CHAPITRE IV
Opinions diverses émises sar la natare et sur les caractères essentiels des maladies spécifiques. «* Etude comparée des maladies par intoxication et des maladies spécifiques iriaies. — Séparation absolue de ces deux ordres do maladies.
Il n'est pas facile de déterminer avec précision les caractères de la spécificité morbide. Sur ce point de pathologie générale, comme sur tant d'autres , les confusions se sont accumulées, et, à cette heure, on peut dire que la notion de maladie spécifique ne traduit à l'esprit que de vagues opinions et d'arbitraires assimilations.
Certains pathologistes font de la spécificité le caractère même de l'espèce morbide. S'en référant à la plus étroite étymologie, ils considèrent oomnfie synonimes les termes spécial et spécifique ; et ils n'ont pas de peine à montrer ensuite que la doctrine de la spécificité embrasse la nosologie toute entière et en est le vrai fondement. Toute espèce morbide est spécifique par cela même qu'elle est espèce. Les mots maladie spécifique, dans ce langage, remplacent les mots maladie essentielle. Telle est la pensée
de H. le professeur Trousseau, développée dans sa leçon sur la Spécificité^ insérée dans la Clinique médicale de HHôteUDieu. M. Trousseau montre que les doctrines dichotomiques de Brown et de Broussais sont insuffisantes et démenties par Tensemble des faits pathologiques. Constater dans une maladie la présence de Tinflammation n'est nullement constater ta nature de la maladie. Cette inflammation a sa qualité propre ,. sa spécificité , elle se rapporte à une espèce morbide particulière , et cet élément spécifique domine Télément inflammatoire ou commun. Toute cause morbifique qui agit non pas seulement par sa quantité, mais aussi par sa qualité, produit une maladie spécifique. La citation suivante va montrer quelle étendue occupe la spécificité ainsi comprise :
« Ce qui donne aux maladies spécifiques, dit H. Trousseau, leurs caractères invariables, c'est non la quantité, mais la qualité de la cause morbifique, invariable ello-méme clans sa nature, sous l'influence de laquelle elles se sont développées.
> A n'en juger que par les exemples que je vais vous citer , vous allez comprendre que la classe des affections spéciales a une telle étendue, qu'elle remplit la plus grande partie du cadre nosologique. Etudions, en effet, les diverses causes des maladies, que ces causes soient des agents irritants ou des agents de toute autre nature, et nous les verrons
produire des effets teliemeflt particuliers» (ellemeDt caractérisés par des formes si invariablemeniJes mêmes suivant la nature de ces causes, qu*ii sera impossible de ne pas reconnaître la «pécificîté presque à chaque pas que nous ferons dans l'observation des malades.
» Qu'une phlyctène survienne à la peau sous rinfluence d'une application de cantharides, qu'elle ait été déterminée par le calorique aidé de la lumière, dans ce qu'on appelle le coup de soleil ; qu'elle se produise dans l'érysipèle, qu'elle soii l'effet d'une cautérisation avec l'ammoniaque, l'affection sera différente dans tous les cas. Vous savez combien est cuisante la douleur du coup de soleil, elle n'est pas la même que celle occasionnée par un vésicatoire cantharidieo ou ammoniacal; celle ci n'a pas la même acuité et dure beaucoup moins longtemps que celle-là ; cependant la phlegmasie cutanée causée par le vésicatoire est bien plus intense que celle du coup de soleil ; à chaque cause a répondu un effet spécial.
» Prenons des faits encore plus simples ; voyons ce qui se passe pour les agents chimiques dont il est le plus facile de constater les effets, etc. etc. >
L'éminent professeur, après avoir poursuivi sa démonstration dans une longue suite d'exemples, résume sa doctrine de la spéciflcité en ces quelques mots : « A chaque cause morbifique spéciale ^o^-
ganisme répond par des effets ayant leur caractèi^ spécificpie. » Ainsi interprétée, la spécificité ne se
rei^contre point seulement presque à chaque pas, suivant l'expression de M. Trousseau, mais partout dans Tobservàtion des maladies.
M. Gintrac pousse la même idée à ses extrêmes conséquences : c Le mot spécifique, dit-il, signifie ce qui est propre à une chose, particulier à une espèce; or, une cause spécifique est celle doDt Tessence est de produire un effet déterminé, particulier , spécial. Il faut donc donner aux causes dites spécifiques une acception plus étendue qu'on ne lé fait généralement. Ces causes sont des agents mécaniques , chimiques , toxiques , virulents , miasmatiques. * Et Tauteur, en étudiant ces agents, les appelle nettement cames spécifiques mécaniques , cames spécifiques chimiqueSy etc. Il range parmi les premières les fractures et les luxations, les pressions produites par les corsets trop serrés sur le thorax et l'abdomen, les ligatures qui s'opposent au cours du sang, les obstacles au cours de l'urine dans le canal de l'urètre, etc. Tout cela devient cause spécifique, comme la contagion et l'infection, car tout cela produit des effets déterminés, particuliers.
De telles notions de la spécificité s'annihilent par leur étendue même , et elles vont contre la tradition, contre le sens intime des cliniciens. Les
termes maladie spécifique éveillent, quoiqu'on en ait, d'autres idées que les mots. espèce morbide, et maladie spéciale ou essentielle. Ils désignent non le vaste règne des maladies primitives, mais nn ordre particulier de maladies ; c'est une expression qui distingue, an lieu d'être une expression commune et qui embrasse la nosologie entière. Il faut donc chercher à séparer la spécificité d'avec l'essentlalité morbide» définir la place de la première dans l'ensemble des entités nosologiques, et fixer ses caractères propres et naturels. On évitera par là les étranges assimilations de cause proposées par M. Gintrac ; le traumatisme et les actions mécaniques, comme celles qui résultent de corsets trop serrés, ou d'obstacles apportés au cours de l'urine, ne viendront plus se mêler aux maladies internes les mieux constituées, aux affections essentielles et gènériales du système vivant.
Mieux inspirés, la plupart des pathologistes se sont efforcés de restreindre l'idée de spécificité, et de l'approprier au sentiment traditionnel. Dans ce but, ils ont demandé à la cause le caractère de la maladie produite, et déterminé le sens de la cause spécifique pour en déduire celui de la maladie spécifique.
Sestier appelle causes spécifiques celles qui donnent lieu à des maladies que nulle autre cause ne peut produire. Si la définition se bornait à ces ter-
mes, la cdùse spécifique ne perdrait rien de cette étendue démesurée et confuse, dans laquelle elle s'anéantit en tant que distincte et perceptible ; mais à ce premier caractère Sestier en ajoute un second quidonsie aux causes spécifiques des limites plus re^lireintes, c'est celui d'offrir un caractère occulte dans leur mode d'action. Kequin obéit à la même pensée, et appelle les causes spécifiques, causes déterminantes occultes. Cette qualité d'occulte n'est pas, saris doute, un signe bien net apporté à la cause spécifique; ce n'est pas connaître ni désigner un noode d'action que de dire qu'il est de soi inconnu et caché : c'est avouer, au contraire, qu'on ne peut ni le connaître, ni le désigner. Dire de la spécificité qu'elle lient à des causes occultes, ce n'est rien affirmer qui la détermine et la décèle à l'observation ; c'est uniquement la séparer de toute cause accessible et perceptible. Cependant, par cela seul, et tout négatif que soit ce nouveau caractère, il éloigne du cadre des maladies spécifiques les causes s|)écifîqaes mécaniques et les causes spécifiques chimiques, qui n'ont rien d'occulte, et que M. Gin trac acceptait sans réserve. Les causes commu-* nés sont, de leur côté, proscrites, parce qu'elles ne répondent pas au premier caractère, qui est de donner lieu à des maladies qu'aucune autre cause ne peut produire. Le domaine de la spécificité se réduit dès lors, à l'ensemble des causes toxiques.
telles que les poisons et les veiiins, et des causes virulentes et infectieuses, telles que les virns, miasmes, contages.
Legroux étend la spécificité au-delà de l'occulte, et tient le milieu entre ceux qui placent cette notion dans le caractère indéterminé de cause occulte, et ceux qui enferment dans la spécificité tous les états nosologiques propres, ou toutes les causes qui produisent un effet particulier, spécial. Legroux, en effet, reconnaît deux sortes de spécificité : Tune est absolue, vrainoent occulte, et comprend les miasmes, virus, venins, poisons; la seconde embrasse les constitutions épidémiques, les diatbèses, Tage, le sexe, la constitution, le* tempérament, la nature des lieux affectés. Cette dernière énumération ne réunit-elle pas les conditions étiolc^iques et pathologiques les plus disparates? Qu'ont de commun les constitutions épidémiques avec le sexe et le tempérament , les diatbèses avec la nature des lieux affectés 1 Pourquoi s'arrêter dans cette voie, et ne pas catégoriser sous la spécificité tout ce qui est état morbide spécial, ou tout ce qui imprime un caractère particulier aux états morbides ?
La conception de la maladie spécifique soutenue
par Sestier et Requin, représente celle que M. Bouley
'développait à l'Académie de Médecine, dans la
séance<[u 16 août 1864. « Les maladies spécifiques,
disait M. Bouley, sont celles qui résultent d'une
cause spécifique. La cause spécifique est celle dont l'aclkm sur l'organisme est caractérisée par des manifestations constantes d*efiets qui sont toujours les mêmes, à part les différences d'intensité..... Exemple: 1^ Les maladies virulentes. Ce sont des maladies spécifiques par excellence; car c'est à elles surtout que le mot spécifique peut être appliqué dans toute l'étendue de son acception étymologique; elles font espèce {spedes faceré)^ comme les espèces animales et végétales. Elles sont caractérisées par la constance de leurs caractères et par la propriété qu'elles ont de les reproduire par une véritable génération. Il y a dans l'organisme malade d'une maladie virulente, une liqueur séminale, qui est ce qu'on appelle le virus, par l'intermédiaire de laquelle la maladie peut être transmise de l'organisme malade à un organisme sain, et se propager ainsi dans l'espace et dans le temps.
> Outre ces maladies spécifiques complètes que j'appellerai fécondes^ il y en a d'autres qui sont >spécifiques encore, en ce sens qu'elles constituent des espèces à caractères constants et invariables, procédant d'urne cause unique toujours la même, laquelle traduit son action par des effets constants ; mais ces maladies diffèrent des premières par<» caractère essentiel qu'elles sont 9îérile$ , qu'elles restent tout-à-fait individuelles ; qu'en un mot elles ne sont pas susceptibles de se propager. Elles
s'éteignent dans l'organisme sur lequel elles se sont développées. Exemple : les maladies causées par les venins , par les poisons.
» Enfin il est une autre classe de maladies spécifiques qui forment une catégorie de maladies mixtes relativement aux deux premières , en ce sens que tantôt elles sont stériles^ tantôt elles sont fécondes, c'est-à-dirë susceptibles 4e se transmettre par contagion. Exemple : les maladies produites par des effluves et par des miasmes ; celles aussi qui revêtent le caractère endémique ou épidémique.
> Quoiqu'il en soit de ces diffécenles catégories , l'idée dé spécificité entraîne dans l'esprit celle d'une cause unique pour chaque maladie, toujours la même, et se traduisant par des effets constants. »
Les développements donnés par M. Bouley à cet exposé compensent ce que sa définition présente d'insuffisant dans son énoncé général.
Le caractère de cause unique pour chaque maladie, s'applique, comme M. Gintrac l'a montré, à une multitude d'états morbides que M. Bouley est loin d'accepter comme spécifiques. Mais cette cause unique qui pour être vraiment spécifique doit, selon les uns , agir d'une manière occulte , doit , pour M. Bouley, agir de façon à faire espèce (^cdes faceré) comme cela est évident pour les maladies virulentes, lesquelles sont les spécifiques par
exoeilence et dites fécondes. Ainsi créer une espèce, une entité, une sorte d*ètre complet comme une espèce végétale ou animale, tel est le caractère nosologique de la maladie spécifique. Cette cause est comme un ^erme ; elle produit la maladie en gprmant et en se reproduisant par génération. De la scNTte , la maladie spécifique n'est plus, comme la maladie commune, un simple mode , une affection de la vitalité ; elle est mieux organisée , plus matériellement saisîssable et distincte dans son principe; elle est comme une production nouvelle, une évolution parasite, une espèce en un mot, superposée à l'organisme et aux fonctions vivantes. Dans ce sens , les empoisonnements véritables , ceux qui sont dus à des poisons et à des venins, ne mériteraient pas le nom de spécifiques; ils ne font pas espèce puisqu'ils ne se reproduisent pas. Pourquoi donc, M. Bouley les accepte-t-il comme spécifiques, tout en les appelant stériles ? C'est que, à ne considérer que la cause, les analogies sont grandes en apparence du moins. Dans les empoisonnements , comme dans les maladies virulentes ,. là cause est spéciale, formellement séparée de l'organisme, dans lequel ensuite elle pénètre et agit directement. Entrée dans l'organisme et enirainée dans le torrent circulatoire, elle y demeure comme un agent surajouté et perturbateur, jusqu'à élimination ou destruction, et la guérison ne s'opère que
par ce travail qui chasse ou dBéaatit la auttiàre morbifique. Chacune de ces maladies, ainsi enc|iainée à Tageni extérieur qui la cause,- se présente avec des traits invariables^ plusou moins accusés, toujours reconnaissables et identiques pour une noèine espèce. Les syniptômes offrent avec la emuse morbifique une relation constante qui est on spectacle nouveau dans l'étiologie médicale, où les , causes traumatiques ne comptent pas. Les causes toxique et virulente amènent , Tune et Tautre, des développements morbides nécessaires et fatals; jamais les poisons, ni les virus ne produiseni d'autres maladies que celles qui leur sont attachées, et dont ils deviennent comme l'emblème et l'image. Ces analogies ont paru concluantes à M. Bouley, et lui ont suffi pour fanre rentrer dans la classe des maladies spécifiques les maladies à cause toxique et le$ maladies à cause virulente. La nature et la cause de la maladie étant demandées à la cause extérieure, ces réunions semblent logiques; car poison, venin , virus, miasmes^ offrent entre eux bien des ressemblances extérieures pour un examen superficiel. Aussi la plupart des médecins acceptent-ils ces diverses espèces de maladies spécifiques, et en déduisent-ils la nption même de spécificité; nul n'a contesté, à l'Académie de Médecine, les opinions de l'orateur distingué dont nous exposons les idées. Nous allons voir, cependant, que les
acialegies invoquée sont trompeuses, et que h similitude apparente et grossière de ces faits divers masque à peine de profondes divergences etd'infranchissabks séparations.
jËn abordant cette démonstration , nous rappellerons la conséquence qui découle directement de la notion qui cherclie, dans un fait extérieur , le caractère et la cause de la maladie spécifique. Cette conséquence, c'est la négation de la spontanéité de la maladie spécifique. Une telle spontanéité est un non-sens, une absurdité pathologique. Cette conclusion, formulée par M. Bôuillaùd, est tellement nécessaire qu'elle a commandé Tassentiment de ceux mêmes à qui les faits démontraient tous les jours l'existence dés maladies spécifiques spontanées. En vain à-t-gn eu recours, pour mettre d'accord l'observation avec là raison pathologique, à l'hypothèse de la création spontanée des virus préalablement a la génération de la maladie spécifique dite spontanée. Nous avons montré plus haut la valeur de cette idée singulière, née des entrainementsdela polémique, et qui ne semble pas destinée à leur survivre. Aujourd'hui , ce n'est plus à l'explication p]usou moins systématique de la maladie spécifique spontanée que l'on s'arrête; c'est à la négation formelle. La maladie spécifique n'a jamais, dit-on, que l'apparence de la sponta-
ûéité; cHe est toujours commandée par une cause spécifique, que Ton puisse saisir ou non cette dernière. Croire le contraire , affirme M. Chauveau, serait nier la science, ruiner les lois de la biologie, proclamer le cabos.
Cependant cette spontanéité existe: l'histoire des maladies infectieuses et virulentes le démontre invinciblement; on engendre expérimentalement la morve et le typhus, sans l'intervention d'aucune cause spécifique. Refuser la spontanéité de telle ou telle maladie spécifique, c'est aller plus loin dans le champ de l'hypothèse, que ceux qui recourent aux théories les plus improbables pour expliquer ce fait.
Cette spontanéité incontestable n'est pas seulement une première condamnation de la conception de la spécificité , fondée sur l'action d'une cause extérieure spécifique ; elle condamne encore la formation arbitraire de la classe des maladies spécifiques, et le rapprochement générique de toutes les maladies dues à une cause unique, et invariable dans ses effets, que propose M. Bouley. Toutes les maladies, dites spécifiques d'après les enseignements que nous discutons, peuvent-elles surgir spontanément, sans action extérieure spécifique, ou ce caractère appartient-il seulement aux unes, et jamais aux autres? Si la dernière supposition est vraie, quelle est la valeur de ce caractère de spontanéité qui apparait ici et non là; est-^ce un fait
accessoire et de pure forme , ou un fait qui témoigne d'une différence radicale quant au fond des choses, quant à la cause et quant à la nature des maladies? Ces questions vont nous conduire au cœur de la notion vraie de spécificité.
La spontanéité est loin d'appartenir à toutes les maladies qualifiées de spécifiques , parce qu'elles sont dues à une cause unique et invariable. Les maladies en effet, dues à l'action des poisons et des venins ne sauraient s'imaginer comme spontanées. 11 leur faut toujours la cause intoxicante comme condition nécessaire de leur production; ces maladies méritent à bon droit le nom, si souvent prodigué à tort, de maladies par intoxication ; supprimer la cause toxique, c'est supprimer la maladie à son origine. Sans opium et sans belladone, sans les venins de la vipère et du crotale, les empoisonnements que ces agents déterminent n'existeraient pas; un empoisonnement spontané est un non-sens. Telles sont toutes les maladies spécifiques que M. Bouley appelle stériles.
C'est l'opposé pour les maladies spécifiques fé^ condes. Celles-là sont, ou peuvent être, ou ont été spontanées. L'histoire, l'observation journaliène des faits, les plus puissantes analogies le prouvent. L'histoire témoigne que le plus grand nombre des maladies spécifiques n'existaient pas de toute antiquité, et sont relativement récentes. H ne peut
même y avoir de récentes que des maladies spécifiques, et si l'avenir nous réserve des maladies nouvelles, elles seront nécessairement spéciflques. C'est ainsi que sont survenues ces grandes maladies spécifiques qui ont marqué leur avènement par d'immenses ravages, et qui, depuis leur apparition sur la scène du monde semblent s'y être acclimatées, et ne plus devoir l'abandonner. Telles sont ïess fièvres éruptives, la variole, la rougeole, la scarlatine, telle est la syphilis. Toutes ces maladies spécifiques ont été spontanées; car les germes qui les produisent ne proviennent que d'elles-mêmes, et il est impossible de les supposer préformés. D'où serait venue cette formation préalable, quel en aurait été l'agent? Nous connaissons un agent manifestement créateur, l'organisme malade; qui autorise à en imaginer un autre? Observe-t-on jamais des produits, des germes identiques créés par des agents absolument difTérents? Les mêmes effets ne doivent-ils pas se rapporter aux mêmes causes? Les virus et les germes spécifiques ont donc poar seule et évidente cause créatrice, l'économie malade elle même; à leur origine historique, le3 maladies spécifiques ont donc été nécessairement spontanées. Mais les conditions du passé ne sont [las telle* ment séparées des conditions du présent, que les faits de spontanéité spécifique ne puissent se reproduire au temps actuel. Nous les observons, au
contraire, tous les jours, et nous avons sous les yeux la démonstration pratique de la naissance spontanée des maladies spécifiques, telle qu'elle s'est faite à leur première apparition. La pathologie animale et la pathologie humaine sont pleines décès éclosîons inattendues de la spécificité; elles nous montrent trop souvent cette spécificité naissant sous l'action des causes communes, et sans le concours de ces causes uniques et invariables, qui sont le type consacré des causes spécifiques. La morve chez les solipèdes, et la rage chez les animaux de la race féline, en sont un exemple vulgaire ; le typhus , là fièvre typhoïde , la fièvre puerpérale, la méningite épidémique en sont la démonstration chez Thomme. Nous verrons bientôt cette démonstration grandir et lés exemples se multiplier; certaines affections aiguës, dues à des causes communes, peuvent, à un moment donné, revêtir spontanément la forme spécifique , et rentrer alors dans le cadre des affections spécifiques , d'où elles sont bannies dans leur forme ordinaire et commune. En dehors de ces derniers cas, sur lesq^uéls nous aurons à revenir, il rions est souvent permis de supposer la spécificité spontanée là où l'observation directe fait défaut ou est douteuse, et nous invoquerons en faveur de ces suppositions , des analogies et des raisons puissantes.
Nous le disions ci-dessus, le typhus , la fièvre
typhoïde, la fièvre puerpérale, la méningite épidémique éclatent spontanément ; quoique contagieuses, la contagion est loin d'être leur cause occasionnelle invariable. Croit-on qu'elles composent des exceptions au milieu des maladies spécifiques? Pourquoi les maladies analogues, pourquoi les fièvres éruptives rie se comporteraient-elles pas de même? Celles-ci se transmettent communément jJar infection contagieuse; est-ce un motif pour qu'elles n'existent que par cette unique transmission ? Que de faits, que de considérations diverses autorisent à croire le contraire? Comment et pourquoi la rougeole et la scarlatine , la variole ellemême, se taisent-elles au sein d'une population, pendant toute une période de temps, pour se réveiller ensuite brusquement , et frapper en même temps sur les points les plus divers, 1^ plus éloignés d'une contrée ou d'une ville? Pourquoi les germes infectieux que l'état épidémique multiplie, et il s'agit ici d'affections permanentes et acclimatées, et non d'épidémies accidentelles et insolites, perdent-ils, après un certain temps , leur pouvoir morbide , de façon à ce que l'épidémie cesse , et que l'on n'observe plus ni rougeole, ni scarlatine, ni variole; comment ensuite ces germes se trouvent-ils tôut-àcoup répandus de nouveau , de façon à ramener l'épidémie avec une rapidité et une ^simultanéité inexplicables ? Cette expansion subite dépend si peu
de quelques conditions locales et parlicalières, que l'explosion épidémique se fait, en même temps, sur de vastes étendues de territoire, parfois mémo sur la surface entière d*un continent.
Pour moi, je ne saurai comprendre de tels faits en m'en tenant aux causes occasionnelles spécifiques, à la contagion, comme seuls agents créateurs de l'épidémie. Je préfère invoquer une étiologie moins étroite; je vois naitre sous mes yeux, et par la seule action de causes diverses non spécifiques, des maladies franchement spécifiques et contagieuses; je sais qu'à l'origine toutes les maladies spécifique^ ont apparu de la sorte; j'accepte de tels enseignements, et je les rappelle en face de ces cas douteux» de ces afEections spécifiques dont la contagion est la cause ordinaire, mais non sans doute exclusive. Comme complément de la contagion , j'admets la pleine spontanéité de l'être, agissant sans provocatiMi spécifique; et, dans une même épidémie , je crois volontiers à ces conditions étiologiques différentes, s'entremélant, se partageant les rôles, contribuant chacune à l'explosion et à la propagation du mal. Cette opinion me semble résoudre les difficultés des faits, en élevant au-dessus d'elles ces lois générales etsimples, qui contiennent et révèlent le secret de tant de difficultés créées par l'esprit de système. La nature n'est pas changeante , mais uniforme dans ses procédés, et souvent lors-
qu'elle parait varier, elle est au food semblable à elle-ménie. Elle reste spontanée , nous le montre* rons, dans les maladies spécifUiues .dues à une cause spécifique et contagieuse > comme dans les maladies spécifiques par cau^ commune; pour* quoi donc jeter une fiction d'abime entre les maiitfestations diverses d'une même puissance, et Retendre que ce que la spontanéité produit ici et pour telle forme morbide, elle ne saurait le produire là et pour telle autre forme?
La spécificité s'est ainsi créée ou se crée spontanément et d'emblée dans les maladies spécifiques vraies ou fécondes, à l'inverse de ce qui s'observe dans les maladies stériles, faussement dites spécifiques, les quelles sont toujours sous la dépendance du fait occasionnel. L'opposition entre ces. deux ordres de maladies ne se limite pas à ce fait unique; ou, pour mieux dire, ce fait est la marque et le résultat d*u ne longue suite d'oppositions qui mettent d'infinies distances entre des maladies qu'une analyse superficielle tente en vain de rapprocher. Signaler les principales de ces oppositions, nous servira, non seulement à renverser des classes nosologiques instituées contre nature, amis, ea outre, à déterminer avec une précision croissante les caractères réels des maladies spécifiques.
Les maladies prétendues spécifiques par intoxi-*
cation, par cela qu'elles ne sont jamais spontanées, se proportionnent, dans leur intensité et dans leurs diverses manifestations , à la dose de l'agent toxique, que oelui'*ci soit poison ou venin. C'est là un fait vulgaire en ce qui concerne les poisons, et non moins certain pour les: venins Le venin de la vipère, d'après Fontana, doit s'élever à la dose d'un demi milligramme pour tuer un moineau, à celle de trois milligrammes pour tuer un pigeon, et, en calculant d'après cette base, une dose de quinze centigrammes serait nécessaire pour amener la> moci d'un homme. Les eflets des venins, comme ceux des poisons , varient donc suivant les doses administrées; et, quelque redoutables qu'ils soient, les agents toxiques exigent, pour que leur action acquière son entière valeur, qu'ils soient introduits en quantités plus ou moins fortes, mais toujours pondérables.
Considérés en eux-mêmes, le poison et le venin sont des composés définis , à propriétés physiques appréciables; on peut les reconnaître à tels ou tels caractères, les différencier les uns des autres. Chaque poison a sa constitution chimique plus ou moins altérable ; il en est de même des venins , quoique pour ceux-ci la chimie soit moins avancée, et les caractères plus obscurs, par suite, sans doute, des afBnités du venin avec les produits de sécrétion. Malgré cela, le fait général que nous si-
gnalons, subsiste ; le poison et le venin s'analysent et se pèsent , et nos sens peuvent les reconnaître directement à des signes manifestes. Si l'on poursuit cette analyse en étudiant l'action des poisons et des venins au sein de l'organisme, on voit qu'ils attaquent de préférence tel ou tel élément organique , et que les effets produits sont en rapport direct avec la nature de l'élément lésé^ et la profondeur de la lésion. Les beaux travaux de M. Cl. Bernard sur le curare ont mis ces faits en pleine lumière, et il est logique de penser que ce qui est vrai pour un cas l'est pour un autre, et que chaque poison et chaque venin ont ainsi leur élection d'action sur les éléments de la matière organique. ' L'agent toxique et venimeux ne séjourne pas indéfiniment dans l'organisme ^ il est éliminé par diverses voies de sécrétion. La durée de son action se limite à celle de son séjour; cette action diminue h mesure que diminue par l'élimination la quantité de poison introduite dans nos tissus, ou circulant dans nos humeurs; elle s'éteint promptement, dès que la totalité a été entrainée au dehors. Le poison n'agit que présent ; ou si , lorsqu'il a disparu , quelques uns de ses effets subsistent, ces effets tiennent tous aux altérations et aux désordres produits par sa présence. Ce sont des accidents qui durent après lui, mais qu'il a directement causés, et qui par degrés s'effacent , si les fonctions ou la
structure organique n'ont pas subi d'irrémédiables atteintes.
Le mode d'action du poison peut donc, en quelque sorte, se comparer à un traumatisme interne et caché. Le poison , il est vrai , ne blesse pas , en intéressant la matière organique dans sa continuité, ou dans sa grosse composition chimique; ses blessures sont moins apparentes etsaisissables, quoique vives et pénétrantes; il lèse, dans ses plus délicates nuances , la composition intime de la texture, organique, les vibrations latentes , les mouvements insensibles , essentiels au mouvement de la vie, et que le physiologiste est souvent impuissant à percevoir et à définir. L'analyse chimique est arrivée, cependant, à surprendre quelques unes de ces altérations, témoin la lésion des globules sanguins par l'oxide de carbone; elle en découvrira , sans doute, de nouvelles. Ces faits prouvent l'action directement lésante du poison et du venin, et en justifient la comparaison avec les actions lé* santés du traumatisme. Dans les intoxications, comme dans les traumatismes, la lésion est le fait primordial et nécessaire; la réaction organique vient après ; ce sont là les seules maladies pour lesquelles il faille partir de la lésion comme cause-, partout ailleurs elle est effet.
Aucun des traits du tableau que je viens de tracer ne se retrouve dans les maladies spécifiques
vraies; et je parle, en ce moment, pon des maladies spécifiques spontanées, mais des maladies spécifiques provoquées par une cause spécifique , les seules que Ton puisse comparer avec les maladies par intoxication. Chacune de ces maladies par cause spécifique vraie semble donner un démenti à toutes les conceptions à priori, à tous les rapports rationnels que Ton serait conduit à supposer entre fa cause et Teffet, en tant du moins que l'on accorde là valeur d'une cause absolue à l'agent extérieur, au contage d où provient la maladie spécifique. Ces rapports, nous venons de les voir régner entre la cause toxique et la maladie produite ; nous allons les voir s'effacer un à un entre la cause spécifique et la maladie spécifique provoquée.
Les agents spécifiques vrais, miasmes et matières virulentes , n'agissent nullement en proportion de la dose qui entre en rapport avec ré<!onomie vivante. La dose nécessaire pour produire les effets les plus terribles est de soi inappréciable. Quelle est la dose du virus ou du miasme qui détermine une contagion? Qui peut la mesurer, la peser, la voir? On juge l'action à ses effets , sans jamais en toucher l'agent; celui-ci échappe aux prises des sens armés des plus subtils moyens d'analyse. 11 semble qu'une seule molécule de l'agent contagieux ou miasmatique suffise à provoquer la contagion, et après elle la maladie spécifique. On essayerait
en vain d'administrer le virus à doses massives, où n'augmenterait pas en proportion la gravité de la nfialadiè , pas plus qu'on tie la diminuerait en affaiMrssant dans leur quantité les sources d'infection. Les formes et la gravité de la maladie spécifique ne relèvent donc pas de la quantité de la matière virulente: Ils ne. relèvent pas davantage de sa qualité, la qualité d'espèce mise à part. Ainsi une variole grave et confluente pourra provoquer par contagion une variole bénigne et discrète , et celle-ci provoquer à son tour la première. Du virus à là maladie, il n'y a d'autre rapport que celui de l'espèce; tous les autres tiennent essentiellement à la spontanéité individuelle qui subit l'action virulente.
11 y a plus, et l'incertitude d'action des virus ne se borne pas à des variations de cette action suivant l'individu; cette action peut manquer entièrement , et l'individu ne rien éprouver de la contamination virulente la mieux préparée. Ce n'est pas tout encore: cette puissance réfractaire aux contages, que présentent certains organismes, peut être momentanée, accidentelle; elle ne fait pas nécessairement partie des conditions fondamentales de la vitalité individuelle; elle se montre souvent aussi changeante que certaines dispositions temporaires, physiologiques ou morales. A un moment, on est inaccessible à telles ou telles influences
spécifiques; à un autre moment , oa ressent, noo sans vivacité , ces mêmes influences que Ton croyait sans prise sur soi. On vit, pendant longtemps, en demeurant indemne ou à peine impressionné, au milieu des plus redoutables épidémies; on s'expose tous les jours à la contagion, on respire un air certainement chargé des* principes du mal, aucun trouble saillant ne vient traduire Faction ou la présence de ces .principes; on traversera ainsi toute la période d'état de l'épidémie, et lorsque celle-ci sera sur son déclin, lorsque ses coups auront faibli, au moment même où Ton s'expose moins aux dangers de la contagion, on se sentira tout à coup frappé, et peut-être mortellement Quelle suite défaits étranges I On peut les dire inouïs, si Ton s'en tient aux seuls enseignements des sciences physiques. Les rapports connus de la cause à l'effet semblent ici bouleversés ; tout ce que nous savions sur ce point est détruit; nous sommes transportés dans un monde inconnu; ou mieux, nous voici dans un monde nouveau , le monde vivant, où rien du monde physique ne pénètre et n'existe. Nous ne sommes pas au bout de ces étrangetés qui deviennent ici vérités et lois.
Les virus qui sont le seul agent spécifique vrai que l'on puisse directement étudier, ont-ils, comme -les poisons et les venins, leur constitution propre? .La cbiiTiie peut elle indiquer leurs caractères? 11
faut, malgré toutes les recherches de la science moderne , répondre à ces questions par la négative , quelque inattendue que soit cette réponse. Les humeurs qui contiennent les virus ne diffèrent en rien , au point de vue chimique , des humeurs analogues non virulentes. La sérosité du chancre virulent est entièrement semblable à celle du chancre mou et non infectant; le pus de la pustule variolique est identique au pus des pustules d'eclhyma oii autres qui apparaissent à la surface de la peau. Le sang du syphilitique, qui est susceptible de transmettre la syphilis , offre la même constitution chimique que le sang de tout autre individu. Le virus latent au sein de ces diverses humeurs y est insaisissable; il y est, et rien ne le décèle tant que sa nature ne s'est pas dévoilée par la réaction vivante de l'organisme qui l'approche. Croire que l'on voit et que Ton tient le virus n'est qu'une illusion; son ombre même nous échappe; le plus puissant microscope ne saurait en discerner une douteuse image; nous ne savons pas plus ce qu'est eo soi le virus, que nous ne savons ce que sont les miasmes que nous supposons flotter dans l'air. L'air chargé des miasmes qui vont distribuer le typhus est chiniiiquement semblable à l'air pur; le pus chargé des matières virulentes est pareillement identique au pus commun. Que sont donc ces miasmes et ces virus que rien ne trahit, hormis
la vie qu'ils impressionnent? Nul ne saurait répondre; et cependant, il ne faut qu*une quantité infiniment petite de ces insaisissables pour provoquer l'affection morbide qui se rapproche le plus d'une entité parfaite, une maladie plus fortement constituée que celle qui est due aux actions extérieures les mieux déterminées I
En présence de cet absolu défaut de caractères propres à déceler les virus et les miasmes dans les milieux où ils se trouvent, en présence de leur action par quantités impondérables, comment trouver entre les uns et les autres des distinctions valables , comment ne pas assimiler les causes virulentes aux causes miasmatiques et réciproquement, comnœot séparer les unes des autres les maladies que ces agents déterminent, et constituer en des classes différentes les maladies virulentes et les maladies miasmatiques. Les virus et les nfiasmes sont des produits de sécrétion morbide, dont le mode d'action est identique , et qui ne diffèrent entre eux que par le véhicule qui les entraine. Cette dernière condition a-t-^lle une valeur majeure, toutes les autres conditions étant d'ailleurs pareilles? En outre, les maladies spécifiques à virus ne sont elles pas souvent nialadies à miasmes , et la contagion des maladies virulentes ne s'opère-telle pas, d'ordinaire, par infection miasmatique? Rien donc n'autorise l'établissement des maladies
virulentes, commeclasse à part dans la nosologie ^ ainsi que le veulent quelques patbolo^stes. Cfaerehons les caractkes nosologiques dans les condi* tions fondamentales , dans la nature même des maladies^ dans les traits étiologiques essentiels, et: non daP3 des distinctiosns artificielles fondées mt des faits extérieurs à la maladie , et qui démeor reot sans iafluence notable sur sa nature et son évolution.
. Les poisons et les venins sont des ageatg lésants, avoiis^nous dit; ee sont les armes du traumatisme interne et médical ; ils altèrent tels ou tels éléments organiques ; ils n'agissent et ne lèsent qu'autant qu'ils existent dans les tissus ou les humeurs; leur action s'affaiblit à mesure qu'ils sont éliminés [xir les voies de sécrétion , et cesse lorsque cette élimination est complète ; en revanche cette action se fait senik* aussitôt que l'absorption a commencé, et elle augmente jusqu'à ce que l'absorption toxi'» que soit complète. Cette absorption et le travail morbide qui la suit, n'ont jamais pour effet d'augmenter les proportions du poison ou du venin ingéré ; ceU^^ci restent fixes ;; elles ne sauraient surtout se multî}dier par le fait de l'activité oargt* fiiqué.
Les virus et les miasmes ne lèsent pas au même titre et par Aes procédés comparables , la matière organique -, ils sont absorbés ; mais, aux premiers
temps de cette absorption , rien: ne décèle leur présence et leur action nuisible. Les humeurs qui les entraînent , les éléments oi^niqaes qu'ils traversent, semblent indifférents à leur approche. 11 y a après l'absorption des virus et des miasmes, un temps de silence profond , oiï rien ne trahit un travail hostile : c'est la période dite d'incubation, laquelle varie suivant les espèces morbides. Pendant ce temps, la maladie spécifique se prépare, s'organise ; elle éclate ensuite tout d'un coup , souvent avec violence, et dès lors rien n'arrêtera son évolution. Que devient, durant cette période d'incubation , la molécule virulente ou miai^aatique qui a pénétré dans les tissus vivants ? Croiton qu'elle subsiste intacte, (pioique incessamment entraînée dans le mouvement circulatoire? Comment et pourquoi échapperait-elle aux nécessités de transformation et d'élimination de toute substance organique ? Dira-t-on qu'au lieu de disparaître, elle se multiplie aux dépens de nos humeurs ; et se fondera-t-on, pour démontrer cette multiplication , sur les actes ultimes , sur les produits spécifiques de la maladie, qui reproduisent, ai l'infini, des germes contagieux semblables au germe primitivement introdi]\it ? Ce sont là de spécieuses inductions, mais qui dépassent les faits observés , et dénaturent les réalités morbides. Rien n'autoriée à présenter les produits spécifiques ultimes comme
provenant directement de l'agent spécifique pri* mîtif; tout prouve, au contraire, que celui-ci ne ksengiendre pas de sa propre substance, et que les germes contagieux ultimes sont une création nouvelle de l'organisme malade.
L'absorption virulente primitive fait pénétrer dans les humeurs vivantes des activités hostiles fortement spécialisées; mais, malgré leur intime pouvoir, ces activités, entraînées dans nos humeurs, y perdent toute constitution , toute réalité visibles. On ne les retrouve plus comme germes , comme produits constitués : si elles n'ont pas éveillé des impressions morbides, elles n'amènent aucune altération appréciable dans les humeurs ; elles s'effacent et disparaissent presqu'aussiiôt qu'elles pénètrent. Lorsqu'elles ont provoqua une affection propre de la vie, elles laissent d'elles cette impression, mais leur existence formelle n'est pas moins éteinte. Durant la période d'incubation, le virus et le miasme n'existent plus dans nos humeurs ; ni les réactifs chimiques , ni le réactif vivant ne les décèlent. Un organisme jen état d'incubation ne saurait fournir des iiumeurs inoculables ; il n'est pas en possession actuelle de virulence. Bientôt , cependant, 51 va dépenser toute son énergie vitale à CBéer des produits miasmatiques et virulents ; mais ces produits ne seront pas les descendants directs de la matière virulente absorbée; ils ne
proviendront pas d'une sorte de fructification du germe premier ; ce sont des sécrétions morbides nouvelles , et dont l'organisme malade est le plein créateur. Ainsi , le virus ou le miasme ne lèsent pas l'économie par leur présence continue au milieu des éléments organiques^ ils n'attaquent pas matériellement ceux«ci ou C6ax4à ; non , ils semblent affecter la vie dans son unité même , la provoquer à la conception de la maladie spécifique, et disparaître comme réalité visible. Tôt ou tard , l'évolution morbide qu'ils ont provoquée , commence et se poursuit; à un moment donné, cette évolution accuse sa nature propre, et reproduit des flots nouveaux de virus et de miasme, pour s'éteindre ensuite comme si sa fin était atteinte. Nous reviendrons plus tard sur la path(^énie et l'évolution des maladies virulentes ; nous ne voulons, à cette heure, qu'exposer les caractères généraux des maladies spécifiques vraies pour les opposer à ceux des maladies spécifiques fausses. On voit déjà que la fécondité des unes et la stérilité des autres tiennent à tout un ensemble de conditions contraires , qui ne laissent subsister au-dess«is d'elles aucun caractère fondamental commun. Nous n'avons pas épuisé le sujet.
Les maladies spécifiques vraies étant iecondes , c'est-à-dire, aboutissant à la création de produits spécifiques, sont de sd oontagieuses; elles se transr
mettent par la diffusion extérieure de leufs produits, et par Faction que œs produits exerœnt sur un (organisme sain Ce grand fait de la contagion des maladies spécifiques en entraine un autre non moins considérable : Les maladies spécifiques sont susceptibles de se montrer à l'état épidémique ; et elles seules sont aptes à contracter cette forme redoutable. L'histoire de l'art le prouve, toute maladie épidémique vraie est spécifique et contagieuse ; lorsque ces caractères manquent , il n'y a pas épidémie , mais maladie due à la constitution de la saison , ou purement endémique. Les maladies saisonnières et endémiques , quelque rendues qu'elles soient , demeurent distinctes des épidémies ; elles ne deviennent épidémiques , comme la grippe par exemple , qu'en prenant le caractère contagieux et spécifique.
Ces règles sont destinées à prév^air bien des confusions nosologiques ; seules, elles permettent de poser et de résoudre les questions douteuses qui s'élèvent sur les confins des modalités vivantes que nous étudions. La fièvre intermittente, par exemple, semble faite pour dérouter les efforts de ceux qui voudraient fixer son rang nosologique. Doit-on classer cette endémie parmi les affections spécifiques , ou parmi les intoxications pures , ou enfin parmi les maladies communes? Certainement le problème est difficile : les conditions d'origine
de la fièvre intermittente, rimpossibiUté de surprendre l'agent toxique , soit avant , soit après sa pénétration dans le système organique , la rapprochent des maladies miasmatiques. Cependant, si Ton réfléchit qu'elle n'est pas contagieuse, qu'elle ne se résout pas en produits spécifiques , qu'elle n'apparaît jamais comme épidémie qui se déplace et voyage avec les grandes agglomérations d'hommes , mais qu'elle reste endémie plus ou moins étendue et puissante, on se prendra à douter de la spécificité de la fièvre intermittente. On saisira , dès lors , ses affinités avec les intoxications qui forment les maladies endémiques. L'agent de cette intoxication est insolite, et échappe encore à nos moyens d'analyse ; cependant, les effluves marécageux ont une existence plus définie et plus concrète que celle des miasmes épidémiques ; et s'il faut en croire lès affirmations récentes de quelques expérimentateurs , on aurait recueilli et directement constaté l'agent toxique des fièvres intermittentes, lequel serait les spores de quelques algues marécageuses.
Toutefois l'allure çt la physionomie des fièvres paludéennes sont telles qu'on ne saurait les assimiler entièrement aux maladies purement toxiques. L'accès intermittent, quoique symptôme d'une sorte d'intoxication , semble le type des réactions communes et franches; rien ne le distîn-
lOâ
gae, dans ses manifestations, de l'accès de Gèvre éphémère; tout, jusqu'à l'hypersécrétion d'urée ; témoigne d'un accroissement des synergies vitales ei des combustions organiques y comme dans les fièvres simplement accidentelles. Le retour luimême et la périodicité des accès fébriles semblent échapper aux lois communes des intoxications. Car, les effluves toxiques sont, sans doute, éliminés par les voies naturelles et par les sécrétions sudorales excessives; et, s'ils sont la seule cause de l'affection, celle-ci; au lieu de renaître d'elle-même et sans s'affaiblir à chaque accès , devrait céder après l'accès éliminateur du poison, et l'apyrexie ne devrait s'établir qu'après une élimination complète. Tout ne relèverait donc pas, dans les affections paludéennes, de l'impression toxique directe; ou du moins, il y aurait dans les atteintes primitivement subies par certains éléments organiques des raisons de retour et de durée des manifestations morbides. Ces atteintes, nous ne les connaissons pas; cependant, les lésions de la rate, celles du foie dans les cas rebelles , sont certainement des conditions qui entretiennent la fièvre , en ramènent fatalement les accès, et, si elles peri»stent, e)les ruinent peu à peu l'économie tout entière à la façon des intoxications lentes. Il faut alors pour vaincre la fièvre, traiter ces manifestations locales, reliquats opiniâtres de l'empoisonnement paludéen.
et les résoudre, afin de ranimer Fensemble orga* RÎqoe et vivant. Rien dans lea maladies spécifiques vraies ne rafale cette physionemie des affections I^ludéennes.
D'autres traits les serrent encore. Les maladies spéciGqnes vraies ont toutes été ou peuvent être spontanées ; l'agent spécifique n'est pas une condition nécessaire de leur existence ; rorganisme vivant les crée de lui-même , et , avec elles , cet agent qui est leur marque spécifique. En est-il de même pour les fièvres paludéennes ? Peuvent-elles surgir spontanément , par les seules résolutions de l'économie, et sans être provoquées par les effluves que les marais répandent ? Ne sont-elles pas soumises, comme toutes les intoxications, à l'existence et à l'action préalables de la matière toxique ? La réponse n'est pas douteuse : sans effluves paludéens , pas de fièvre de marais ; celle-ci n'est donc pas spécifique, ne pouvant être spontanée. La fièvre intermittente s'associe volontiers avec d'autres affections morbides, et, en particulier, avec certaines affections spécifiques, telles que la dysenterie , la suette miliaire , la fièvre typhoïde elle-même ; et dans cette association, elle garde, pour ainsi dire, la conduite de la maladie composée; c'est elle qu'il faut combattre et arrêter pour que l'affection conjointe cède ensuite, et souvent d'elle-même. N'esta ce pas là un nouvel indice contre la spécificité de
la fièvre intermittente ? Les maladies spécifiques ne s'associent paseoire elles ; chacune évcine séparée ment; elles se su^ndentoaistuellemeot et se succè* dent, mais elles ne constituent pas par leur réunion une entité composée , pareille à celle dont nous parlons. La fièvre intermittente, au contraire, considérée comme réaction commune , ou comme réaction commandée dans sa forme par un élément toxique , peut s'allier nosologiquement à des afiec* tioQS spécifiques. Rien ne contredit à ce que l'orga-^ nisme puisse réaliser un double travail morbide^ celui d'une réaction contre une cause accidentelle de trouble, et celui d'une création de produits spécifiques comme solution d'une impression spécifique. Ces divers faits occasionnels, toxique, connnun , spécifique, n'étant pas de même ordre, ne s'excluent pas, se rencontrent sans se repousser fatalement, et semblent même pouvoir s'attirer l'un l'autre.
En résumé, la fièvre intermittente nous parait une affection mixte, qui tient à la fois des ma« ladies par intoxication et des maladies commua nés ; elle serait en quelque sorte la transition des unes aux autres, et, par cette constitution même , elle conduirait en vue des maladies spécifiques, sans y atteindre en réalité. Nous le disions précé* demment , dans la pathologie on ne passe jamais brusquement d'une classe d'affections à l'autre ; et
l'on trouve toujouTs des formes morbides'qui lieonent à la série suivante et à la série qui précède , laissant souvent l'observateur indécis sur la place qui leur revient.
L'organisme peut , par un usage méthodique et prolongé, s'habituer aux poisons, ou du moins à certaines doses de poison , sans ressentir d'effists toxiques considérables. Ce ne sont là que les effets ordinaires de l'habitude; et, en ceci, les poisons ne diffèrent pas des agents vulgaires dont l'action répétée s'émousse , et finit par laisser l'organisme insensible. Mais si au lieu de cette répétition soutenue d'actes et d'effets, on considère des agressions isolées, se reproduisant à intervalles plus ou moins éloignés, ces agressions garderont leur .puissance hostile vis-à^vis de l'économie, et celle-ci les ressentira, à chaque fois nouvelle, avec une égale souffrance. Les virus, toujours faits pour nous surprendre et nous confondre , n'obéissent pas à cette loi commune. Une maladie spécifique vraie ne se montre en général qu'une fois, dans le cours de la vie; qu'efle soit venue spontanément, ou sous la provocation de l'agent spécifique, elle laisse, après elle, à l'organisme une sorte d'immunité. L'inoculation elle-même, 1^ forme la plus directe de l'agression virulente , ne saurait ramena une maladie spécifique déjà subie; l'oi^nisme n'é-
prottve plus aucun effet de ces agents qui, auparavant, traduisaient sur lui leur action d'une façon si redoutable. La maladie i^)écifique semble tellement un effort propre , une évolution q)éciale de la spontanéité vivante, que, cette évolution accomfiie^ la spontanéité qui Ta produite est comme épuisée , ou ne veut plus se soulever en vue d'un but qu'elle a d^à atteint
Je sais bien qu'il y a des degrés à cet épuiseni^t des spmtanéités spéciûques de l'économie, car il y a toujours des degrés quand cm touche à la spontanéité vivante. Ainsi, il est des maladies spécifiques qui ne reparaissent plus après une première évolution , telles la syphilis, la fièvre typhoïde, la fièvre jaune, toutes les fièvres éruptives. A cette règle , cependant , tout incontestable qu'elle est, on cite des exceptions ; et une seconde, une troisième atteinte de la maladie ont été parfois observées. D'autres maladies spécifiques ne laissent pas, après elles, une immunité aussi radicale ; mais si , dans ces cas, l'immunité n'est pas durable comme la vie elle-même, elle est certaine pour un temps. Une même maladie épidémique ne frappe pas deux fois , durant le cours de l'épidémie. Les retours que l'on pourrait citer, sont, moins des retours, que les rechutes d'une affection mal éteinte. Ainsi donc^ il y a des degrés, mais non des exceptions à cette loi qui veut que les maladies spécifiques
préservent d'elles-mêmes Toi^anisme qu'elles ont déjà frappé.
Ce caractère est tellement fondamental , qy*on peut avancer que toute maladie qui n'est pas apte à se reproduire dans le cours de la vie» ou qui n'est apte à se reproduire qu'à de longs intervalles, qui» par conséquent» laisse après elle une immunité plus ou moins fixe, est par cela seul une ma-, ladie spécifique. Les fièvres paludéennes s'éloignent encore à ce titre , et profondément » des maladies spécifiques ; car un de leurs caractères saillants est de se reproduire avec une opiniâtreté désolante. De saison en saison , d'année en année , celui qui est exposé aux effluves paludéens, voit les fièvres d'accès reparaître , s'aggraver , le miner sourdement , ou l'abattre subitement , et cela , souvent malgré tous les soins apportés à combattre le mal.
Les poisons et les venins ont une composition matérielle définie et fixe; ils ne se mtodifient pas d*une génération à l'autre \ tels ils étaient dans le passé le plus éloigné, tels ils sont aujourd'hui. 11 s'ensuit que: les empoisonnementa ont leurs caractères nosologiques fixes et invariables. Les empoisonnements dus aux mêmes agents offrent actuellement les mêmes symptômes , la même gravité qu'autrefois. 11 n'y a pas de transformation dans les maladies toxiques, tant que le même agent toxique en est la source. Les affections spécifiques
vraies se comportent toat autrement. Etudier leurs modificatioïis lentes et successives est un des côtés les plus intéressants de leur histoire ; elles naissent, s'étendent y se décomposent, s'affaiblissent, parfois s'éteignent , cons(a*vant rarement une physionomie immobile, et qui permette d'assimiler entièrement la makidie actuelle à cdle qui a sévi dans les temps antérieurs. Les maladies épîdémiques sont en travail continu de transformation ; nulle ne reproduit exactem^t eelle de même nom qui Ta précédé.
Les terribles ^idémies de peste et de suette anglaise semblent effacées du nombre des fléaux qui nous menacent. Là lèpre qui, probablement, a été spécique et contagieuse a disparu depuis des siècles. La variole, grâce à la vaccine sans doute, et aussi p3ut-être grâce à un affaiblissement progressif et naturel, nerépand plus, parmi nous, l'effroi qu'elle inspirait jadis. Le choléra épidémique, quoique la date de ses grandes apparitions soit relativement récente, n'offre jrfus une physionomie aussi funeste que celle d*îl y a trente à quarante ans , et plusieurs de ses caractères symptomatiques sont c^tainem^t modifiés. La plus profonde et la plus curieuse, parmi les transformations des maladies virulentes, est à coup sûr celle de la syphilis. Où observe-tron aujourd'hui rien qui soit comparable à l'épidémie de syphilis de 1493 et des années suivantes? La syphilis elle-même s'est-eUe montrée
tout-d'an-coup, sans antéôédânts, sans préparation organique en quelque sorte; ou s'est-eUe eoôstitoée par des U*ansformalions soeeessîves, acquérant peu à peu une existence nosologiqoe distincte t Ces problèmes ont été posés par M. Ricord, et les hypothèses qu'il a émises sur ce sujet , dans ses Lettres sur la syphilis^ méritent d*étre reproduites: « En étudiant avec soin, dit M. Ricord, la description de l'épidémie du xv* siècle, je suis firappé d'un fait qui me semble d'un intérêt saisissant: le mode de transmission des accidents , leur gravité , la prédominance de l'infection constitutionnelle sur les phénomènes locaux qui manquaient souvent ou qui passaient inaperçus, tout cela me parait ressembler beaucoup plus à ce que nous connaissons aujourd'hui de la morve aiguë et du farcin qu'à la vérole. Van-Helmont a émis une idée analogue qu'on n'a pas manqué de trouver parfaitement ridicule ; il fait venir la vérole du farcin, à la suite de je ne sais quels ignobles rapports de bestialité. A part, sans doute, la source hpnteuse où il avait puisé son opinioa , Van- Helmont n'était peut être pas loin de la vérité
La connaissance de la morve et du farcin chez l'homme est toute récente', et cependant l'aptitude de l'homme à contracter cette maladie qui a existé de tout temps sur l'espèce chevaline, cette apiitade ne doit pas être un fait récent. Que d'hommes
morveux et farci neiix ont dû être et ont été pris pour syphilitiques.
» Le mode de transmission de l'épidémie du xv*" siède doit nous firapper. La maladie se communiquait souvent par le souiBe de la respiration dans les ^lisesy dans les confessionnaux, à ce point que le cardinal Wolsey, accusé d'avoir la vérole, fut mis en jugement pour avoir parié à l'oreille du roi Henri VIII. Ce mode de propagation est tout à fait inexplicable pour la syphilis , qui exige un contact immédiat;... Dans tous les cas, l'épidémie que déjà certains auteurs considéraient comme un mélange des anciens maux vénériens et de la lèpre, ne peut elle pas plus probablement être considérée comme un mélange des anciens maux vénériens avec la morve et le farcin ? La morve, si spontanée et si facile à se produire chez les chevaux, et surtout en temps de guerre et atvec les encombrements qui la suivent
> Etudiez les symptômes et vous verrez se manifester d'abord et comme d'emblée les accidents les plus graves, ce qui n'arrive pas pour la syphilis d'aujourd'hui; vous verrez se produire du pus inoculable dans toutes les parties du corps, ce que nous ne voyons pas pour la syphilis actuelle..... Sait-on ce que peut produire la morve transmise d'homme à homme et s'éioignant de l'origine chevaline? Sait-on quelle est son influence héréditaire?
Car des individus morveux et jfarcioeux . peuvmt procréer, et nous ignorons œiaplèleinientce que deviennent les produits de ces procrélatiû^s. »
Oui, c'est un grand fait auquel la sj^bilis doit peut-être son origine, que les virus peuvent d^énérer et se transformer en passant d'un terrain organique à un autre. Ils se modifient aussi par l'action du temps, et Iq plus souvent s'affaiblissent par des transmissions successives. Il existe, sans doute, des influences qui raniment leur puissance, ou leur impriment une vigueur insolite; ces influences nous sont inconnues dans leur essence , mais l'histoire des maladies épidémiques ne permet pas de les contester. Les maladies spécifiques vraies sont les seules qui s'offi*entavec ces variations; et le fait est d'autant plus remarquable que ces maladies ont été, entre toutes, comparées aux espèces animales et végétales , et qu'on a prétendu leur attribuer l'immutabilité de ces espèces. Erreur profonde I Les modes et les affections spécifiques doivent changer plus que tout autre mode morbide ; car la cause occasionnelle qui les provoque, ou les produits spécifiques auxquels ils aboutissent, se modifient incessamment ; tandis que les causes occasionnelles communes demeurent identiques à travers les âges. Aussi les affections communes, telles que pneumonie ou phlegmon, restent-elles secoblables à elles-mêmes , et sous leurs formes diverses.
rhistoire les retrouve dans le passé ce qu'elles sont dans le présent. Il en est de même pour les maladies par intoxication ; et , comme celles-ci , les fièvres paludéennes conservent une fixité de symptômes et de marche bien remarquable ; elles sont aujourd'hui ce qu'Hippocrate et Torti les observaient en Grèce et en Italie. Rien ne s'est ajouté à leur histoire , rien n'en a disparu ; aussi peut-on dire que l'étude nosologiqué de ces maladies a depuis longtemps atteint sa perfection, et il ne nous reste, en face des malades, qu'à retrouver et à admirer les descriptions données par nos devanciers. Sur ce point encore, te génie des fièvres paludéennes se sépare du génie des maladies spécifiques vraies, et indique qu'elles ne sont pas de même source.
Nous ne poursuivrons pas plus loin l'étude comparée des maladies par intoxication et des maladies spécifiques vraies. Bien d'autres distinctions seraient à produire, non moins essentielles que les précédentes; .ces distinctions ressortiront d'elles- ^ mêmes lorsq[ue nous étudierons la marche, l'évolution et la fin des affections spécifiques vraies. On achèvera de se convaincre alors que, sous tous les rapports, ces dernières maladies s'éloignent de celles que leadse un agent toxique, et que la prétendue réunion de toutes ces maladies en une seule
classe « oelle des maladies spécifiques, est un aele arbitraire el que rien ne légitime.
Qu'importe, en effet, ce caractère de cause unique et invariable, seule raison de cette agglomération nosologique^ si celte cause unique et în^variable est absolument différente dans les deux cas; et si nul des effets que chaque ordre de causes engendre > nul des actes morbides qui en sont ia suite, ne peuvent, même de loin , être rapprochés les uns des autres? Il faut un caractère commun pour constituer une classe nosologique, alors même que cette classe va se subdiviser en deux ou trois genres distincts :. où se trouve ici ce caractère commun ? Il n'existe ni dans la cause extérieure qui est radicalement différente, ni dans la pbysioDomie symptomatique des maladies, ni dans leur marche et dans la fin où elles tendent; où donc le chercher, si ce n'est dans \es idées préconçues des pathologistes, qui substituent leurs propres conceptions à la nature des choses ?
Je ne pense pas que l'on défende l'extension de la uotion de cause et de maladie spécifiques, soutenue par M. Glntrac; c^ndant, il y a beaucoup plus de rapport «ntre les maladies spéciGques mécaniques ou chimiques d'une part, et, de l'autre, les maladies spécifiques toxiqpes , toutes adoptées par cet auteur, qu'il n'y en a entre les maladies toxiques et les spécifiques vraies. L'action lésante
des cause» ^)éeifîqu6s méGSiriiques et chimiques tient, par certains côtés, à l'action lésante des causes toxiques, ainsi que nous l'avons montré ; mais dans les maladies spécifiques vraies, sponta-^ nées ou provoquées, où rencontrer une action pe-" reîlle? Nous l'avons déjà vu et le verrons mieux encore, dans ces affections qui émanent des plus profondes sources de la vitalité, rien n'est lésion directe et primitive des humeurs et des tissus. Pourquoi accepter ici des rapprochements que rien n'autorise, tandis qu'on les refuse là où ils seraient plus réellement motivés ?
Nul encore ne voudrait consentir à rassembler sous un même chef les maladies spécifiques vraies et les maladies contagieuses et parasitaires: cependant ne trouverait*on pas des rapports plus réels entre les unes et les autres, qu'entre les deux ordres de maladies dont on prétend composer la grande classe des maladies spécifiques? Ce parasite qui passe d'un organisme à l'autre pour susciter, sur chacun , des altérations et des troubles identiques, n'est*il pas comparable à la graine ou au g^me virulent, allant, comme un parasite, de l'organisme malade à l'organisme sain, se multipliant chez celui-ci, et y provoquant une suite de désordres morbides pareille à celle observée sur l'autre organisme? Cette analogie, grossière si l'on veut, n'en est pas moins irrécusable; et Ton ne saurait
en signaler une quelconque entre la maladie toxique et la maladie spécifique vraie. 11 y a, comme lien entre ces deux dernières, une cause unique et invariable dans ses effets; mais ce lien existe plus fort encore entre les maladies parasitaires contagieuses et les spécifiques vraies; s'il a une valeur dans un cas, cette valeur subsiste pour Tautre ; si cette valeur est nulle , alors que la cause unique n'agit pas d'une manière comparable, plus rien ne relie les maladies par intoxication et les affections spécifiques vraies.
Telle est, en effet, l'évidente conclusion qui ressort de tous les points de cette étude: il faut abandonner , comme contraire à la nature , cette classe des maladies spécifiques amalgamant , d'un côté, les spécifiques dites fécondes, et, de l'autre, les spécifiques dites stériles. Ces dernières ne sont spécifiques à aucun titre. Laissons aux mots leur signification simple et réelle : n'appelons pas les maladies par intoxication, spécifiqifes stériles. C'est là de l'antithèse, plutôt que de la science. Appelons ces maladies simplement toxiques; elles ont droit à constituer, à elles seules , une classe nosologique naturelle , si tant est qu'il faille les faire rentrer dans la nosologie. Peut-être serait-il plus médical de les placer, non au dedans , mais à côté de la nosologie. On ne garderait dans la nosologie, que des affections de cause interne , et pouvant sortir
pleinement de la spontanéité vivante; à côté de la nosologie, on placerait alors toute une classe d'affections de cause externe , affections que la spontanéité vivante ne saurait émettre d'elle-même, et qu'une cause nécessaire et extérieure provoquerait directement.