n'était point socialement incompressible. Évidemment non. C'eût été exciter inutilement le désordre; et, forcer la société à voos mettre à mort. C'étaît même un suicide. Avant l'incompressibilité de Fexamen, les souverainetés de droit divin étaient aussi absurdes qu'elles le sont maintenant. C'eût été un crime démettre à nu ces absurdités. Aujourd'hui la souveraineté du peuple est aussi absurde qu'elle peut Fêtre soit dans le passé, soit dans l'avenir. Peut-être, serait-ce un crime de révéler cette absurdité : si Ton ne savait comment anéantir cette souveraineté, en lui substituant la souveraineté religieuse réelle, rationnellement démontrée. Autrement, cela pourrait favoriser un retour momentané à une souveraineté de droit divin, désormais impuissante à servir de base à l'exislencede l'ordre. D'ailleurs, il appartenait à de Maistre, moins qu'à tout autre, de professer une pareille doctrine; lui protecteur des inquisitions : non pas lorsqu'elles étaient eu réalité bases nécessaires de tout ordre social; mais encore, lorsqu'elles sont devenues esseutiellement anarchiques.

— ff Les t43nips sont arrivés, dit de Maistre , et toutes les idoles doi-

vnu tomber. »

(Soirées de Saint -Péter shour g, t. 1, p. 327.)

— C'est vrai. Eh bien ! l'idée que la vérité est toujours bonne à dire , abstraction faite de temps et de Ken, est aussi une idole. Aujourd'hui, je sais que les Kwrerainetés de dlroit divin et du peuple sont, toutes

les deux, relatives à Tignorance ; et, je le dis : parce que je sais aussi que cela est utile. Si, aujourd'hui, les idoles doivent tomber ; pourquoi donc de Maistre est-il resté protecteur des inquisitions, protectrices nées de toutes les idoles ? Cela n'empêche pas : que, de Maistre ne fût un homme d'un grand mérite ; et, qui souvent voyait très-clair, malgré les cataractes de préjugés qui lui obscurcissaient la vue. Le passage suivant en est la preuve .

— (( Une assemblée quelconque d^hommes ne peut, dit-il, constituer une nation ; et même cette entreprise excède en folie ce que tous les Bedlams de Tunivers peuvent enfanter de plus absurde et de plus extravagant. Prouver en détail celte proposition^ serait manquer de respecta ceux qui savent et faire trop d*bonncur à ceux qui ne savent'pas. »

{Considér, sur la France, p. 77.)

— 11 est impossible : de manquer de respect à ceux, qui savent; et, il est également impossible : de faire trop d'honneur aux sots; tant, qu'il y a espoir de le3 guérir.

— « L'infaillibilité dans Tordre spirituel, dit de Maistre, et la souve^ rainetc dans l'ordre temporel^ sont deux mots parfaitement synonymes. >'

[Du Pape, 1. 1, p. 2.)

— C'est vrai ; parfaitement vrai ; vrai comme deu:c et deux font quatre. 11 faut être aussi fou, pour vouloir séparer l'ordre spirituel de l'ordre temporel; que, pour vouloir séparer l'âme du corps; ou, le raisonnement de l'homme ; et, aussi fou pour vouloir subordonner l'ordre spirituel à l'ordre temporel ; que, pour vouloir subordonner l'âme au corps ; ou, la raison aux pas-

DE LA 80UYERÂINETÉ. 181

sions. Mais, quand rinfaillibilité, par la foi, ne peut plus exister ; il faut être également fou, pour vouloir se passer de l'infaillibilité par la science ; et, archifou, pour vouloir réhabiliter la foi, en présence d'un examen, devenu incompressible.

— « Dans le seizième siècle, dit de Maistre , les révoltés attribuèrent la souveraineté à VÉglise^ c^est-à-dirc au peuple. Le dix-huitième ne fit que transporter ces maximes dans la politique : c*est le même système, la même théorie, jusque dans ses dernières conséquences. Quelle diffé-* rence y a-t-il entre TÊglise de Dieu, uniquement conduite par sa parole, et la grande république une et indivisible , uniquement gouvernée par les lois et par les députés du peuple souverain? Aucune. C'est la même folie ayant seulement changé d'époque et de nom. o

(Du Pape, t. I, p. 5.)

— C'est encore parfaitement vrai. Mais, quand l'infaillibilité d'un homme, considéré comme interprète de l'éternelle raison, n'est plus socialement acceptable ; et, que l'infaillibilité de la science, à cause de Tignorance sociale ne l'est pas encore ; cette folie est inévitable. Et, c'est précisément l'excès de mal causé par cette folie, qui seul peut faire sentir à la société : et, sa folie ; et son besoin d'absolue vérité.

"- « La forme monarchique vne fois établie, T infaillibilité, dit de Mais- ^^ n*est plus qu'une conséquence nécessaire de la suprématie ^ ou plutôt c^ la même chose sous deux noms différents. »

— Oui, une fois établie. Mais, quand elle est renversée par l'examen, l'infaillibilité d'un homme tombe également. Et, alors, il n'y a d'infaillibilité possible : que, celle de la science.

182 DE LA .fiûUVERAINETÉ.

— a Quand môme, ajoute de Maittre, on demeurerait d'iaceord qu*; Gune promesse divine n*eijt été faite au pape , il ne serait pas moins infaillible, ou censé Vêtre^ comme dernier tribunal. »

— Censé l'être^ est très-joli 1 Censé signifie supposé. De Maistre s'imagine-t-il : qu'il est possible de fyaser le droit sur une supposition, non socialement tenue pour vérité ? Sous la souveraineté du peuple les majorités sont censées formuler le droit. Si cette supposition absolue pouvait être acceptée, socialement; l'ordre serait inébranlable. Alors, pourquolde Mmstre se moquerait-il de la souveraineté du peuple. Le génie de de Maistre aurait dû reconnaître : qu'en présence de l'incompressibilité de l'examen, les souverainetés de droit divin et du peuple, sont : également anarchiques, également absurdes.

— « Car, continue de Maistre, tout jugement dont on ne peut appeler, est et DOIT ÊTRE tenu pour juste dans toute association humaine, som toutes les formes de gouvernement imaginables.»

— Doit être tenu pour juste est encore très-joli 1 Oui, pour que l'ordre existe. Mais, comme il est toujours possible d'appeler des décisions d'un tribunal à la force brutale, quand on a l'espoir d'être le plus fort; toute décision d'un tribunal, non appuyée sur une sanction religieuse socialement acceptée, est toujours sujette : à être révisée par la force.

— « Tout véritable homme d'État, continue de Maistre, m^nteodrt bien lorsque je dirai qu il ne s'agit pas seulement de savoir si le souverain pontife est, mais s*il doit être infaillible. »

(Du Pape, 1. 1, p. 8.)

OB fiSà SdUWRÀWETÉ. i83

— A oet égard, il est inutile d'en appeler aux hommes d'État ; le bon sens suffit. 11 est incontestable : qu'en époque d'ignorance sociale, l'infaillibilité d'un homme est nécessaire à l'existence de l'ordre. Mais, quand cette infaillibilité ne peut plus rester socialement acceptée; et, que Tinfaillibilité de la science ne peut encore l'être ; que faire ? Rester dans l'anarchie : jusqu'à ce que l'infaillibilité de la science soit découverte- Voilà, ce que, comprendra tout véritable homme d'État. -11 est vrai, qu'en époque d'ignorance sociale, ils sont fort rares.

— « Une SDinreraiDeté périodique ou intermitlesite^ dit encore de Maistre^ est une contradiction dans les termes. Il n'y a pour elle aucune difiérence eirtre le fiommeil et la mort. »

{Du Pape, 1. 1, p. 6.)

— C'est vrai. Mais, trouvez beaucoup d'hommes d'État, qui puissent comprendre cette vérité.

A propos des conciles, c'est-à-dire des assemblées nafîona/eS;, de Maistre cite le passage suivant de saint Grégoire de Nazianze.

— « Je n^ai jamais vu, dit le père de TËgUse, de concile rassemblé sans danger et sans inconvénient. . . Si je dois dire la vérité, j'évite autant que je puis les assemblées de prêtres et d*évêques ; je n en ai jamais TQ finir une d'une manière heureuse et agréable, et qui n'ait servi plutôt & augmenter les maux qu'à les faire disparaître. » {Epist. LVi ad Procop,^ cité^ 1. 1, p. 34.)

— Les assemblées nationales n'ont qu'une seule utilité : c'est d'augmenter le mal et de rendre ainsi Décefisaire le despotisme, quand il est encore possible;

182 DE LA .fiûUVERAINETÉ.

— a Quand môme, ajoute de Maistre, on demeurerait d'accord qu* Gune promesse divine n'eût été faite au pape , il ne serait pas moins infaillible, ou censé l'être^ comme dernier tribunal. »

— Censé l'être^ est très-joli 1 Censé &egniûe supposé. De Maistre s'imagine-t-il : qu^il est possible de tmeer le droit sur une supposition, non socialement tenue pour vérité ? Sous la souveraineté du peuple les majorités sont censées formuler le droit. Si cette supposition absolue pouvait être acceptée, socialement; l'ordre serait inébranlable. Alors, pourquoi/le Maistre se moquerait-il de la souveraineté du peuple. Le génie de de Maistre aurait dû reconnaître : qu'en présence de Tincompressibilité de Texamen, les souverainetés de droit divin et du peuple, sont : également anarchiques, également absurdes.

— « Car, continue de Maistre, tout jugement dont on ne peut appeler, est et DOIT ÊTRE tenu pour juste dans toute association humaine, eoos toutes les formes de gouvernement imaginables.»

— Doit être tenu pour juste est encore très-joli 1 Oui, pour que Tordre existe. Mais, comme il est toujours possible d'appeler des décisions d'un tribunal à la force brutale, quand on a l'espoir d'être le plus fort; toute décision d'un tribunal, non appuyée sur une sanction religieuse socialement acceptée, est toujours sujette : à être révisée par la force.

— « Tout Yéritable homme d'État, continue de Maistre, m^enteadrm bien lorsque je dirai qu'ail ne s'agit pas seulement de savoir si le souverain pontife estf mais s'il doit être infaillible, »

(Du Pape, 1. 1, p. S.)

— A oetégard, il est inutile d'en appeler aux hommes d'État; le bon sens suffit. Il est incontestable : qu'en époque d'ignorance sociale, l'infaillibilité d'un homme est nécessaire à l'existence de l'ordre. Mais, quand cette infaillibilité ne peut plus rester socialement acceptée ; et , que l'infaillibilité de la science ne peut encore l'être ; que faire ? Rester dans l'anarchie : jusqu'à ce que l'infaillibilité de la science soit découverte. Voilà, ce que, comprendra tout véritable homme ^'État. *I1 est vrai, qu'en époque d'ignorance sociale, ils sont fort rares.

— « Une SDinreraiDeté périodique ou intermitlente^ dit encore de Maistre^ est une contradiction dans les termes. Il n'y a pour elle aucune difiépence eirtre le scnnineil et la mort. »

{Du Pape, t. 1, p. 6.)

— C'est vrai. Mais, trouvez beaucoup d'hommes d'Ët«t, qui puissent comprendre cette vérité.

A propos des conciles, c'est-à-dire des assemblées nationaieSy de Maistre cite le passage suivant de saint Grégoire de Nazianze.

— « Je n^ai jamais vu, dit le père de TËglise, de concile rassemblé sans danger et sans inconvénient. . . Si je dois dire la vérité, j'évite autant que je puis les assemblées de prêtres et d'évêques ; je n en ai jamais TU finir une d'une manière heureuse et agréable, et qui n'ait servi plutôt à augmenter les maux qu'à les faire disparaître. » {Epist. LVi ad Procop.^ cité^ 1. 1, p. 34.)

— Les assemblées nationales n'ont qu'une seule iBtilité : c'est d'augmenter le mal et de rendre ainsi nécessaire le despotisme, quand il est encore possible;

les deux, relatives à Tignorance ; et, je le dis : parce que je sais aussi que cela est utile. Si, aujourd'hui, les idoles doivent tomber ; pourquoi donc de Maistre est-il resté protecteur des inquisitions, protectrices nées de toutes les idoles ? Cela n'empêche pas : que, de Maistre ne fût un homme d'un grand mérite ; et, qui souvent voyait très-clair, malgré les cataractes de préjugés qui lui obscurcissaient la vue. Le passage suivant en est la preuve .

— (( Une assemblée quelconque d^homnies ne peut, dit-il, constituer une nation ; et même cette entreprise excède en folie ce que tous les Bedlams de Tunivers peuvent enfanter de plus absurde et de plus extravagant. Prouver en détail celte proposition^ serait manquer de respecta ceux qui savent et faire trop d*bonneur à ceux qui ne savent*pas. »

(Considér, sur la France, p. 77.)

— 11 est impossible : de manquer de respect à ceux qui savent; et, il est également impossible : de faire trop d'honneur aux sots; tant, qu'il y a espoir de les guérir.

— « L'infaillibilité dans Tordre spirituel, dit de Maistre, et la souveraineté dans Tordre temporel^ sont deux mots parfaitement synonymes. »

(Du Pape, 1. 1, p. 2.)

— C'est vrai ; parfaitement vrai ; vrai comme deux et deux font quatre. 11 faut être aussi fou, pour vouloir séparer Tordre spirituel de l'ordre temporel; que, pour vouloir sépai'er l'âme du corps; ou, le raisonnement de l'homme ; et, aussi fou pour vouloir subordonner l'ordre spirituel à l'ordre temporel ; que, pour vouloir subordonner l'âme au corps ; ou, la raison aux pas-

sions. Mais, quand l'infaillibilité, par la foi, ne peut plus exister; il faut être également fou, pour vouloir se passer de l'infaillibilité par la science ; et, archifou, pour vouloir réhabiliter la foi, en présence d'un examen, devenu incompressible.

— « Dans le seizième siècle, dit de Maistre, les révoltés attribuèrent la souveraineté à VÉglisey c^est-à-dire au peuple. Le dix-huitième ne fit que transporter ces maximes dans la politique : c'est le même système, la même théorie, jusque dans ses dernières conséquences. Quelle différence y a>t-il entre l'Église de Dieu, uniquement conduite par sa parole, et la grande république une et indivisible , uniquement gouvernée par les lois et par les députés du peuple souverain? Aucune. C'est la même folie ayant seulement changé d'époque et de nom. »

{Du Pape, t. I, p. 5.)

— C'est encore parfaitement vrai. Mais, quand Tinfaillibilité d'un homme, considéré comme interprète de l'éternelle raison, n'est plus socialement acceptable; et, que l'infaillibilité de la science, à cause de Tignorance sociale ne l'est pas encore ; cette folie est inévitable. Et, c'est précisément l'excès de mal causé par cette folie, qui seul peut faire sentir à la société : et, sa folie ; et son besoin d'absolue vérité.

— « La forme monarchique une fois établie, l'infaillibilité, dit de Mais- ^^ n^est plus qu'une conséquence nécessaire de la suprématie ^ ou plutôt c est la même chose sous deux noms différeuts. »

— Oui, une fois établie. Mais, quand elle est renversée par l'examen, l'infaillibilité d'un homme tombe également. Et, alors, il n'y a d'infaillibilité possible ; <iue, celle de la science.

182 BE LA .fiOUVERAINETÉ.

— <c Quand môme, ajoute de Maittre, on demeurerait d*«ccord qu* Gune promesse divine n'eût été faite au pape , il ne serait pas moins infaillible, ou censé l'être ^ comme dernier tribunal. »

— Censé Vêlre^ est très-joli 1 Censé signifie supposé. De Maistre s'imagine-t-îl : qu^il est possible de baser le droit sur une supposition, non socialement tenue pour vérité ? Sous la souveraineté du peuple les majorités sont censées formuler le droit. Si cette supposition absolue pouvait être acceptée, socialement; l'ordre serait inébranlable. Alors, pourquofde Maistre se moquerait-il de la souveraineté du peuple. Le génie de de Maistre aurait dû reconnaître : qu'en présence de l'incompressibilité de l'examen, les souverainetés de droit divin et du peuple, sont : également anarcbiques, également absurdes.

— « Car, continue de Maistre, tout jugement dont on ne peut appeler, est et DOIT ÊTRE tenu pour juste dans toute association humaine, so» toutes les formes de gouvernement imaginables.»

— Boit être tenu pour juste est encore très-joli 1 Oui, pour que l'ordre existe. Mais, comme il est toujours possible d'appeler des décisions d'un tribunal à la force brutale, quand on a l'espoir d'être le plus fort; toute décision d'un tribunal, non appuyée sur une sanction religieuse socialement acceptée, est toujours sujette : à être révisée par la force.

— « Tout véritable homme d'État, continue de Maistre, m^ntendra bien lorsque je dirai qu il ne s'agit pas seulement de savoir si le souve* rain pontife est^ mais s*il doit être infaillible, yt

[Du Pape, 1. 1, p. 8.)

OB fiSà SdUWBRÀWETÉ. ^183

— Aisetégard, il est inutile d'en appeler aux hommes d'État ; le bon sens suffit. Il est incontestable : qu'en époque d'ignorance sociale, l'infaillibilité d'un homme est nécessaire à l'existence de l'ordre. Mais, quand cette infaillibilité ne peut plus rester socialement lacceptée ; et , que l'infaillibilité de la science ne peut encore l'être ; que faire? Rester dans l'anarchie: jusqu'à ce que l'infaillibilité de la science soit découverte. Voilà, ce que, comprendra tout véritable homme d'État *11 est vrai, qu'en époque d'ignorance sociale, ils sont fort rares.

— « Une SDinreraiDeté périodique ou intermiUesite^ dit encore de Maistre, est une contradiction dans les termes. Il n'y a pour elle aucune difiérenoe eirtre le «HDmeii et la mort. »

{Du Pape, 1. 1, p. 6.)

— C'est vrai. Mais, trouvez beaucoup d'hommes dlÈUrt, qui puissent comprendre cette vérité.

A propos des conciles, c'est-à-dire des assemblées MtionaleSy de Maistre cite le passage suivant de saint Grégoire de Nazianze.

-- « Je n^ai jamais vu, dit le père de TËglise, de concile rassemblé Wns danger et sans inconvénient. . . Si je dois dire la vérité, j'évite au- **ntque je puis les assemblées de prêtres et d*évêques ; je n'en ai jamais ^ finir une d*une manière heureuse et agréable, et qui n'ait aervi plulit & augmenter les maux qu'à les faire disparaître. » {Epist. LVl ad ^ooop., cité^ 1. 1, p. 34.)

— Les assemblées nationales n'ont qu'une seule •ÏÏiié : c'est d'augn>enter le mal et de rendre ainsi '^'cessaire le desDotisme. ouand il est encore nossible;

184 DE LA 80UTERAIRETÉ.

et, le règne de la vérité, lorsque le despotisme ne Test plus.

— « En Tertu de rinéviiable force dei choses, dît de Mftistre, toute assemblée qui n'a point de frein est effrénée. Il peut y avoir da plos oa du moins, ce sera plus tdt ou plus tard : mais la loi est iniaillible. m

[Du Pape, 1. 1, p. ii9.)

— Toujours vrai. Mais, trouvez donc un frein à une assemblée : hors un pape , socialement admis par une foi; et, quand toute foi se trouve socialement renversée : hors la religion réelle, rendue rationnellement incontestable ! Puis, trouvez des hommes d'État capables de percevoir cette vérité : avant que l'anarchie leur ait abaissé les cataractes de la vanité ignorante.

— « Ce qui est douteux pour vingt hommes choisis , dit de Haistre, est douteux pour le genre humain entier. Ceux qui croient qu^en multipliant les voix délibérantes on diminue le ddute, connaissent pea l'homme et n'ont jamais siégé au sein d'un corps délibérant. »

— Toujours vrai. Après cela, prenez donc les majorités : pour souveraines.

— « Tout; dit de Maistre, qui sent Timportance du sujet qu'il traite» tout nous ramène aux grandes vérités établies. Il ne peut y ivoir de so-* ciété humaine sans gouvernement^ ni de gouvernement sans souveraineté, ni de souveraineté sans infaillibilité. »

— C'est aussi vrai, aussi clair, aussi incontestable que un est im . Eh bien ! allez au sein d'une assemblée

constituante ; interrogez ses membres, à cet égard ! A peine en trouverez-vous un centième qui reconnaîtra cette vérité. Allez demander à Charenton : si, un est un ; presque tous vous diront : oui.

— « Et ce dernier privilège , continue de Maistre (rinfaillibilité), est

si absolument nécessaire, qu'on est forcé de supposer rinfaillibilité même

dans les souverainetés temporelles (où elle n*est pas), sous peine de voir

l'association se dissoudre. 9

(Dw Pape, t. I, p. 195.)

— C'est vrai. Et, comme toute souveraineté personnelle est devenue impuissante, vous voyez l'association se dissoudre et marcher à la mort : jusqu'à ce que la souveraineté, l'infaillibilité impersonnelle de la science, vienne en relier les éléments; et, la rendre à la vie.

— « On a bientôt dit, s'écrie de Maistre, il faut des lois fondamentor Ie<, il faut une constitution; mais qui tes établira ces lois fondamentales stqoi les fera exécuter? Le corps ou individu quiien aurait la force senit fouveratn, puisqu'il serait plus fort que le souverain ; de sorte que par l'acte même de l'établissement il se détrônerait. Si la loi constitutionnelle est une concession du souverain, la question recommence. Qui empêchera un de ses successeurs de la violer? 11 faut que le droit de ré* iittance soit attribué à un corps ou à un individu , autrement il ne peut itre exercé que par la révolte, remède terrible pire que tous les maux. »

{Ihid., p. 212.)

— C'est incontestable. Mais, quand le droit de résistance ne peut plus être exercé personnellement, la révolte patente ou latente reste en permanence : jusqu'à ce que la résistance impersonnelle , la souveraineté religieuse réelle, soit incontestablement reconnue : par tous ; et, par chacun.

186 DE Là SOUTBRÀIMETÉ.

— « Lorsqu'on a décidé, je TaGcordc par tuppotitiou, dit de llsUtre» qu'on a droit de résister a la puissance souveraine et de la faire rentrer dans les limites, on n*a rien fait encore, parce qu'il reste à savoir quani on peut exercer ce droit, et quels hommet ont celui de Texercer. Les plus ardents fauteurs du droit de résistance conviennent (et qui pourrait en douter?) qu'ail ne saurait être justifié que par la tyrannie. Mais qu'est-ce que la tyrannie? Un seul acte, s'il est atroce, peut-il porter ce nom? S'il en faut plus d'un, combien en faut-il et de quel genre? Quel pouvoir dans l'État a droit de décider que le cas de résistance est arrivé? Si le tribunal préexiste, il était donc déjà portion de la souveraineté, et en agissant sur l'autre portion il Tanéantit; s'il ne préexiste pas, par quel tribunal ce tribunal sera-l-il établi? Peut-on d'ailleurs exercer un droit, même juste, même incontestable, sans mettre dans la balance les inconvénients qui peuvent eu résulter? L'histoire n'a qu'un cri pour nous apprendre que les révolutions commencées par les hommes les plus sages sont toujours terminées par les fous; que les masses en sont toujours les victimes, et que les effurts des peuple^ p5ur créer ou accroître leur liberté finissent presque toujours par leur donner des fers : on ne voit qu'abîmes de tous côtés.

a Haie, dira-i-on, voulez-vous donc démuseler le tigre et vous réduire à l'obéissance passive? Eh bien! voici ce que fera le roi : « 11 prendra vos enfants pour conduire ses chariots, et s'en fera des gens de cheval, et les fera conduire devant son char; il en fera des officiers et des soldats; il prendra les uns pour labourer ses champs et recueillir ses blés^ et les autres pour lui fabriquer des armes. Il fera de vos filles des parfumeuses, des cuisinières et des boulangères a son usage; il prendra pour lui et les siens ce qu'il y a de meilleur dans vos champs, dans vos vignes et dans vos vergers , et se fera payer la dîme de vos blés et de vos raisins pour avoir de quoi récompenser ses eunuques et ses domestiques. Il prendra vos serviteurs, vos servantes, vos jeunes gens les plus robustes et vos bêtes de somme pour les faire travailler à son profit; il prendra aussi la dîme de vos troupeaux et vous serez ses esclaves. » (I Reg., YIU, 11-17 J

« Je n'ai jamais dit, continue de Maistre , que le pouvoir absolu n'entraîne de grands inconvénients sous quelque forme qu'il existe au monde; je le reconnais au contraire expressément : je dis seulement qu'on se trouve placé entre deux abîmes. »

(Dm Pape, t. I, p. 217.)

— Sous rignorance sociale, les deux abîmes, le despotisme et l'anarchie existent nécessairement : tant, que r examen reste compressible. Dès qu'il deviefit

BE lA «aUVEfi AINETÉ. 187

fiocialem^ jDcompFessible ; r.abîme du despotisme ^e comble pea à q^eu ; c'est-à-dire : que Tordre devient impossible par le despotisme, Alors, TaDarchie reste eeule. Et, c'est l'excès de mal qu'elle cause , inévitablement, qui, SEUL, peut faire sentir la nécessilé : d'anéantir la souveraineté du peuple, source d'anarchie ; par Tanéantissement de Tignorance sociale.

Maintenant, écoutez de Maistre. Il va commencer un passage en disant : cessons de divaguer ; et, ce passage ne sera qu'une continuelle divagation. Quand l'ignorance dit : soyons sage ; soyez sûr, qu'elle ne le sera pas.

— « Cessons de divaguer, dît de Mnistre, et prenons enfin notre parti de bonne foi sar la grnnde question de Tobéissance passive ou de la nonrésistance. Veut-on poser en principe — que pour aucune raison ima- {ioable il n'est permis de résister à Tautoritc ? »

— Puis, en note, de Maistre ajoute :

--> « Quand je dis aucune raison imaginable, il va bien sans dire que feichis toujours le cas où le souverain commanderait le crime. Je ne sef(iii pas même éloigné de croire qu'il est des circonstances, piu5«orw&rct*its f^eut' être q%Con ne le croit, où le mot de résistance n*est pas synonyme de révolte, »

— Par exemple, comme en 1789, en 1830 et 1848. C'est-à-dire quand on est le plus fort. Voilà de Maistre îTchirévolutionnaire. Selon lui, les cas de donner des soufflets au souverain, sont beau coup- plus nombreux çionne le croit, dit-il. Quand vous avez un mauvais point de départ ; plus vous êtes logique , et plus vos

188 DE LÀ SOUVEBAIIIETÉ.

conséquences sont absurdes. Ensuite, comment ti vez-YOus ce souverain , auquel on donne des 80q£Bi pour le renverser ? En vérité un souverain auqoelfl possible de donner des soufflets, mérite bien que 86| jets lui crachent à la figure. L'étemelle justice ne jamais de soufflets. Les sots crachent en Tair i!\ les crachats leur retombent sur la figure.

•al ut

192 DE LA SOUTERAIHBTÉ*

— C'est admirable de vérité. Eq époque d'ignorance sociale, il n'y a, en effet, pas d'autre droit pratique possible. Mais, quand l'examen devient incompressible, il n'y a plus d'assentiment social possible : qu'un droit, rendu rationnellement incontestable, vis-à-vis de tous et de chacun. Vous voyez donc qu'à cette époque : il n'y a plus de droit ; plus d'autorité ; plus de légitimité possible : que par l'anéantissement des deux souverainetés, relatives à l'ignorance.

— « Sans une aristocratie plus ou moins forte^ dit encore de Maislre, la souveraineté ne Test pas assez. »

(Dm Pape, t. U, p. 121.)

— Une souveraineté, qui n'est point assez forte par elle-même, est la sujette : de ceux, sur lesquels elle s'appuie. Les souverainetés, relatives à l'ignorance, ne sont : que, des ligues de forts ; pour exploiter les faibles .

De Maistre, comme Pascal et plus que Pascal, avait subi l'influence de l'incompressibilité de l'examen; comme Pascal^il avait voulu se précipiter dansl'abîme de lafoi ; mais, l'esprit d'examen le soutenait sur les eaux ; et, il lui était impossible de noyer son raisonnement. Il se plaignait du vague des expressions ; de l'impuissance de la logique, et ne réfléchissait pas : qu'en époque d'ignorance sociale, les expressions sont nécessairement vagues ; et, la logique nécessairement impuissante. Les expressions justes sont le résultat de la science ; et, non point la science, le résultat d'expressions justes. Quant à la logique, elle est nécessaire-

ment impuissante : tant, qu'elle n'a pas un point de dépsurt parfaitement déterminé. Que feriez -vous, en mathématiques, si vous n'aviez pour point de départ qu'une unité indéterminée^ valant plus ou moins un? Tel est le cas de la logique, pour l'ordre moral. Tant que l'unité morale, I'homme, ne sera point absolument déterminée ; la logique, en fait d'ordre moral, restera impuissante. Et, c'est précisément cette .indétermination, qui constitue l'ignorance sociale, existant depuis l'origine de notre humanité.

— « Rien, dit de Maistre , n^afflige la dialectique comme Tusage de ces mots yagues qui ne présentent aucune idée circonscrite »

{Du Pape, t. n, p. 317.)

— C*est vrai ; mais, tous les mots de Tordre moral en sont là : tant, que l'ignorance sociale n'est point anéantie. Que signifient, déterminément^ les expressions t liberté, égalité, fraternité? Rien, absolument rien^ C'est, pour masquer cette ignorance, que toutes les révélations ont été inventées. Et, quand le masque est arraché, c'est de l'impossibilité de s'en servir, de nouveau, que naît : la souveraineté du peuple , source de toute anarchie.

* Maintenant, écoutez bien !

*— « Le> passage le plus utile de la logique de Port-Royal est sans con* Mit, dit de Ifaistre, le suivant :

^U y a sujet de douter si la logique est aussi utile qu'on l*ima^ t^ » (m* partie, Du raisonnement).

^ Ce qû, continue de Maistre, signifie, pour des gens qui écrivent une ^^•• : file est parfaitement inutile. »

—- Yoilà, de Maistre : niant le raisonnement ; la liu. 13

âOO DE UL SODYEEAINETÉ.

votre fondement de légitimité ! Et, prenez garde d'être révolutionnaire 1 Vous savez : que c'est synonyme d'anarchiste.

— « Que font^ en effet, tous les systèmes, continuef-YOus, par le désa- Yeu mutuel de la force ? Us proclament eux-mêmes qu'il y a une autre légitimité f yiii fondement de toutes les autres^ là LÉGiTunTÉ sb là iài-

Page 1