Legrand du Saulle, in Gazette des Hôpitaux, 1877 n
HMS
tané, Le malade en proie à une indéfinissable émotion, se trouve isolé du monde entier à l’aspect du vide qui s'offre à lui, et il s’épouvante sans mesure, malgré le peu de fondement de sa frayeur et malgrè les plus sages et les plus tranquillisantes exhortations qu’il s'adresse spontanément à lui-même ; il se sent comme anéanti, n’ose pas descendre du trottoir sur la chaussée, ne fait un pas ni en avant ni en arrière, n'avance ni ne recule, tremble de tous ses membres, pâlit, frissonne, rougit, se couvre de sueur, s’alarme deplus en plus, se soutient à peine sur ses jambes chancelantes, et reste douloureusement convaincu qu’il ne pourra affronter ce vide, ce lieu désert, et traverser l’espace qui se présente. Que l’on vienne tout à coup à plonger son regard dans un gouffre profond, que l’ons’imagine être au-dessus d'un cratère brûlant, que l'on croit traverser le Niagara sur une corde rigide ou que lon se sente rouler dans un précipice, et l’impression perçue ne pourra pas être plus pénible, plus terrifiante qne celle qui est provoquée par la peur des espaces.
« Rien ne s’oppose cependant à la marche de cet homme affolé qui piétine sans faire de chemin, Ce qui le démontre, c’est que, pour mettre en fuite sa terreur, pour le rappeler à sa quiétude normale et lui restituer son courage, il suffit de la présence d’un compagnon, du bras d’un passant, de la main d’un enfant, de l'apparition d’une lueur de lanterne, de la rencontre d’une voiture, du secours possible d’une arme, de l'appui d’une canne et même ‘de la possession d’un parapluie ! Que l’agoraphobe se rap-
proche des maisons, etil redevient vaillant ; qu’il s'engage
dans une rue étroite et il se rassénère aussitôt, qu’il aborde une personne de sa connaissance, et il se rassure ; qu'il ne se sente plus seul et il reprend de la bravoure. La pensée d’être abandonné dans le vide le glace d’effroi, et la conviction d’une assistance quelle qu’elle soit, l’apaise sans effort. La vue inopinée d’un espace soustrait instantanément ses forces, et la confiance basée sur le plus fugitif espoir, sur un leurre, les lui rend aussitôt. Point de peur sans le vide, point de calme sans l’apparence d’un semblant de protection.
La peur des espaces se produit également dans les rues sans boutiques ou dont les boutiques sont fermées, à ‘l’église, au concert, au théâtre, en présence de longues murailles, d’une façade monumentale et lisse, d’une perspective fuyante, d’un pont aux arches nombreuses, d’une longue voûte soutenue par des colonnes, dans un lieu par fois où se presse la foule, dans une réunion en plein air, dans une enceinte à ciel ouvert, sans plafond, et même dans une voiture publique. Cet état anxieux, qui consiste surtout dans un sentiment de crainte exagéré et absurde en face du vide, s’accompagne d'ordinaire de faiblesse subite des jambes, de suractivité circulatoire passagère, de fourmillements vagues, d’une sensation d’engourdissement commençant, de froid, de chaleur, de sueur glacée, de tremblement, d’envies de pleurer, d’appréhensions ridicules, de préoccupations hypochondriaques, de lamentations à demi-voix et de trouble général véritablement pénible, avec alternatives diverses de coloration faciale et d'expression physiognomonique.. L'intelligence est saine
et la liberté morale entière.
« De quoi le malade a-t-il donc peur ? De divaguer, de pleurer, de crier, de tomber, d’avoir un étourdissement, de s’évanouir, d’être frappé d’apoplexie, d’être considéré comme un poltron, de servir de risée, de passer pour un fou, d’avoir envie d’allér à la garde-robe, de disparaître à jamais, d'entrer dans le néant ; mais le plus souvent il a peur... d’avoir peur. Il se rend un compte exact de l'émotion qu’il éprouve, de la perturbation qu’il subit, et il se raisonne, se blâme et s'adresse à lui-même une allocution courageuse ; mais il continue à avoir peur, voit l’espace s’allonger à l'infini, dans une perspective démesurée, croit que ses pas se rapetissent, que le vide s’accroît au fur et à mesure qu'il avance, et il ne retrouve le calme qu’en apercevant un passant, en s’appuyant sur une canne où un bras, en longeant les maisons ou en s’engageant dans une petite rue. Qu'il soit un jour très préoccupé par une affaire, livré à une profonde réflexion ou distrait par une agréable nouvelle, et la frayeur, à la même place ne se manifestera point. Qu'il quitte la ville et aille à la campagne, et il se pourra, dans quelques cas, que la vue de grandes plaines verdoyantes soit supportée sans le moindre malaise.
< Le malade est d'autant plus apte à avoir une angoisse qu'il est à jeun ou éloigné de l'heure de son dernier repas, et d'autant moins disposé à être anxieux qu’il sort de table, qu’il a fait un bon dîner et qu'il a bu un vin généreux.
« La peur des espaces se produit chez certains malades dans un lieu très fréquenté ou dans les foules. L’angoisse
est alors absolument la même qu’en présence d’une
hole
place; elle s'impose soudainement, et elle est amenée d’une façon presque invariable par ce raisonnement : Je ne peux pas sortir; je vais avoir une crise; tout le monde va faire attention à moi et se moquer : je suis perdu ! » |
On le voit, par cette description,” l’agoraphobie ressemble en bien des points à la staso-basophobie.
Dans les deux cas, peur, anxiété, angoisse plus ou moins analogues, mais paraissant cependant plus grandes dans l’agoraphobie.
Mêmes symptômes concomilants d’accélération du pouls, de sueur, de tremblement, d’alternatives diverses de coloration faciale, mais tous ces symptômes générale-
ment plus accentués dans l’agoraphobie.
Même faiblesse subite des jambes.
Même étiologie. Cependant l’agoraphobie, compatible d'ordinaire avec les apparences de la plus robuste santé, semble exister aussi bien chez de simples névropathes que chez les vrais neurasthéniques où se recrutent surtout les basophobes.
Mais la staso-basophobie est une peur bien nettement limitée et systématisée à la marche et à la station.
Rien de cette systématisation dans l’agoraphobie.
En effet, cette phobie est surtout une peur desespaces, du vide (1), de l'infini. C’est quelque chose comme la ter-
reur de Pascal : « Le silence de ces espaces infinis m’ef-
1. Aussi M. Gélineau, s'inspirant de la définition de Legrand du Saulle, a-t-il proposé de donner à ce syndrome, le non de Kénopho- Die, (ro xévoy l’espace, le vide en général). Voyez : Gélineau, De La Kénophobie, Paris, 1879.
lége
fraie » (1). Et cette peur même s’accentuant, se développant, finit par prendre les proportions d’une pantophobie où d’une phobophobie. 11 n’y a donc plus là la systématisation de la staso-basophobie. La preuve d’ailleurs que cetle peur ne concerne aucunement la marche et la station, c’est que le patient a peur même en voiture. Si les jambes se dérobent, elles ne sont pas plus atteintes que le reste de l’organisme, La peur se diffusant dans tout l’organisme et le bouleversant entièrement, se diffuse aussi dans les jambes, mais sans les viser particulièrement.
C’est par là, en effet, par l’idée phobique systématisée aux membres inférieurs que le basophobe se distingue de l’agoraphobe. L
Et c’est cette même idée phobique ainsi systématisée qui explique comment le basophobe se présente parfois comme un agoraphobe. Mais il n’est pas agoraphobe, il reste basophobe, |
En effet, quel doit être, devant un grand espace, le
premier sentiment d'un malade qui doute de la solidité
1. Nous devons d'ailleurs ajouter que Pascal n’éprouvait pas seulement cetteangoisse purement morale, maisune véritable agoraphohie ou plutôt kénophobie depais l’accident bienconnu du pont de Neuilly. Depuis cet événement, Pascal erut toujours voir un abime à son côté gauche, ce qui l’empêchait d'avancer à moins qu’il ne donnât la main à quelqu'un ou qu'on y plaçâtune chaise sur laquelle il pouvait S’appuyer. Il convenait du reste que tout cela était purement chimérique, car, dit l’abbé Boileau, « il n’était nullement visionnaire, mais
un quart d'heure après, il se creusait de nouveau le précipice qui
l’effrayait ».
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de ses jambes ? C’est la peur de ne pouvoir le franchir sans encombres. Cette peur prenant de plus en plus de consistance suffit à arrêter le malade dans sa marche.
Aussi, dans ce cas, la prétendue agoraphobie devra-telle disparaître au fur et à mesure que le malade entrera de plus en plus franchement dans la staso-basophobie pour réapparaître ensuite au fur et à mesure qu'il en sortira.
- Cest ce que M. Grasset a très bien observé chez son malade : « Au début, dit-il c’est sur les places un peu arges, que notre homme ne pouvait pas marcher sans angoisse, c'était de l’agoraphobie. Puis les espaces difficiles ou impossibles à franchir se sont rétrécis. Aujourd’hui la rue elle-même, la trottoir sont inabordables. Il marche moims mal dans une rue plus étroite. Chez lui il arrive à mal marcher dans une pièce obscure à laquelle il n’est pas habitué ».
Les deux malades de MM. Debove et Boulloche débutèrent de la même façon, avant d’entrer dans une stasobasophobie complète.
Ils en qguérirent: les malades de M. Grasset et de M. Mirallié, basophobes par accès, s’améliorèrent, mais tous restèrent agoraphobes, comme on aurait pu facile ment le prévoir.
Ils étaient quéris de leur peur chez eux, dans un petit espace, au milieu des objets qui leur étaient familiers, mais ils ne l'étaient pas encore, ce qui était bien naturel, dans de plus grands espaces auxquels ils n'étaient pas d’ailleurs habitués. |
De telle sorte qu’on pourrait se représenter la staso-
pee
phobie d’après une figure schématique analogue au schéma de Wunderlich pour la fièvre thyphoïde ou d’après un demi-héxagone. La ligne ascendante représenterait Ja soi-disant agoraphobie, le plateau, la staso-basophobie plus ou moins complète et la ligne descendante le retour
de la soi-disant agoraphobie.
Et ainsi, dans bien des cas, la prétendue agoraphobie ne serait en réalité qu’une staso-basophobie en voie d’é-
volution ou à la période de régression.
On peut et on doit même supposer des cas frustes et plus ou moins atténués, basophobia levis, levissima, et n’aboutissant jamais à la staso-basophobie continue. C’est
en somme ce que nous appelons basophobie par accès.
Telles sont les distinctions que nous croyons devoir
établir entre l’agarophobie et la staso-basophobie.
Au point de vue pratique nous ne croyons pas que ce soient là de vaines et subtiles distinctions. En effet, pour la thérapeutique, il importe de savoir si un malade est arrêté tout à coup par la peur du vide ou par l’idée d’une
faiblesse de son appareil locomoteur.
IT. — Les troubles de la station et de la marche qui après l’agorophobie, se rapprochent le plus de la stasobasophobie se rencontrent dans l’aboulie.
Nous désignerons ainsi sous le nom de dysbasie aboulique une variété spéciale d’abasie par accès coexistant danslaboulie avec d’autres manifestations analogues telles que l’agraphie, l’anupographie, l’anesthie, etc.
Billod en donne une très longue et très belle observa-
CNE
tion (1) citée par M. Ribot dans son livre sur les Ma/adies de la Volonté (2).
Il s’agit d’un homme de soixante-cinq ans, « d’une constitution forte, d’un tempérament lymphatique, d’une intelligence développée surtout pour les affaires, d’une sensibilité médiocre ». Très attaché à sa profession de notaire, il nese décida à vendre son étude qu'après de longues hésitations. À la suite, il tomba dans un état de mélancolie profonde, refusant les aliments, se croyant ruiné et poussant le désespoir jusqu’à une tentative de suicide.
Il avait des crises d’aboulie de toutes sortes et naturellement aussi pour la marche. Nous allons prendre un incident de ce genre.
Comme moyen thérapeutique un voyage avait été entrepris sous la direction de Billod, On était à Marseille, à l'hôtel, et, après le dîner, il s’agissait de sortir. « M. P;. (le malade), dit Billod, en avait le plas vif désir; il eût voulu, me dit-il, avoir une idée de la physionomie de la ville. Pendant cinq jours de suite, il prenait son chapeau, se tenait debout etse disposait à sortir ; mais, vain espoir, sa volonté ne pouvait ordonner à ses jambes de se mettre eu marche pour le transporter dans la rue. « Je suis évi- « demment inon propre prisonnier, disait le malade; ce « n’est pas vous qui m'empêchez de sortir, ce n’est pas « mes jambes qui s’y opposent; qu'est-ce donc alors ! » M. P... se plaignait ainsi de ne pouvoir vouloir, malgré
l'envie qu’il en avait. Après cinq jours enfin, faisant un
1. Annales médico-psychologiques, to ne X, p. 172 el suiv. 2, Th. Ribot. Walalies de la Volonté, p. 43 et suiv.
Delarue