DU PAPE
lère PROPOSITION.
L'EGLISE EST ANTÉRIEURE AUX SOCIÉTÉS HUMAINES : C'EST EN ELLE ET POUR ELLE QU'ELLES FURENT TOUTES CRÉÉES.
St, Epiphane disait : {a sainte Eglise Catholique est le commencement de toutes choses.
St. Epiphane disait vrai. Il ne faisait qu’expliquer cette parole de St. Paul : le Christ était hier, il est au jourd’hui, ec il sera dans tous les siècles. (1)
Le Christ est le fondement de l'Eglise. C’est de lui et par lui qu’elle reçoit l'existence. Partout où est le Christ, là est l'Eglise. L'on peut donc dire en toute vérité que l'Eglise était hier, qu’elle est aujourd’hui et qu’elle sera dans tous les siècles. Elle était hier, de toute éternité, dans le plan providentiel de la Bienheureuse
(1) Heb. XIII. 8.
Trinité. Elle était hier, encore. dans toute la série des temps qui se sont écoulés depuis la création d’êtres intelligents, appelés à entrer en participation de 'a félicité divine. L'Eglise est contemporaine de l’homme sur la terre. Elle est antérieure à l’homme individuel de droit, ou dans les desseins de Dieu ; elle lui est contemporaine de fait, ou dans l’ordre de l’accomplissement de ces desseins. Elle est antérieure à l’homme social de droit et de fait, c'est-à-dire dans le plan divin et dans l'ordre réel. L'Eglise existait non seulement comme société prévue et prédestinée, mais comme société créée, avant l'existence d'aucune autre société en ce monde. Nous le prouverons tout à l'heure.
L'Eglise est aujourd’hui, Personne ne songe à le nier. Elle sera dans tous les siècles. Elle durera sur la terre aussi longtemps que le monde : voici, lui dit son divin Fondateur, que je suis avec vous jusqu’à la consommation des siècles (1). Et pour affirmer encore davantage, pouvons-nous dire, la stabilité constante de son Eglise, qu'il est venu, en s’incarnant, constituer d’une manière définitive et parfaite, il dit de plus : et les portes de l'enfer ne prévaudront pas contre elle. L'Eglise durera toute l’éternité, lorsque, retournant au sein de Dieu d’où elle est sortie, elle y conduira tous ceux qu’une vie chrétienne aura rendus dignes de voir leurs noms inscrits sur le livre de vie.
L'abbé Rhorbacher dit avec raison au début de son histoire de cette admirable société :
‘“ L'Eglise Catholique, dans tout son ensemble, est la ‘“ société de Dieu avec les anges et les hommes fidèles. ‘“ De toute éternité, elle subsistait en Dieu, ou plutôt “ était Dieu lui-même : société ineffable de trois person- ‘“ nes dans une même essence. Maintenant elle traverse 4 les siècles, elle passe sur la terre pour nous associer à “ cette unité sainte, universelle, perpétuelle, et s’en re-
(1) Matth. XXVIIF, 20.
4 tourner avec nous dans l’éternité d’où elle est sortie.
‘ En attendant de l’y voir et de l’y admirer un jour, it nous redisons ce que nous avons appris de son passage # dans le temps. ”
Et le savant historien déroule. dans ses vingt-neuf volumes, le tableau complet de l’histoire de l'Eglise, embrassant l'humanité toute entière, en tout temps et en tout lieu.
Et, qu'on veuille bier le remarquer, cette manière d'envisager l'Eglise n’est pas un produit grandiose et magnifique de l'imagination. C’est de la réalité. C’est une vérité énoncée dans nos livres saints, et enseignée, d’après l’Ecriture, par les Pères de l'Eglise et les Théologiens.
L'Enseignement théologique, basé sur l’enseignement de l’Apôtre des gentils, nous apprend que non-seulement Dieu voit et connait toutes choses en son Verbe, mais que c’est dans ce Verbe fait chair qu’il contemple et développe tout l’ordre de la sanctification des élus. Ainsi le Christ est l'unique médiateur entre Dieu et les créatures intelligentes, le fondement, le chef de l'Eglise, en tous les temps, en tous les lieux et dans tous les états : avant la loi écrite, sous la loi écrite, et sous la loi de grâce.
L'Enseignement catholique nous fait connaitre que l'Eglise de Dieu sur la terre n’est pas, comme es sociétés qui ont pris naissance au sein de l'humanité, une association passagère, à laquelle le temps peut assigner des limites, ou l'humanité, fixer des bornes ; mais une société éternelle car elle est d’un ordre supérieur ; elle est une société divine-humaine : société divine, parce qu’elle vient de Dieu directement et immédiatement, et qu’elle embrasse Dieu, dans la personne du Verbe, le fondement et le chef de l'Eglise ; société humaine, parce qu’elle comprend les êtres huinains comme ses membres, ‘Qui ignore que la doctrine Catholique distingue, d’ailleurs, trois états dans l’Eglise : l’état initial, l'Eglise militante, ou la société des hommes qui combattent dans
la foi, l'espérance et la charité de Jésus-Christ, lesennemis du salut, et travaillent ainsi à mériter, par leur coopération à la grâce, la possession de la gloire dans la vision surnaturelle de Dieu. L'état purificateur, ou l'Eglise souffrante, comprenant ceux des hommes qui ayant soutenu avec courage les combats de la vie, ont cependant encore quelque chose à expier de leurs péchés avant d’eatrer dans le sein de Dieu. L'état final, l'Eglise triomphante, ou la société des Anges et des hommes régnant éternellement dans le ciel avec Jésus-Christ, dans la gloire de la Très-Sainte Trinité.
‘“ Ces trois états, dit un écrivain de renom, (1) sont, les ‘€ états d’une seule et mème société; car comme l’exis- “ tence de l’homme est un tout moral qui commence ici- ‘ bas par la vie présente, et doit se continuer dans l’éter- ‘ nité au-delà des temps, de même l’ Eglise est un tout moral qui commence ici-bas par l'Eglise militante, se ‘€ purifie pleinement dans l'Eglise souffrante, et se conti- “ nue dans la béatitude de l'Eglise triomphante.”
Voilà l'Eglise considérée dans son ensemble et dans la vérité. Evidemment c’est de l'Eglise dans son passage sur la terre dont il doit être question ici, c’est de l'Eglise société en ce monde. Mais tout le monde conviendra quo pour se former une idée juste et exacte de cette société, de sa nature, de ses prérogatives, il n’est pas inutile de l’envisager avec cette ampleur de vue que la foi nousdonne sur elle.
C’est, du reste, en portant nos regards au-delà de la sphère étroite des vaines théories modernes, qu’il nous devient facile de comprendre comment l'Eglise n’est pas contenue, comme quelque chose de plus étroit, dans l'enceinte plus vaste de l’hurnanité, mais comment, au contraire, elle embrasse de droit l'humanité toute entière, dans tous les temps et dans tous les lieux. L'Eglise n’est pas surbordonnée aux sociétés humaines. mais ‘lle domine tout.
(1) Maupied, l’Ægtise et les lois éternelles, page 3.
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Elle n'est pas postérieure aux associations naturelles, mais elle leur est antérieure. Toutes furent créées en elle, et pour elle.
L'erreur sur ce point s'est manifestée sous plusieurs formes.
Les uns, partant du principe que l'Eglise est sujette à l’'égarement et à la corruption, la soumettent à la loi de la réforme. Ils font dater leurs Eglises réformées d’une époque plus ou moins récente, en leur donnant le nom de ceux qui se sont mis à la tète du mouvement. Pour eux, ils sont donc conséquents quand ils affirment que l'Eglise est postérieure aux sociétés humaines. Mais ces églises, en réalité — formées dans l’Etat auquel elles demeurent subordonnées, ne sont pas l'Eglise du Christ. Ce sont des églises bâtardes fondées sur un mélange d'institutions humaines avec un reste de croyances chrétiennes, qui disparaît d’ailleurs de plus en plus chaque jour, sous les coups répétés du rationalisme. N'ayant pas à nous en occuper dans cet écrit, nous les laissons de suite de côté.
D’autres placent d’une manière absolue l'origine de l'Eglise à la venue de Jésus-Christ, qui, selon eux, l’aurait créée au sein des sociétés préexistantes. Elle leur serait conséquemment postérieure. A la tête de cette école figure M. Portalis, qui, dans ses rapports sur les articles organiques, prétend que l'Eglise étant créée postérieurement aux sociétés humaines, doit leur être asservie, et recevoir d'elles tout droit reiatif à l’ordre extérieur, tel que le droit de posséder des biens temporels. {est étonnant de voir combien il y a d’esprits, même élevés dans l'Eglise, qui, sans admettre les conséquences de M. Por-
tal's dans toute leur crudité, adhèrent cependant à son principe. Ils refusent de croire à l'existence de l'Eglise dès l’origine du monde, bien qu’il ne puisse y avoir de doute là-dessus, comme nous le verrons bientôt.
Une troisième catégorie, celle qui renferme le plus.
(1) Joan, XVIII, 36.
a arm
grand nombre d’adhérents parmi les catholiques, comprend les faux interprètes du texte de l’Ecriture : mon royaume n'est pas de ce monde. ‘1j A leurs yeux l’humanité ne fut pas créée dans l'Eglise, ou plutôt avec l’Eglise, mais l'Eglise fut créée au sein de l'humanité. Ils ne font pas difficulté de croire à l'existence de l'Eglise avant la venue de Jésus-Christ sur la terre ; ils ne professent pas d’une manière explicite qu’elle soit postérieure aux sociétés humaines, mais ils adhèrent aux conséquences. Société, selon eux, absolument spirituelle, ils la font dépendre, dans son existence temporelle, des sociétés humaines, tout en affirmant son indépendance dans l’accomplissement de sa mission spirituelle.
Cette dernière erreur est la plus subtile et la plus dangereuse. Elle sert, en effet, de base à la plus grande partie des adversaires de la souveraineté temporelle du Pape. Or, il est facile de prouver par Ecriture que l'Eglise est antérieure, d’une manière absolue, et dans toute la rigueur du terme, à toutes les sociétés humaïines.
L'Eglise est une société divine-humaine. Dieu en est le principe et le créateur. Jésus-Christ en est le roi et le créateur avec le Père; l’hommr en est le sujet. Jésus- Christ en est la tête ; l’homme en forme le corps et les membres. Or, cette société est antérieure, d’abord, dans le plan divin, à toutes les sociétés humaines. St. Jean, inspiré par l'Esprit Saint, nous apprend que l'Eglise est en Jésus Christ l’objet de l’amour du Père avant la création du monde :
“ Mon Père, je veux que là où je suis ceux que vous ‘ m'avez donnés y soient avec moi, afin qu’ils contem- ‘ plent ma gloire que vous m'avez donnée, parce que ‘vous m'avez aimé avant la création du monde.” (1)
C’est, du moins, l'interprétation que donnent à ce texte de l’Ecriture plusieurs écrivains, entre autres Maupied
(1) Joan. XVII, 24.
S, Com- ‘e: mon l’huma- > l’Egli- Ils ne e avant fessent ire aux 1ences.
ont détés hus l’ac-
1s danrrande le du re que t dans umai-
en est et le 'ésuset les dans Jean, te est cré-
dans son ouvrage déjà cité. (1) St. Paul, du reste, dit en
termes très explicites :
# Dieu le Père nous a élus en Jésus-Christ avant la ‘“ création du monde afin que nous fussinns saints et ‘ irrépréhensibles devant ses yeux dans la charité ; nous ‘ayant prédestinés par le dessein de sa volonté pour & nous rendre ses enfants adoptifs par Jésus-Christ.” (2)
Si donc Dieu a élu et prédestiné l'Eglise, s’il l’a adoptée comme sienne en Jésus-Christ, s’il l’a aimée avant la création du monde, il faut en conclure que c’est pour elle qu'il a créé le monde. C’est encore ce que nous apprend l’apôtre en termes non équivoques :
‘ Car toutes choses sont à vous... soit le monde, soit # la vie. sait les choses présentes... soit les futures : tout ‘€ est à vous ; et vous êtes à Jésus-Christ ; et Jésus-Christ ‘est à Dieu.” (3)
Si des hautes sphères des desseins éternels de Dieu
‘nous descendons sur la terre, et suivons, dans l’ordre
concret, l’accomplissement de ces desseins, nous voyons que Dieu commence à les réaliser, dès le commencement, en créant le premier homme dans l’état surnaturel. Moïse nous apprend, au nom de l'Esprit Saint, que le premier homme fut créé à l’image de Dieu, c’est-à-dire qu’il fut créé Dieu, non en essence, mais en image. Or, l'essence divine consiste dans l'intelligence engendrant le Verbe, et dans l'amour mutuel du Père et du Fils, ou l'Esprit Saint. L'homme a été créé à l’image de Dieu, c’està-dire avec une intelligence capable de connaître Dieu, et une volonté capable de l'aimer ; mais il ne peut le connaitre, selon la parole de l’Apôtre, que comme dans un miroir, per speculum in enigmate, (4) à travers les créatures. La vision essentielle de Dieu est naturellement
(1) Page 112.
(2) Ephes. I, 4 et 5.
(3) I Cor, III, 22 et 23.
(4) I Cor. XIII, 12.
impossible à tout être créé. Entre la créature la plus parfaite et Dieu, il y a l'infini. La force naturelle, nécessairement bornée, ne peut franchir l’infini. Mais, ainsi que nous le déclare St. Paul revenant du troisième ciel, (1) ce que l'œil de l’homme ne saurait voir, ce que son oreille ne saurait entendre, ce que son cœur ne saurait soupçonner, Dieu le lui prépare dans son infinie bonté. Dieu se charge de combler lui-même l’abime qui sépare l’homme de lui. Il veut qu'il le connaisse dans son essence comme lui-même se connaît, l'aime comme il s'aime lui-même, soit heureux de son bonheur, glorifié de sa gloire. Et pour cela il surajoute à la nature de l'homme, en créant Adam, une forme supérieure qui le rend participant de la nature divine elle-même, divinæ consortes naturæ, (2) selon la parole de St. Pierre. Cette forme supérieure, ce don surnaturel, s'appelle la grâc. C’est un dogme de foi que l’homme fut constitué dans ‘4 grâce dès sa création. Par la nature, Dieu donne l’homme à lui-même ; par la gârce il se donne lui-mème à l’homme. : Par la grâce l’homme se trouve rapproché de Dieu, uni à lui par les liens d’une société : et c’est évidemment la première qui ait été créée sur la terre, puisque la famille n'existait pas encore, et bien moins l'Etat, qui devait sortir de la famille agrandie. Cette société est l'Eglise.
‘ L'état surnaturel, dit Maupied, (3) n’est autre chose ‘‘ que l'Eglise, elle est l’état, la société des hommes fils ‘ adoptifs de Dieu par la grâce et la sanctification en ‘* Jésus Christ. Dieu donc en créant Adam dans cet état, ‘ créa l'Eglise, la famille dont Dieu était le père et Adam ‘ le fils, la société dont le Christ était le roi et Adam le ‘“ sujet. Un seul ne forme pas une société ; mais dès ‘qu'il y a un supérieur et un inférieur, un roi et un ‘sujet, il y a société. Mais quelle société plus noble et ‘‘ plus sainte que celle de Dieu avec Adam ? Elle est si
(t) Cor. II, 9.
(2) II Pet, 1,4.
(3) L'Eglise et les lois éternelles, page 114.
la plus nécess, ainsi iel, (1) e son aurait bonté.
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“ bien une société complète que Dieu s’en fait le législa-
‘teur; il pose lui-même les conditions de l'alliance dont la fidèle observation conduira l’homme à sa 4 destinée.”
L'Eglise existait donc, dans la. réalité, dès l'origine de l'humanité. C'était l'Eglise de la justice originelle, ou simplement l'Eglise originelle.
On pourrait se demander si l'Eglise originelle était l'Eglise du Christ, cette Eglise dont Jésus-Christ est le fondement, le chef, la tête, le roi, le suprème législateur ? — D'abord, c’est un dogme de foi défini par le saint Concile de Trente (1), que nul homme ne peut être justifié que par la grâce divine de Jésus-Christ. Bien que cette définition du Concile se rapporte directement à l’état de déchéance, cependant, ‘dit l’auteur que nous venons de citer, comme ses termes sont généraux, on doit aussi les rapporter à l’état de justice originelle dans lequel Adam fut créé.
C'est d’ailleurs une opinion soutenue par des théologiens d’une grande autorité, entre autres par Suarez, que la grâce de Jésus-Christ est le principe de la sancti-
fication, non-seulement de l’homme avant sa chûte, mais aussi des anges; et qu°, quand bien mème l’homme n’eût point péché, le Verbe divin se serait cependant incarné.
De plus, le catéchisme du Concile de Trente enseigne que, par l'union admirable de la nature divine et de la nature humaine, Jésus-Christ a mérité que, lors même qu'il ne fût point mort pour nous, il eût cependant été constitué le Seigneur de toutes les créatures (2. Enfin l’apôtre St. Paul, toujours dans son langage explicite, dit: ‘ Nous sommes l'ouvrage de ses mains, créés en Jésus-Christ pour les bonnes œuvres que Dieu nous a préparées, afin que nous marchions en elles?” (3). Si
(1) Session VI, canons 1 et ?.
(2) {re partie, chap. VIII.
(3) Ephes. Il, 19.
donc la foi nous enseigne, d’un côté, que l’homme fut créé dans l’état de grâce, et, de l’autre, qu'il fut créé en Jésus-Christ, il devient hors de doute que la grâce originelle était la grâce de Jésus-Christ, et que par conséquent l'Eglise originelle était réellement l'Eglise de Jésus-Christ.
Indépendamment de cette dernière conclusion, que l'on pourrait peut-être encore trouver sujette à contestation, il n’en demeure pas moins bien établi que l'Eglise de Dieu, société divine-humaine, existait dès l'origine de l'humanité, avant la création de la famille et des autres sociétés de l’ordre naturel, et qu’elle leur est, par conséquent, antérieure à toutes.
Nous ne croyons pas être entré inutilement dans ces considérations théologiques, qui suffiront à donner au lecteur une idée exacte de l'Eglise dans sn existence primitive, et de son ancienneté dans le monde.
C'est dans l'Eglise que Dieu créa la société conjugale, pour la développer dans ses membres. C’est donc pour l'Eglise et à cause d'elle qu’est créée cette première société de l’ordre naturel. A plus forte raison en sera-t-il ainsi de la société civile, lorsque la multiplication des familles nécessitera la création d’une association entre les diverses familles.
Cependant la révolte de l’homme contre l'autorité divine brisera bientôt l'alliance établie entre Dieu et lui. L'Eglise originelle est anéantie. Il devient nécessaire, ou que l’homme séparé de Dieu périsse pour l'éternité, ou que Dieu, par son action immédiate et toute-puissante, rétablisse la société divine-humaine, et reconstitue l’Eglise. Il avait créé l'Eglise originelle par son Verbe créateur ; il va restaurer cette Eglise détruite par son Verbe régénérateur et Sauveur. (Car la foi nous enseigne que Dieu, qui ne voulait pas que son Eglise .cessât d'exister sur la terre, la rétablit aussitôt après la chute, en la fondant sur la même base mais par de nouveaux moyens, c’est-à-dire sur la promesse de la venue du Verbe en qualité de Rédempteur.
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C’est donc au sein de l'Eglise restaurée que naissent Caïn, Abel et tous les enfants d'Adam.
Par suite de la chute originelle, l'empire de Satan ne disparaîtra pas complètement de la terre. Dieu a rétabli son Eglise ; Satan établira aussi la sienne, en y constituant pour premier chef le premier fratricide. Ceux des enfants d'Adam qui demeurent fidèles à l’alliance avec Dieu et vivent au sein de l'Eglise par leur obéissance à l'autorité déposée entre les mains des patriarches, s’appellent les enfants de Dieu. C’est l'Eglise dans la première période de sa restauration après la chute du premier homme. La race des infidèles se nomme les enfants des hommes.
Les Saintes Ecritures sont remplies de textes montrant l'autorité pontificale en Seth, Enos et les patriarches qui leur ont succédé.
“ L'autorité d'Adam et de ses successeurs jusqu’à Noé, ‘ dit avec raison Maupied (1), renferma les deux pouvoirs, ‘“ celui de l’ordre naturel et celui de l’ordre surnaturel. ‘ Cela n’a pas besoin d’aucune démonstration, le con- ‘{traire ne pouvant être soupçonné ni appuyé d'aucun ‘ indice. ”
Les enfants de Dieu se rapprochent des enfants des hommes et s'unissent avec eux, et l'esprit du mal en fait son bénéfice. En effet, du mélange des deux sociétés, nous dit la Genèse, sortent des hommes méchants et forts, qui étendent leur domination tyrannique sur les fidèles. Ils oppriment l'Eglise ; ils y sèment le mépris des lois de Dieu et l’amour de la liberté du mal, l’aumour de la licence, ainsi que les impies l'ont toujours fait depuis, et surtout dans les temps modernes ; et bientôt la corruption devient générale. La lutte entre l'Eglise de Dieu et l'Eglise de Satan tourne à l'avantage de Satan. Mais Dieu veille sur son Eglise, comme il a toujours veillé sur elle. Il ne veut pas qu’elle périsse. Dans le danger où elle se trouve, il intervient lui-même dans la
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lutte, et sauve son Eglise en détruisant le genre humain : nouvelle preuve manifeste que c’est pour elle que le monde fut créé. ‘“ Par le déluge, ” dit l’'Auteur que nous avons déjà cité (1), ‘“ Dieu sauva son Eglise pour laquelle «6 il avait créé le monde... Il faisait comprendre quelle est « l’énormité du crime de ceux qui se révoltent contre l’autorité divine de l'Eglise, qui veulent la dominer et la “ corrompre, et se substituer ainsi à la place de Dieu. “ Mais l'Eglise, fidèle et ferme dans la foi, ne périt pas, à “ cause de sa fidélité et de son obéissance à la loi de Dieu, “ ainsi que nous l’apprend l’Apôtre (aux Hébreux, XI, 7); “ ce que confirme St. Pierre (Ile épitre, 11, 5). Noé, pontife “ de son peuple, prédicateur et observateur de la justice, est sauvé. Le déluge fut comme une seconde création. & Dieu renouvelle son alliance avec Noé et ses enfants ‘€ et avec leur posterité. Cette alliance n’est autre chose “ que l'Eglise, dont Noé est comme le restaurateur, et & dont Sem sera, après lui, le pontife et le roi, lieutenant “ du Christ ; c’est pourquoi il en reçoit la bénédiction avec la promesse qu’il naîtrait de sa race. ”
Les descendants de Noé, en se multipliant, forment des nations ; mais bientôt dans leur sein les vérités connues par la révélation primitive et transmises par Noé qui les avait conservées, tombent graduellement dans l'oubli. Les peuples abandonnent le culte du vrai Dieu pour se livrer à l’idolâtrie. Alors Dieu qui veille constamment sur son Eglise, et ne veut pas qu’elle soit bannie de la terre, jette ses regards sur Abraham. Il en fait le père d’un peuple choisi entre tous les autres, et ce peuple sera le centre de l'Eglise.
Et pour que ce peuple conserve à jamais le souvenir vivace de ses lois, il les imprime lui-même sur des tables de pierres qu’il confie à la garde de la race sacerdotale dans la nation sainte. Alors commence une nouvelleépoque dans l'Eglise : celle de la loi écrite. L'histoire.
(1) Pages 123 et 124.
ain :
e le ous 1elle e est l’auet la Jieu.
as, à Jieu, QUE ntife tice, tion.
fants hose ur, et nant ction
ment con- Noé dans Dieu onsbanfait
détaillée de l'Eglise sous la loi écrite est contenue dans les livres saints.
Enfin lorsque les temps fixés dans les décrets divins, pour l’accomplissement de la promesse seront révolus, le Christ apparaîtra en personne, d’une manière visible, revêtu de la nature humaine, pour constituer définitivement son Egiise. C’est l'ouverture de la grande époque de la loi de grâce, qui doit se contituer jusqu’à la fin des temps.
Voilà à grands traits l’histoire de l'Eglise telle que nous la trouvons consignée dans les Saintes Ecrituresdepuis son origine. Nous y voyons quatre époques parfaitement distinctes : 1° l'Eglise de la justice originelle ; 2° l'Eglise de la promesse après la chûte et renouvelée après le déluge, ou l'Eglise avant la loi écrite ; 3e l'Eglise sous la loi écrite; 4° l'Eglise sons la loi de grâce. L'Eglise est donc aussi vieille qne le monde. Elle est contemporaine de l’homme. Elle est antérieure à toutes les sociétés humaines sur la terre.
Outre l’enseignement de l’Ecriture, nous avons encore là-dessus celui de la tradition catholique.
Eusèbe de Césarée commence son histoire de l'Eglise par la création, à laquelle il fait remonter l’origine de l'Eglise. Au second chapitre du premier livre, il prouve la préexistence de Jésus-Christ, et il le montre créant le monde avec son Père; puis il ajoute: ‘ C’est ce Christ que tous ceux qui, dès la première origine du genre humain, ont fleuri par la gloire de la piété et de la religion, ont tous contemplé et reconnu par les yeux purs de l'esprit, et lui ont rendu le culte qui lui était dû comme au ‘‘ Fils de Dieu.”
An chapitre IV il prouve que la religion prêchée par Jésus-Christ, lors de sa venue comme homme dans le monde, n’est ni nouvelle ni étrangère, mais qu’elle a été pratiquée dès l’origine du mondé, avant et ap. os le dé. luge
St. Augustin, dans sa Cité de Dieu, fait aussi l’histoire de l'Eglise en la faisant remonter à la création. Il ex-
plique son origine d’une manière très-étendue au livre onzième et aux trois suivants. Aux livres quinzième et suivants, il expose le développement de l'Eglise d'Adam à Noé; de Noé à Abraham, d'Abraham à Samuel, de Samuel à Jésus-Christ.
St. Grégoire le Grand expliquant la parabole du Père de famille envoyant des ouvriers à sa vigne, rapportée en St. Mathieu (1), dit: ‘ Qui est représenté par ce père ‘“ de famille si ce n’est notre Créateur, dont la provi- ‘ dence gouverne ses créatures, et tient tous ses élus “ sous sa domination paternelle? La vigne est l'Eglise ‘ universelle qui, depuis le juste Abel jusqu’au dernier “élu qui doit naître à la fin du monde, produit ‘ autant de saints que de rameaux. Dans le Père de fa- “ mille envoyant des ouvriers à sa vigne le matin, à la “ troisième, à la sixième, à la neuvième et à la onzième ‘ heures, nous voyons Dieu ne cessant d'envoyer, de- “ puis le commencement du monde jusqu’à la fin, des ‘ prédicateurs de la vérité avec mission de former le # peuple fidèle. En effet, le matin est depuis Adam à & Noë, la troisième heure de Noé à Abraham, la sixième & heure d'Abraham à Moïse, la neuvième heure de Moïse “ à la venue de Jésus-Christ, et la onzième heure de & Jésus-Christ à la fin des temps.
Dans aucune de ces époques Dieu n’a cessé d'envoyer 4“ des ouvriers pour travailler à la vigne de son Eglise : d'abord les Patriarches, ensuite les Prophètes et les « Docteurs de la loi, enfin les Apôtres” (2).
D'autres Pères de l'Eglise, après lui, ont également distingué ces divers âges dans l’Eglise, à savoir, son enfance depuis Adam, son bas-âge depuis Noé, son adolescence depuis Abraham, sa jeunesse depuis Moïse, sa virilité ou son âge parfait depuis Jésus-Christ.
A l’enseignement des Pères de l'Eglise vient se joindre celui de tous les théologiens, qui établissent avec St.
(1) Math. XX.
(2) Homelie 19e in Evang, — Patrolog de Migne, vol. 76, col. 1154.
Thomas (1) que ‘“ les patriarches et les justes d'autrefois en se conformant à l’ancienne loi se trouvaient unis à Jésus-Christ par la même foi et la même charité que les chrétiens sous la loi nouvelle, en sorte qu'ils appartiennent à la même Eglise que nous.”
C'est donc une vérité certaine, basée sur les Saintes Ecritures, la tradition et la doctrine catholique, que l'Eglise fondée sur Jésus-Christ est contemporaine de l’homme et est, par conséquent, antérieure à toutes les autres sociétés sur la terre.
Il nous reste maintenant à examiner quels sont les droits appai iant à l'Eglise comme société dans son existence temporelle en ce monde.
(1) Sum. théol. IL, qu. 8, art, 3, ad 3.
2me PROPOSITION.
L'ÉGLISE A TOUJOURS EU LE DROIT DE POSSÉDER. ET ELLE LE TIENT DU DROIT DIVIN LUI-MÊME. (CONSÉQUEMMENT TOUTE ATTEINTE APPORTÉE A CE DROIT EST UNE VIOLA- TION NON-SEULEMENT DU DROIT NATUREL MAIS AUSSI DU DROIT DIVIN, EST NON-SEULEMENT UN VOL MAIS UN SACRI- LÉGE.
L'Eglise est une société parfaitement organisée. Elle a sa hiérarchie propre, hiérarchie instituée par Dieu luimême. Elle a tout ce qui est essentiel à une société complète et indépendante. |
Société divine-humaine, dont les membres sont les hommes vivants sur la terre, elle est une société visible, extérieure et corporelle ; elle tient en conséquence de sa nature et de son origine tous les droits à l’e::.tence corporelle et temporelle en ce monde.
Cela est du domaine de la certitude. Il est donc certain que l'Eglise a le droit d'acquérir et de »osséder des biens temporels.
Le droit de propriété est un des droits fondamentaux de l'Eglise, parce qu’il est la condition essentielle de sa liberté, soit dans son existence, soit dans l’accomplissement de sa mission. Aussi les adversaires de l'Eglise, les hérétiques et les incrédules, poussés par leurs tendances à la faire disparaître de la face de la terre, se sontils attaqués avec acharnement à cette importante prérogative.
Voyant l'Eglise en possession de grandes richesses employées tant à maintenir la liberté de son existence temporelle, qu’à faciliter l’accomplissement de sa grande mission d'évangeliser les peuples, ils se sont emparés de quelques textes des Saintes Ecritures qu’ils n'ont pas compris, ou ont feint de ne pas comprendre; et ils ont bâti, sur une fausse interprétation donnée à la parole sa-
crée, la théorie absurde qui refuse péremptoirement à l’'Eglise le droit de posséder des biens temporels, à moins que ce droit ne découle des sociétés temporelles. Partant de ce principe, ils ont vu bien vite qu'ils se heurtaient contre l’histoire de tous les siècles passés L’histoire, en effet, a toujours reconnu et proclamé ce droit appartenant à l'Eglise. Il fallait fausser l’histoire. Ils l’ont faussée. Ils ont imaginé et ont répété sur tous les tons, pour tromper lasimplicité du vulgaire, que l'Eglise Romaine n'a commencé à posséder des biens temporels qu’au neuvième siècle. Ils ont crié à la déviation de la ligne de conduite tracée par Jésus-Christ et les Apôtres, et les successeurs des Apôtres durant les premiers siècles. C’est assez dire qu'ils ont crié bien haut, les uns à la réforme, les autres à la destruction totale de l'Eglise.
Les premiers prétendant réformer n’ont réussi qu’à se déformer eux-mêmes en se dépouillant des biens spirituels dont l'Eglise s'était efforcée de les enrichir. Les seconds, voulant détruire une institution divine, ne sont aboutis qu’à leur propre ruine. Ilest facile de prouver par l’Ecriture, par l'exemple de Jésus-Christ et des Apotres, et par la pratique de l'Eglise et ses enseignements, que l'Eglise a réellement, de droit divin aussi bien que de droit naturel, le droit de posséder, non-seulement par ses membres en particulier, mais comme corps, les biens temporels qu’elle acquiert par des titres légitimes.
Pour rendre plus facile l’exposé de cette preuve, nous considèrerons {° l'Eglise avant Jésus-Christ; 2° l'Eglise durant le séjour de Jésus-Christ sur la terre; 30 l'Eglise Apostolique; 4° l'Eglise des trois premiers siècles ; 50 l'Eglise de Constantin jusqu’au neuvième siècle.
10 L'Eglise de Dieu a, de droit divin, possédé des biens temporels depuis le commencement du monde jusqu'à la venue de Jésus-Christ.— Si, remontant au commencement des choses, nous entrons, guidés par la lumière de nos livres Saints, dans le sanctuaire des desseins éternels du Créateur, nous apprenons que Dieu fit la terre pour y placcr des êtres doués d’une intelligence capable de le
connaître et d’un cœur capable de l’aimer, et destinés à entrer en société avec la divinité Dieu ne plaça pas l’homme sur la terre uniquement pour y jouir de ses biens passagers, mais principalement pour le connaître, l'aimer et vivre par conséquent en société avec Lui. Société, en effet, dit union dont le lien réside dans l’intelligence et le cœur. Tout cela est certain parce que c’est de foi. Dieu créa le monde en vue de cette société divine-humaine, qui n’est autre chose que l'Eglise ainsi que nous l'avons démontré plus haut. Ilest donc vrai de dire que Dieu créa le monde pour son Eglise. C’est à elle qu’il donna la terre avec tout ce qui a vie et mouvement sans exCcepter les herbes et les légumes, selon l'expression de la Bible. Assurément personne ne se mettra sérieusement en tête que Dieu ne fit pas le monde en vue d'y placer des êtres capables de le connaître, de l’aimer, et de le glorifier dans la contemplation de ses œuvres dans le temps, pour mériter de le glorifier ensuite dans la contemplation de sa divine essence dans l'éternité.
C’est donc, nous le répétons parce que c’est une vérité fondamentale que l’on perd trop souvent de vue, c’est donc à l'homme créé dans ce but, à l’homme constitué dans l'état surnaturel, à l’homme membre de la société divinehumaine, à l’homme membre de l'Eglise que Dieu donna la terre. ‘“ Dieu, lisons-nous dans la Genèse (1), créa l'homme à son image ; il créa l’homme et la femme. Et Dieu les bénit et leur dit : “ Croissez et multipliez-vous, remplissez la terre et vous l’assujettissez, et dominez sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel, et sur tous les animaux qui se meuvent sur la terre. Et voilà que je vous ai donné toutes les herbes qui portent leur graine sur la terre et tous les arbres qui ont en eux-mêmes la semence de leur espèce, afin qu’ils vous servent de nourriture à vous et à tous les animaux. ”
Maupied commentant ce texte dit : (2) ‘ La société con-
(2) L'Eglise et les lois élernelles des sociélés humaines. Chap. V, page 115. :
jugale est instituée dans l'Eglise universel!e, elle en procède ; elle est cette Eglise même dans sa portion humaine. C’est à cette société sainte et surnaturelle, c'est à l'Eglise que Dieu donne la terre pour domaine avec toutes les créatures qui l’habitent. ”
Rejeter cette première et essentielle vérité serait d’ailleurs admettre que l’homme ne peut acquérir le droit de posséder qu’à la condition de sortir de l’état surnaturel dans lequel Dieu lui-même l’a constitué, de rompre les liens de la société divine-humaine qui l’unissent à son Créateur, en un mot de sortir du sein de l'Eglise : théorie absurde, contraire au simple bon sens en même temps qu’elle est impie et injurieuse pour Dieu.
L'homme, par sa désobéissance au précepte divin, a brisé la société divine-humaine. Que fera Dieu? Abandonnera:t-il à sa créature révoltée, à l'homme qui se détourne de lui, le monde qu’il avait créé pour l’homme uni à lui ?—Non. Il avait fait la terre pour y établir son Eglise, l'y développer, la faire marcher à travers les sentiers d’ici-bas vers le terme de sa destinée: la gloire de la vision béatifique.
Il ne iaissera pas son œuvre détruite. Il la restaurera par la promesse d’un Rédempteur. Et à l'Eglise de la justice originelle succèdera l'Eglise fondée sur la promesse ; et c’est à l’homme toujours membre de la société divine, c’est à l'Eglise par conséquent que Dieu laissera la propriété de la terre et de ses biens.
Tous les hommes sont créés pour vivre en société avec Dieu. La promesse d’un Rédempteur n’est pas faite à Adam pour lui seul, mais pour tous ceux qui naîtront de lui, pour tous et chacun des hommes sans exception. Cependant Dieu laisse à l’homme sa liberté. Il lui donne le libre arbitre, cette noble faculté qui le distingue de tous les animaux sur la terre; et il veut que chaque homme coopère volontairement et librement à son rachat. Ilen résultera que beaucoup, abusant de leur liberté, pourront se séparer et de fait se sépareront de l’Eglise de Dieu, et ne voudront vivre que pour la terre et.
jouir de ses biens, tout comme s’iis n'étaient créés que pour cela. Et en brisant les liens de la société surnaturelle qui les unit à Dieu, ils conservent toutes les facultés et tous les besoins de la nature. Dieu qui a fait lui-même la nature humaine avec ses besoins, n’enlève pas à ces créatures ingrates le droit de jouir, comme les créatures fidèles, des biens de la terre,et de les posséder. Mais ne serait-ce pas le comble de l'absurde que de prétendre qu'eux seuls, parce qu’ils perdent de vue leur noble fin pour courber leur front vers la terre, auront, comme un privilége à eux appartenant, le droit de posséder les biens que Dieu y a mis pour tous et plus particulièrement pour les siens ? Ils formeront des sociétés de l’ordre purement naturel : mais ne serait-ce pas encore le comble de l'absurde que de prétendre que ces sociétés seules auront le pouvoir de posséder, comme corps, à l'exclusion de la société des hommes restés fidèles à Dieu, c’est-àdire à l'exclusion de l’Eglise ? Cette question mise en régard des considérations qui précèdent n’a besoin que d’être posée pour être résolue aux yeux de tout esprit sérieux et libre des préjugés enfantés par les vaines théories modernes.
Durant la première période de l’existence temporelle de l'Eglise, nous voyons celle-ci, sous l'autorité de Seth et des patriarches ses successeurs, en possession de biens et de territoires, et marchant graduellement, sous le regard protecteur de Dieu, vers son développement.
Lorsque, le mal se répandant sur la terre, l'Eglise de Dieu sera tombée sous la domination des infidèles, et que ceux-ci se seront tyranniquement rendus maîtres de toute la terre habitée, Dieu viendra anéantir le genre humain corrompu, sauvera son Eglise en sauvant la famille qui en est le centre ; et, après la grande catastrophe, Dieu renouvellera son alliance avec Noé qu'il avait déjà choisi pour être le pontife de son peuple après Henoch, puis confirmera le grand acte de donation de la terre, qu’il fit dès le commencement à son Eglise. “€ Voilà que j'établirai mon alliance avec vous et avec
votre race après vous.” (1) ‘ Tout ce qui a vie et mouvement sera à vous pour vous nourrir, Comme je vous ai donné les légumes et toutes les herbes.” (2)
Les commentateurs du texte sacré s'accordent à dire
que Dieu détruisit le genre humain par le déluge pour
rendre à son E glise son indépendance et le libre exercice de son droit de propriété. De droit divin aussi bien
que de droit de création cette prérogative appartient à
l'Eglise, qui en a joui depuis Adam jusqu’à Noé. Cette prérogative lui est nécessaire comme moyen de ramener tout à Dieu, de procurer la vie surnaturelle à tous les hommes, et de les amener à la glorification de leur Créateur. Dieu est lui-même jaloux de cette importante prérogative qu’il a donnée à son Eglise, à un tel point
que les infidèles ont à peine réussi à la lui enlever, qu’il
se hâte de les balayer de la terre.
Le second schisme commencé par Nembrod, comme le premier consommé par Caïn et sa race, conduira de nouveau les hommes dans l’égarement, l'oubli de Dieu et de son alliance, et les fera sortir du giron de l'Eglise. La domination tyrannique des successeurs de Nembrod,
à Babylone, après avoir corrompu les peuples asservis à
l'idolâtrie, pèsera même sur la famille sacerdotale de Sem, et menacera l'existence de l'Eglise en lui enlevant son indépendance et le libre exercice de son droit de propriété. Dieu ne détruit pas le genre humain par le déluge, parce qu'il l’a juré : mais il a toujours l’œil sur son Eglise. Il appelle Abraham qu’il choisit pour être le père des croyants. Il le fait consacrer pontife et roi par Melchisédech. et le conduit dans une terre dont il lui fait don, en l’assurant qu’il en réservera l’héritage au peuple saint qui doit sortir de lui. “ Vos pères, Tharé, père d'Abraham et de Nachor, dès le commencement ont habité au-delà du fleuve d'Euphrate, et ils ont servi des dieux étrangers; mais j'ai tiré Abraham, votre père, de
(1) Gen. IX, 9.
(2) Gen. IX, 3.